Récemment, la petite équipe d’Etalab, la mission en charge de l’ouverture des données publiques, s’est étoffée d’une poignée de personnes dont le métier est nimbé d’une aura de buzz en ce moment : des data scientists, qu’on pourrait traduire par “datalogue” ou “dataiste”, si ce n’était moins percutant que la version anglaise. Pour faire simple, on peut partir de cette définition de Samuel Charron, data scientist chez Data Publica :
Personne capable de valoriser la donnée : extraction, traitement, statistiques, analyse, visualisation, etc.
Entre la nomination du premier administrateur général des données (AGD), Henri Verdier qui dirigeait déjà Etalab, et la passion pour les “smart cities”, l’exploitation des données dont regorgent les SI privés et publics, ouverte ou non, est devenue un gros enjeu, gage d’une meilleure efficacité et d’économies. Les data scientists sont donc présentés comme une fonction-clé. Et sont appelés à prendre pied dans les collectivités territoriales.
“Le profil varie selon l’objectif”
En parler au singulier n’est sans doute pas la meilleure façon de décrire ce nouveau métier, tant les approches et les définitions varient d’un interlocuteur à l’autre, et empruntent plus ou moins à des compétences qui existent déjà .
“C’est un métier plus composite qu’il n’en a l’air aujourd’hui ; il est tout sauf défini”, indique Simon Chignard, d’Etalab.
Le profil varie selon l’objectif. Pour réaliser des études et de la prospective, on choisira un profil de statisticien ; d’autres pourront bidouiller les données : traiter les problèmes de collecte et de mise en forme et les visualiser ; enfin les analystes business intelligence pourront travailler davantage sur le machine learning.”
A priori, Brice Person, rentre dans un de ces profils, plutĂ´t le deuxième : ce « data addict » comme il se dĂ©finit, est un grand habituĂ© des hackathons, toujours prompt Ă faire quelque chose de donnĂ©es pas toujours très prĂ©sentables. Mais lui-mĂŞme s’interroge : « est-ce que je suis un data scientist ? Si la finalitĂ© consiste Ă faire des tableaux de bord pour Ă©clairer des prises de dĂ©cisions, en y croisant des donnĂ©es de diffĂ©rentes sources, alors oui. Si c’est faire de la prĂ©diction, non. C’est un buzzword, mais c’est vrai qu’il y a de plus en plus de donnĂ©es. » Cet autodidacte considère que le data scientist a une approche « crĂ©ative. » Aux connaissances techniques – conception de bases de donnĂ©es, code et mathĂ©matiques -, il rajoute une connaissance du mĂ©tier : « Si je vais travailler sur les SDIS, je vais avoir envie de visiter un centre, etc. »
Une patte crĂ©ative Ă©galement soulignĂ©e par Loic Petit, de Data Publica : “C’est un grand support d’analyse pour, soit proposer des nouvelles idĂ©es, soit critiquer les actuelles. Leur crĂ©ativitĂ© permet d’ouvrir les possibilitĂ©s, pour ne pas en rester Ă la simple analyse de type « Excel ». Les data scientists sont nĂ©cessaires en tant que mĂ©diateurs car ils font le lien entre les millions de chiffres incomprĂ©hensibles pour la plupart et l’information principale.”
Mouton Ă cinq pattes
Pierre Pezziardi, animateur de la filière des « startups d’Etat » et qui a Ă©tĂ© impliquĂ© dans le recrutement de certains data scientists Ă Etalab, voit aussi “trois dimensions. Une première, mathĂ©matique et statistique, qui est dĂ©jĂ connue et enseignĂ©e ; une seconde, informaticienne, pour fabriquer ses propres outils ; une troisième, politique : il faut ĂŞtre capable de comprendre le rĂ©el et ses irritants (sic), c’est une personne qui a du bon sens”, le tout enrobĂ© des valeurs du service public dans leur cas.
“Nous avons recherché des gens avec ces trois aspects, et une forte autonomie, ajoute-t-il. Ceux que nous avons recrutés sont sur des secondes expériences, avec des profils atypiques, pas forcément à l’aise dans leur entreprise actuelle. Il n’est pas naturel de développer ce type de profil dans les grandes administrations et les grandes entreprises cloisonnées.”
A l’équipe de spécialistes “qui existe déjà ” selon lui, Etalab a donc préféré le mouton à 5 pattes.
A contrario, Philippe Charlot, du cabinet conseil La mètis, considère qu’il est difficile de réunir dans une même personne les quatre facettes qui dessinent selon lui ce métier : “le stratège”, “le spécialiste métier”, “le développeur” et “le statisticien”.
Il souligne l’importance de la première dimension : “il faut réconcilier stratégie et données pour la mettre en oeuvre et donc comprendre de quoi l’on parle. Mais au-delà de la connaissance métier, il faut résoudre des problèmes de stratégie publique. Cette équipe doit donc être rattachée à la direction de la stratégie.” Il parie surtout sur des profils mixte ingénieur ou statisticien et ENA ou école de commerce.
Jeune cousin du statisticien
La différence avec les statisticiens relève logiquement de la même nuance qu’entre statistique et data driven policy (gouvernance par la donnée) : accent mis sur la “résolution de problème”, nature des données et finesse des analyses permises maintenant. Pas de rupture fondamentale, donc.
“Pour moi, c’est surtout cosmĂ©tique : un bon statisticien doit ĂŞtre capable de faire la mĂŞme chose. La vraie diffĂ©rence rĂ©side peut-ĂŞtre cependant dans les compĂ©tences en informatique : les cursus universitaires sont très matheux en statistique”, indique ClĂ©ment Chastagnol, de Data Publica. “Le data scientist apporte des dimensions supplĂ©mentaires : collecte de la donnĂ©es (du web, de documents peu structurĂ©s), traitement plus massif, etc.”, complète Samuel Charron.
Cadre d’emploi
A quelle catĂ©gorie d’emploi ce nouveau mĂ©tier se rattache-t-il ? SollicitĂ©, le CNFPT renvoie vers la famille « systèmes d’information et TIC » et plus prĂ©cisĂ©ment ces deux cadres :
• Ingénieurs territoriaux (catégorie A, filière Technique).
• Techniciens territoriaux (catégorie B, filière Technique).
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