Fort des bonnes places de la France dans des classements internationaux, le gouvernement aime à rappeler que notre pays est en avance en matière d’open data. Mais, pour les partisans les plus exigeants de l’ouverture des données publiques, la façon dont elle transpose, dans le cadre d’une procédure accélérée, la directive Public Sector Information (PSI) de 2013, témoigne d’une ambition au rabais.
Le texte du gouvernement, porté par la secrétaire d’Etat en charge de la Réforme de l’Etat, Clotilde Valter, pose le principe de gratuité, tout en y assortissant une série d’exceptions qui en limitent le champ. De surcroît, il a été présenté dans la torpeur du dernier conseil des ministres, le 31 juillet dernier, quinze jours après la date limite de transposition, alors qu’il était initialement inclut dans le projet de loi Lemaire sur le numérique.
Le texte votĂ© lundi 26 octobre par le SĂ©nat se situe en-deçà de celui votĂ© par l’AssemblĂ©e nationale, le 6 octobre. Cependant, le texte des dĂ©putĂ©s n’Ă©tait pas d’une audace folle en matière d’ouverture puisqu’il entĂ©rinait la possibilitĂ© d’établir des redevances ou d’établir des accords d’exclusivitĂ© – accordĂ©s par des producteurs de donnĂ©es Ă des rĂ©utilisateurs, tout en les encadrant davantage.
La version finale adoptée par le Sénat n’est revenue qu’à la marge sur la version de la commission des lois, qui avait marqué un sérieux coup de fermeture.
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Rapporteur droit dans ses bottes
La vingtaine d’amendements déposés, par le groupe des écologiste, des socialistes et même du gouvernement dans l’espoir de revenir au texte initial de l’Assemblée nationale, voire au-delà , ont pour la plupart échoué.
Hugues Portelli, le rapporteur (LR) du texte, est resté fidèle à la ligne détaillée dans le rapport de la commission des lois, et qui fait écho globalement à celle du gouvernement : éviter une sur transposition, ne pas faire peser des obligations trop fortes sur les administrations, se montrer pragmatique dans le contexte budgétaire contraint. Seule la position sur les données de la recherche les distingue vraiment.
Autant l’open data avait trouvé un allié en la personne de Luc Belot (PS), rapporteur à l’Assemblée nationale, autant Hugues Portelli s’est montré inflexible. Une attitude logique pour celui qui avait déclaré dans une métaphore : « J’aurai le regard du huron » sur l’ouverture des données publiques.
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Format : gros freins à la réutilisation
En 2015 et pour un certain nombre d’années encore, il sera possible à une administration d’envoyer un document en papier : le format électronique reste une option ; si le document est électronique, il n’y a pas d’obligation à le diffuser en format ouvert. Le pdf a donc aussi encore de beaux jours devant lui. Ce, alors que le SGMAP vient de lancer un ambitieux “programme de développement concerté de l’administration numérique territoriale”.
En revanche, l’amendement de Corinne Bouchoux (EELV) rétablissant une définition de ce qu’est un “standard ouvert et aisément réutilisable” a été voté, avec l’appui du gouvernement.
Closed science
Alors que l’open science, qui recouvre entre autres l’ouverture des données de la science, est une notion qui fait son chemin, la commission des lois a surpris en revenant sur la fin du régime dérogatoire sur les données de la recherche. Le texte initial du gouvernement l’avait supprimé. Hugues Portelli considère que le maintien de cette exception permet de protéger le savoir français. L’amendement (PS) revenant au texte initial a donné lieu a une jolie envolée de Jean-Pierre Sueur (PS) qui, tout en douceur, a tenté d’argumenter contre :
Vous ĂŞtes un chercheur, monsieur le rapporteur : vous savez que les idĂ©es Ă©mises lors d’un colloque peuvent ĂŞtre utilisĂ©es par d’autres. Mais Ă cela il existe dĂ©jĂ une rĂ©ponse : le jugement de la communautĂ© qui sait repĂ©rer ceux qui s’attribuent les rĂ©sultats des autres. J’imagine mal une dĂ©cision administrative des Ă©tablissements sur ce sujet… Ouvrons grand les portes et les fenĂŞtres ! C’est, après tout, la mission des universitĂ©s que de diffuser le savoir.
L’open science a trouvĂ©, en la personne de Thierry Mandon – prĂ©dĂ©cesseur de Clotilde Valter Ă la RĂ©forme de l’Etat – devenu secrĂ©taire d’Etat en charge de l’Enseignement supĂ©rieur et de la Recherche, un soutien d’importance. ConsultĂ© par la secrĂ©taire d’Etat, il avait soulignĂ© que la communautĂ© scientifique y Ă©tait favorable. En vain, l’amendement a Ă©tĂ© rejetĂ©.
