PrivĂ©es, personnelles, publiques, ouvertes, fermĂ©es, les donnĂ©e sont partout et nous gouvernent plus ou moins, Ă moins de vivre dans une grotte. Et encore. Mais dans le quotidien des services des collectivitĂ©s et des Ă©lus locaux, comme du citoyen et des entreprises, les enjeux qui y sont liĂ©s et leur appropriation restent, la plupart du temps, mĂ©connus, les savoirs cloisonnĂ©s entre public et privĂ©, alors quâils couvrent la citoyennetĂ© comme le fonctionnement de la citĂ©, lâĂ©conomie, nos loisirsâŠ
Partant de ce constat, la Fondation Internet nouvelle gĂ©nĂ©ration (Fing), soutenue par des acteurs publics et privĂ©s, a lancĂ© en 2013 une campagne de dĂ©veloppement dâinfolabs, âun espace collaboratif dĂ©diĂ© Ă la comprĂ©hension, la manipulation et lâexploration de donnĂ©esâ, avec des valeurs inscrites dans une charte : ouverture, collaboration, interdisciplinaritĂ©, etc.
Un premier – dense – point dâĂ©tape Ă©tait organisĂ© mercredi 22 avril Ă Paris, autour des acteurs du rĂ©seau lancĂ©s dans la quĂȘte de la âculture commune de la donnĂ©eâ, issus des collectivitĂ©s locales, des entreprises et du secteur associatif. Des prĂ©sentations et des ateliers se dĂ©gageaient des constats et des objectifs communs, malgrĂ© l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des projets prĂ©sentĂ©s.
La donnée, cet objet caché du désir
La loi Cada a beau dater de 1978, la circulaire Fillon sur lâouverture des donnĂ©es publiques de 2011, et mĂȘme le prĂ©sident François Hollande dĂ©fendre que âlâopen data, câest importantâ, le constat en 2015 reste le mĂȘme : la donnĂ©e publique ne circule pas assez. La sphĂšre privĂ©e ne fait pas meilleure figure.
Olivier Rovelloti, patron dâune start-up Ă Marseille sur les donnĂ©es environnementales au sens large – biodiversitĂ©, amĂ©nagementâŠ-, quâil voudrait muter en infolab, a rĂ©sumĂ© la situation dâun terme lapidaire : âfailâ(1), taclant Etat, collectivitĂ©s locales, PME, grandes entreprises. Il note toutefois du mieux : âla rĂ©gion Paca a beaucoup bougĂ©, ils ont ouvert un portai. Par contre, Marseille, ce nâest pas leur problĂšme⊠De toute façon, leur SIG est trĂšs mal fait, nous nâaurions pas accĂšs Ă grand chose.â
Son rĂȘve dâune âmĂ©gabase de donnĂ©esâ cassant les silos est donc encore loin. Pourtant âelle permettrait dâamĂ©liorer la rĂ©usabilitĂ© des donnĂ©es, regrette lâentrepreneur militant. On pourrait aussi capitaliser sur lâexistant pour Ă©viter de refaire des Ă©tudes, et obtenir des analyses plus finesâ. En attendant, dĂ©plore-t-il encore, âle citoyen ne sait toujours pas si un tramway va passer chez lui dans quelques annĂ©esâ.
Lâusage, au centre de lâattention
Olivier Rovelloti dĂ©crit son infolab comme un âlaboratoire dâusageâ. Le terme âusageâ a ici toute son importance. Si lâon file la mĂ©taphore agricole, lâenjeu nâest pas le choux ou la fraise jardinĂ©(e), mais le plat quâon va en tirer, pour quels convives, Ă quelle occasion.
âLâouverture des donnĂ©es, ce nâest pas notre problĂšme, mais ce qui va en ĂȘtre faitâ, tranche CĂ©dric Lambert, chargĂ© de mission dĂ©veloppement du numĂ©rique de la rĂ©gion RhĂŽne-Alpes.
AprĂšs avoir constatĂ© que lâouverture des donnĂ©es nâĂ©tait pas en elle-mĂȘme un moteur motivant pour les services, il a donc optĂ© pour la tactique de lâusage. âLâouverture nâest quâune consĂ©quence de lâusage Ă dĂ©velopperâ, analyse-t-il. La rĂ©gion RhĂŽne-Alpes soutient financiĂšrement plusieurs infolabs et travaille avec eux : celui du parc de Miribel Jonage, sur la biodiversitĂ©, celui CRIJ (centre rĂ©gional dâinformation jeunesse) sur âlâaccompagnement et lâĂ©ducation Ă lâinformation des jeunes, dans un contexte de mise en place du Service Public RĂ©gional de lâOrientationâ et celui de la scop La pĂ©niche Ă Grenoble, sur la transition Ă©nergĂ©tique.
Le territoire en a aussi un au Tuba Ă Lyon, reliĂ© Ă la politique de âsmart cityâ, et un Ă venir Ă lâinstitut RhĂŽne-Alpes mĂ©dia (IRAM), mais la rĂ©gion ne finance pas leur activitĂ© dans lâensemble.
[ PIC ] #Infolabs @cybunk reçoit les retours d’expĂ©rience des participants pic.twitter.com/vPLUE1F8pH
â Sylvia Fredriksson (@s_fredriksson) April 22, 2015
Rendre lisible
Se focaliser sur lâusage prĂ©sente un avantage : rendre lisible un concept Ă©thĂ©rĂ©. Si lâon compare parfois lâinfolab avec le fab lab, ces ateliers collaboratifs ouverts, il ne sort aucun objet matĂ©riel des infolabs ; pas dâimprimante 3D pour le matĂ©rialiser dans lâimaginaire du citoyen lambda. âLâartefact de lâinfolab reste Ă inventerâ, constate Charles NĂ©pote, qui supervise la campagne Ă la Fing.
