Il y a deux maniĂšres de dĂ©finir la « smart city ». Ou bien, on lâaborde sous un angle principalement technologique, en considĂ©rant que câest une collectivitĂ© qui se dote dâinfrastructures numĂ©riques lui permettant dâoptimiser son fonctionnement. Il y aurait alors « retour sur investissement » de la ville intelligente si les gains financiers quâelle permet couvrent les dĂ©penses engagĂ©es. Ou bien, on considĂšre que la ville intelligente est la ville saisie par la rĂ©volution numĂ©rique, entendue comme une rĂ©volution radicale du fonctionnement de lâĂ©conomie, et de ce fait toute ville est « intelligente ». Avec des incidences majeures sur son modĂšle Ă©conomique, et le « prix », sous forme dâimpĂŽt ou de tarif, que paye lâhabitant-usager.
Car, dĂ©sormais, lâhabitant-usager change de rĂŽle. Il nâest plus seulement consommateur mais devient aussi producteur, dâĂ©nergie, de places libres dans sa voiture ou son logement, dâinformations, traduisant lâĂ©mergence de la « multitude ».
Câest aussi un habitant-usager qui peut ĂȘtre dorĂ©navant saisi « sur mesure », en fonction de son usage et de ses caractĂ©ristiques propres (Ăąge, revenu, comportements, revenus, dĂ©pensesâŠ), et en « temps rĂ©el » : le mĂ©canisme de l’effacement, qu’on trouve dans le secteur de l’Ă©nergie et qui permet d’Ă©crĂȘter les pics de consommation, s’applique de plus en plus Ă l’ensemble des flux de la ville.
Ceci a des consĂ©quences majeures sur lâoffre de services urbains que les collectivitĂ©s doivent offrir Ă leurs « administrĂ©s ». Le pĂ©rimĂštre du service urbain sâĂ©largit.
Par exemple, lâoffre de mobilitĂ© nâintĂšgre plus seulement ce quâon appelle encore traditionnellement le transport public, mais doit intĂ©grer les systĂšmes de VTC, de covoiturage, de vĂ©los partagĂ©s (en BtoC ou CtoC), et aussi prĂ©voir des stations de covoiturage et des bornes de recharge Ă©lectrique.
Ce glissement serviciel permet assurĂ©ment une nouvelle efficience urbaine, en permettant lâadĂ©quation en temps rĂ©el entre lâoffre et la demande de services urbains, soit en allant mobiliser les actifs sous-utilisĂ©s de la multitude, soit en lissant les pics d’usage. Mais il pose des dĂ©fis inĂ©dits aux collectivitĂ©s locales.
Alors que traditionnellement les collectivitĂ©s avaient le monopole de la production des services urbains (y compris via des dĂ©lĂ©gations de services publics), de nouveaux acteurs (startups, plateformes) sâinvitent dans la production du service urbain, et leur capacitĂ© Ă ĂȘtre au plus prĂšs de lâusager leur permet de capter lâessentiel de la valeur créée.
Ceci menace le financement des fonctions aujourdâhui assurĂ©es par les infrastructures traditionnelles, notamment continuitĂ© et pĂ©rĂ©quation. Ceci pose Ă©galement la question de la maniĂšre dont les collectivitĂ©s locales peuvent continuer Ă maĂźtriser lâorganisation du service urbain.
Surtout, Ă lâheure de la multitude et de la capacitĂ© Ă facturer finement selon lâusage et lâusager, en temps rĂ©el, les collectivitĂ©s nâont jamais eu un tel Ă©ventail de choix dans la fixation du « prix » de leurs services urbains. Mais ce choix peut ĂȘtre une boĂźte de Pandore.
Faut-il rĂ©munĂ©rer la capacitĂ© des automobilistes à « sâeffacer », câest-Ă -dire Ă diffĂ©rer leur dĂ©placement Ă une heure moins embouteillĂ©e, mais au risque de crĂ©er un clivage entre ceux qui ont le choix de lâheure de leur dĂ©placement et les autres ?
Faut-il privilĂ©gier une tarification sur un modĂšle « freemium », avec un service de base « gratuit » pour tous les usagers, payĂ©e par des services plus performants pour ceux qui sont prĂȘts Ă les payer ?
Faut-il récompenser les comportements « vertueux » par des bons cadeaux ou des réductions tarifaires ?
Faut-il facturer le service en fonction de son utilisation prĂ©cise (par exemple une cantine scolaire payĂ©e en fonction du nombre exact de repas pris, voire des quantitĂ©s consommĂ©es), pour permettre Ă lâusager de ne payer que ce quâil consomme, au risque dâen oublier la dimension collective ?
Ces questions ne se limitent pas à des considérations technico-financiÚres. Leurs impacts économiques et sociaux sous-tendent une vision politique de la ville.
Isabelle Baraud-Serfaty (ibicity), ClĂ©ment Fourchy (Espelia), Nicolas Rio (Partie Prenante), co-auteurs de lâĂ©tude « Qui paiera la ville (de) demain ? Etude sur les nouveaux modĂšles Ă©conomiques urbains » (www.modeleseconomiquesurbains.com).