Accords d’exclusivité
Les cinq amendements encadrant davantage les accords d’exclusivité ont tous été rejetés, sauf un. Il contraint à mettre sous format électronique ces accords dans un but de transparence.
Au-delĂ , la durĂ©e des accords d’exclusivitĂ© reste de dix ans maximum, voire quinze s’agissant des donnĂ©es culturelles. Saisie, la commission de la culture n’a pas dĂ©posĂ© d’amendements. Son rapporteur LoĂŻc HervĂ© a indiquĂ© que “les responsables des principaux Ă©tablissements culturels nationaux se sont montrĂ©s satisfaits du texte ».
Redevances : statut quasi quo
Dix amendements se sont attaquĂ©s Ă l’encadrement des redevances, encore autorisĂ©es pour les administrations qui doivent “couvrir par des recettes propres une part substantielle des coĂ»ts liĂ©s Ă l’accomplissement de leurs missions de service public ou Ă la collecte, la production, la mise Ă disposition du public et la diffusion de certains documents”. Tous ont Ă©chouĂ©, sauf un. L’amendement de Corinne Bouchoux rĂ©visant tous les cinq ans la liste des informations ou des catĂ©gories d’informations dont la rĂ©utilisation est soumise Ă redevance a Ă©tĂ© votĂ©, avec l’appui du gouvernement et de la commission.
Les dispositions finales, identiques à la version de l’Assemblée nationale, permettent de fixer une redevance qui va au-delà des coûts marginaux de la mise à disposition, conformément à ce que permet la directive PSI de 2013 :
Le produit total du montant de cette redevance, évalué sur une période comptable appropriée, ne dépasse pas le montant total des coûts liés à la collecte, à la production, à la mise à la disposition du public ou à la diffusion de leurs informations publiques.
Coûts, recettes : quelle stratégie ?
Lors de la discussion générale, la sénatrice (Groupe CRC) Brigitte Gonthier Maurin a souligné le hiatus entre, d’une part, les encouragements à ouvrir les données et à numériser le patrimoine culturel, d’autre part le manque de moyens et de stratégie à même de contrer les “géants du Net”, souvent brandis comme épouvantail repoussoir à l’ouverture :
Les problĂ©matiques sont objectivement posĂ©es : la numĂ©risation des donnĂ©es publiques, les moyens – dĂ©risoires – pour le faire. La loi sur l’autonomie des universitĂ©s a mis en difficultĂ© les Ă©tablissements, les dotations annuelles se contractent. Elles peuvent ĂŞtre tentĂ©es de trouver dans les redevances les moyens qui font aujourd’hui dĂ©faut. Il faudra donc Ă©viter la marchandisation systĂ©matique des donnĂ©es – les dispositions de l’article 2 sont Ă ce propos trop favorables aux opĂ©rateurs de la numĂ©risation. Il faudra Ă©galement veiller Ă ce que la fixation des prix soit transparente. Tous les musĂ©es ou toutes les universitĂ©s ne jouent en effet pas dans la mĂŞme division…
Elle a conclu son intervention par une suggestion :
Une plateforme publique globale de numérisation pourrait fournir, à tous, des services de numérisation à moindre coût et à la demande.
L’argument principal du rapport Trojette de 2013 recommandant de mettre fin aux redevances reposait sur le fait que les bĂ©nĂ©fices de l’ouverture seraient bien supĂ©rieurs Ă celui des redevances. Pour le moment, les administrations concernĂ©es – Insee, IGN… -, constatent et subissent, surtout, la baisse de leurs moyens, Ă court terme. L’accompagnement stratĂ©gique et financier n’a pas l’air d’aller de soi.
Licence obligatoire
La commission des lois avait introduit l’obligation d’une licence pour toute rĂ©utilisation d’informations publiques. Arguant de sa complexitĂ© et de l’existence de protections dĂ©jĂ suffisantes dans la loi Cada, le groupe socialiste a dĂ©posĂ© un amendement pour supprimer cette contrainte, mais il a Ă©tĂ© repoussĂ©, malgrĂ© le soutien du gouvernement.
Enfin, un dernier amendement a été rejeté : celui supprimant la possibilité pour l’Etat de vendre le fichier des plaques d’immatriculation, truffé de données personnelles. S’il revient sur un problème déjà constaté, il a été qualifié de cavalier législatif.
Le texte final a été voté à l’unanimité, moins le groupe CRC. Les groupes socialiste et EELV ont donné leur feu vert, soulignant néanmoins ses limites. Un accord devra être trouvé en commission mixte paritaire. En attendant le round 2, celui du projet de loi Lemaire, sur lequel se reportent tous les espoirs.
Références
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