La rĂ©flexion amusĂ©e dâOlivier âlâinformaticienâ, illustre le problĂšme : âJe nâen peux plus des rĂ©flexions de sociologie !â La tĂȘte visiblement saturĂ©e, il sâextrait de lâatelier âquels moyens de mise en dĂ©bat des donnĂ©esâ, oĂč lâon a pu entendre des phrases comme : âce qui importe, câest nâest pas la donnĂ©e, mais la façon dont les politiques publiques sont rĂ©interrogĂ©esâ ou âon transforme le rĂŽle des acteursâ. Une Ă©vidence pour lâĂ©quipe de la âmutuelle de donnĂ©esâ Altercarto, qui travaille depuis quelques annĂ©es avec la ville de Lyon, mais pas forcĂ©ment pour tous les citoyens.
Mettre services et usagers dans la boucle apparait comme un moyen incontournable de quitter les discours Ă©thĂ©rĂ©s et de ne pas passer pour le âgadgetâ, pour reprendre lâexpression dâun intervenant dâun CRIJ. âNous montrons lâintĂ©rĂȘt pour les services en leur concevant des dataviz. Nous allons organiser des rencontres avec les usagers, indique Sylvain Bouchard, de La pĂ©niche. Lâobjectif Ă terme est dâavoir des donnĂ©es crowdsourcĂ©es. La donnĂ©e fait peur, il est donc important de monter des rencontres physiques.â
A Poitiers, qui vient de se lancer dans lâopen data avec lâagglo, la ville travaille avec lâinfolab du CRIJ et la sociĂ©tĂ© civile en gĂ©nĂ©ral : âNous organisons une soirĂ©e sur les donnĂ©es des Ă©lections avec le CRIJ de Poitiers, illustre SĂ©verine Ferrant, du SIG de lâagglo, et chargĂ©e de lâopen data. Notre but est dâaccompagner les acteurs sur la mĂ©diation de la donnĂ©e, en montant des actions avec eux.â
Millefeuille imperméable
Le fameux millefeuille revient aussi comme une Ă©pine. âSur les donnĂ©es de transport, le dĂ©partement et la mĂ©tropole ont fait leur portail chacun dans leur coinâ, donne en exemple Sylvain Bouchard. Lâinfolab est un lieu neutre, un sas pour dĂ©dramatiser les Ă©changes.â Sâajoute Ă cela la rĂ©forme territoriale, qui introduit une couche dâinstabilitĂ© : les compĂ©tences basculent, et avec elles, la gouvernance des donnĂ©es, par exemple entre la commune et la mĂ©tropole.
Et pendant que les collectivitĂ©s locales se regardent plus ou moins en chien de faĂŻence, le privĂ© peut avancer plus vite : âNotre partenaire privĂ© Atos comprend mieux les enjeux, poursuit Sylvain. Dans un grand groupe, lâinnovation est en quelque sorte institutionnalisĂ©, via leur dĂ©partement R & D. Ils travaillent dessus pour dĂ©velopper des services autour de la smart city. Grenoble a une Ă©lue en charge de lâopen data, mais elle nâa pas de service. La chief data officer, câest elle !â
Il faut toutefois se garder de caricaturer : la personne en charge de lâinfolab de GrDF indiquait que les projets arrivent âpar la bandeâ. Et une collectivitĂ© locale peut se rĂ©vĂ©ler plus agile quâun groupe mastodonte, tout aussi pyramidal quâune administration.
Battre la campagne sur le long terme
Une autre question, cruciale, touche Ă la pĂ©rennitĂ© des structures naissantes. La Fing a prototypĂ© le concept la premiĂšre annĂ©e de sa campagne et accompagne maintenant des infolabs dans les territoires qui y investissent de lâargent, mais ce soutien ne durera pas dix ans : âil y aura peut-ĂȘtre une troisiĂšme annĂ©e, si nĂ©cessaireâ, indique Charles NĂ©pote.
Le besoin de méthodologie se fait encore sentir, dans un domaine en cours de balisage.
Et il faut trouver un business model. Ces lieux devront donc vite montrer des résultats convaincants, alors que les collectivités locales restreignent leurs budgets.
âLes infolabs pourraient accompagner le dĂ©veloppement des projets, dans une optique de âterritoire augmentĂ©ââ, suggĂšre CĂ©dric Lambert, renvoyant la balle au CNFPT pour la formation. Selon lui, lâintercommunalitĂ© est le bon Ă©chelon pour dĂ©velopper des usages pertinents car âil est en lien avec la crĂ©ation de valeurâ. La spĂ©cialisation est aussi souvent considĂ©rĂ©e comme un choix pertinent.
Reste Ă combiner spĂ©cificitĂ© des lieux, en fonction de leur territoire, et mutualisation judicieuse : le risque est rĂ©el de rĂ©inventer la roue dâun territoire Ă lâautre, a fortiori si les infolabs se pose comme prestataire de service des collectivitĂ©s et des entreprises.
Dâici lâĂ©tĂ©, ces pionniers sauront si une belle fenĂȘtre de tir sâouvre : un amendement au projet de loi NOTRe prĂ©voit de rendre obligatoire dâouvrir certaines donnĂ©es dans les collectivitĂ©s de plus de 3500 habitants. De quoi ouvrir grand le terrain de jeux de donnĂ©es, si lâamendement passe le vote final.
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