Cet article fait partie du Dossier
Smart city : les clés de la ville intelligente
Sommaire du dossier
- La ville intelligente, une big mother en puissance ?
- Google, fournisseur officiel de services publics
- Google city Ă Toronto : « Jâaurais adorĂ© voir ce quartier fonctionner, mais dĂ©testĂ© y habiter »
- A Amiens, Amazon et les élus locaux assurent que les promesses « ont été tenues »
- Territoire intelligent : opération transparence pour Angers Loire métropole
- Comment préserver le contrÎle de la data pour garantir la souveraineté de son territoire ?
- « Si la ville intelligente devient automatique et privatisĂ©e, on aura tout perdu »
- Et si la ville intelligente n’Ă©tait pas connectĂ©e ?
- Le trottoir, nouvel eldorado de la smart city ?
- Les livraisons de lâe-commerce mettent le bazar en ville
- La ville de MontrĂ©al veut rĂ©guler lâintelligence artificielle et se rĂȘve en chef de file mondial
- La ville selon Google est-elle transposable en France ?
- Innovation : quatriĂšme Ă©dition pour Datacity qui va changer d’Ă©chelle
- Ville intelligente : une modélisation des impacts à affiner
- Lâinformation est la matrice de la ville intelligente
- Ville intelligente : les enjeux du financement de la numérisation des collectivités
- Smart city : bientÎt une bataille de la donnée
- Les villes moyennes peuvent aussi ĂȘtre des villes intelligentes
- Rueil-Malmaison mise sur la blockchain
- Construire son smart territoire, intelligemment
- Smart city : rassembler les données en vue de piloter la ville
- La smart city, du rĂȘve Ă la rĂ©alitĂ©
- Traiter les données, un défi pour construire les territoires intelligents
- Les intelligences de la smart city
- Le potentiel dâun territoire rĂ©vĂ©lĂ© grĂące aux donnĂ©es
- Smart city : les donnĂ©es utilisĂ©es doivent ĂȘtre interrogĂ©es
- A l’Ă©tranger aussi, les villes testent et se transforment en laboratoire
- Data city : duel public-privé autour de la donnée locale
- Data city : A lâheure des data, « lâubĂ©risation » de lâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral menace
- Data city : Ă©quipes, outils, budgetâŠ, Ă chaque collectivitĂ© son organisation
- Les grands moyens pour redynamiser une ville sur le déclin
- Data city : « Une nouvelle structure de confiance pour superviser le traitement des données »
- La smart city, Ă quel prix ?
- Services urbains numĂ©riques : la clĂ©, câest le partage des donnĂ©es
- Smart city : « L’hyper-technicisation laisse peu de place au citoyen »
- Les promesses Ă double tranchant de la ville intelligente
- Avec son contrat multiservice, Dijon dessine la ville d’aprĂšs-demain
- Les collectivités locales méconnaissent les métiers du numérique
- « Permettre aux collectivitĂ©s dâavoir accĂšs Ă des donnĂ©es collectĂ©es par des acteurs privĂ©s »
- Les collectivités désarmées face à Uber et Airbnb
- A la recherche du citoyen intelligent
- Une smart city de 10 000 habitants, c’est possible et rapidement rentable
- La smart city, ce nâest pas que pour les grandes villes !
- La ville numérique : progrÚs social ou empilement technologique ?
- « Il faut rendre la smart city humaine »
- « Il faut crĂ©er un statut pour les donnĂ©es dâintĂ©rĂȘt territorial » – Luc Belot
- La Smart city à la recherche de modÚles économiques
- « La smart city doit ĂȘtre construite avec le citoyen » – GaĂ«l Musquet
- La smart city, un concept qui a du mal à éclore
- Retour sur investissement : la smart city est-elle une bonne affaire ?
- « Smart water » : comment le partenariat entre Veolia et IBM prĂ©figure lâĂ©volution des services urbains
- Maßtriser la donnée, un enjeu central pour la ville intelligente
- L’innovation ouverte, un concept au cĆur de la ville intelligente
- Living Labs : lâinnovation par lâusage
- Ăclairage public : vous avez dit smart ?
- Objets connectĂ©s : de lâoptimisation de coĂ»ts aux services de demain (1/4)
- Les objets connectés, mais de quoi parle-t-on ?
- Objets connectĂ©s : « Câest Ă chaque collectivitĂ© de dĂ©finir les solutions qui lui semblent pertinentes » (4/4)
- LâentrepĂŽt de donnĂ©es publiques-privĂ©es, prochain graal ou nouvelle usine Ă gaz ?
- Smart city, smart passoire potentielle
- Objets connectĂ©s : le regroupement des donnĂ©es aide Ă mieux Ćuvrer pour le bien commun (2/4)
- Pense-bĂȘte pour sĂ©curiser sa ville intelligente
- Smart city : un portage politique fort pour monter des projets transversaux
- Objets connectés : un développement tous azimuts exige des démarches cohérentes (3/4)
- Smart city : la formation des agents, un passage obligé pourtant négligé
- Smart city : « Réfléchir avec attention, de façon collective et sciemment » aux objectifs assignés à la technologie
- La communauté urbaine de Lyon met les données au coeur de sa stratégie smart city
ThÚmes abordés








