Les rédactions parisiennes, en cette fin d’hiver 1982, rivalisent de sarcasmes. Moins d’un an après son terrible revers du 10 mai 1981 face à François Mitterrand, le Président déchu repart de zéro. Valéry Giscard d’Estaing guigne un mandat de conseiller général du Puy-de-Dôme. Mais VGE n’a cure des quolibets.
A rebours de son image d’inspecteur des finances au verbe froid et mécanique, de grand bourgeois du 16ème à particule, il a toujours joué la carte de l’enracinement. C’est depuis son hôtel de ville de Chamalières, « dans cette mairie de la province d’Auvergne », qu’il a lancé, le 8 avril 1974, sa campagne victorieuse à l’Elysée.
Poincaré comme modèle
VGE a été à bonne école avec son père, Edmond Giscard d’Estaing, premier magistrat de Chanonat, son grand-père, Jacques Bardoux, sénateur du Puy-de-Dôme. En 1982, l’ex-chef de l’Etat veut aussi marcher sur les pas de son modèle politique, Raymond Poincaré, le Président de la grande guerre, élu ensuite conseiller général de la Meuse avant de revenir au premier plan à la présidence du conseil.
A bord de sa voiture qu’il conduit lui-même, Valéry Giscard d’Estaing s’arrête dans chaque quartier de Chamalières pour des séances de porte-à -porte. L’accueil, dans cette petite ville de la banlieue de Clermont-Ferrand, lui réchauffe le coeur. Une cure de jouvence pour la bête de concours, polytechnicien et énarque, pour le soldat de la France libre, entré vainqueur en Allemagne à 19 ans avec la première Armée du général de Lattre de Tassigny, dont la plaie du 10 mai 1981 est encore à vif. Le 14 mars 1982, Giscard est élu dans un fauteuil au conseil général, fort de près des trois quarts des suffrages.
L’ancien chef des Républicains indépendants, club de notables qui a dit « non » à la réforme gaulliste du Sénat de 1969, comprend alors tout le parti qu’il peut tirer de la toute nouvelle loi Defferre de décentralisation du 2 mars 1982. En 1986, il fait de sa victoire aux régionales en Auvergne l’instrument de son retour, in fine avorté, sur la scène nationale.
En rupture avec le gaullisme
Une stratĂ©gie qui rejoint, chez lui, une conviction profonde. Le libĂ©ralisme avancĂ© du jeune prĂ©sident rĂ©formateur de 1974 ne se manifeste pas seulement par le droit Ă l’avortement, la majoritĂ© Ă 18 ans, l’amĂ©lioration de la condition pĂ©nitentiaire ou les premières lois en faveur des handicapĂ©s. Pour dĂ©crisper la sociĂ©tĂ© française, ValĂ©ry Giscard d’Estaing croit aussi aux vertus de la dĂ©centralisation.
Comme le souligne Anne Hidalgo dans son communiquĂ© d’hommage, il met fin, par une loi du 31 dĂ©cembre 1975, à « une anomalie dĂ©mocratique ». VGE permet « aux Parisiennes et aux Parisiens en 1977 d’Ă©lire Ă nouveau leur maire au suffrage universel, ce qui n’Ă©tait plus possible depuis 1871 et la Commune de Paris ».
Dans son livre de 1976, « Démocratie française », le troisième président de la Ve République souhaite aussi qu’une loi détermine les « véritables compétences » de l’Etat, des départements et des communes. Une rupture avec ses deux prédécesseurs, le général de Gaulle et Georges Pompidou, qui ont toujours donné la primeur au pouvoir central.
Dans ce but, VGE confie Ă l’ancien patron de la DĂ©lĂ©gation Ă l’amĂ©nagement du territoire et Ă l’action rĂ©gionale (Datar), Olivier Guichard, la mission de dĂ©passer « les querelles de clocher ».
Le très giscardo-compatible maire gaulliste de La Baule prône l’avènement des 3 600 communautés de communes et 750 communautés urbaines chargées des principales politiques comme la définition des zones industrielles, le ramassage des ordures ménagères ou les permis de construire. Autant de groupements dotés, dans ce scénario, de la taxe professionnelle.
Ce rapport visionnaire, au titre aujourd’hui évocateur, « Vivre ensemble », subit le tir de barrage du grand conseil des 36 000 communes de France, le Sénat. Mais Valéry Giscard d’Estaing n’abandonne pas la partie pour autant.
Création du Comité des finances locales
Il reprend les mesures les plus consensuelles du rapport Guichard. Toujours très au fait des questions financières, ValĂ©ry Giscard d’Estaing va mener la rĂ©volution tranquille de la Dotation globale de fonctionnement. La DGF pour les initiĂ©s. Sous son Ă©gide, les collectivitĂ©s sont ainsi pourvues d’une meilleure garantie de ressources.
Pour ce faire, elles siègent au sein du tout nouveau Comité des finances locales, longtemps présidé par la suite par un fidèle de Giscard, le maire de Boulogne-Billancourt, Jean-Pierre Fourcade. Pour la première fois, l’autonomie fiscale et financière des collectivités est clairement affirmée. Le grand chantier de la décentralisation est lancé.
Le secrĂ©taire d’Etat chargĂ© des collectivitĂ©s, le maire de Quimper Marc BĂ©cam, prend son bâton de pèlerin pour promouvoir un « plan de dĂ©veloppement des responsabilitĂ©s locales ». Au programme : des transferts de compĂ©tences venus de l’Etat.
Engluée dans une longue bataille parlementaire, la chose reste à l’état de canevas. Mais elle sert de matrice au nouveau pouvoir socialiste en 1981. Loin de toute chasse aux sorcières, le ministre de l’Intérieur Gaston Defferre garde d’ailleurs le directeur général des collectivités locales Pierre Richard pour préparer ses projets de loi qui mettent fin à la tutelle préfectorale.
Vingt ans plus tard, c’est un fils politique de VGE, Jean-Pierre Raffarin, qui introduit la dĂ©centralisation dans la Constitution. Une cause pour laquelle bataille encore aujourd’hui un autre ancien bĂ©bĂ© Giscard, le leader de l’AssemblĂ©e des dĂ©partements de France, Dominique Bussereau.
Chamalières, une affaire de famille
Dans l’esprit de l’ex-président de la République, la décentralisation et l’Europe forment les deux faces d’une seule et même pièce. Le but de la manœuvre ? Réduire à la portion congrue la bureaucratie étatique. Ce que l’un de ses anciens fidèles, François Léotard, traduit à sa manière : « Une France fédérale dans une Europe fédérale. »
Valéry Giscard d’Estaing ne va pas si loin. L’ancien patron du ministère du Budget, alors basé dans l’enceinte royale du Louvre, demeure aussi un haut-fonctionnaire dans l’âme.
Cela ne l’empĂŞche cependant pas de s’aventurer sur des terrains pĂ©rilleux. En 1995, il s’attaque Ă la citadelle socialiste de Clermont-Ferrand, jadis gouvernĂ©e par son aĂŻeul AgĂ©nor Bardoux. ValĂ©ry Giscard d’Estaing Ă©choue aux portes de la citĂ© des usines Michelin, comme il en 1959. En 2004, le patron de l’Auvergne, Ă l’origine du parc d’attractions Vulcania, mène le combat de trop. Un socialiste totalement inconnu, Pierre-JoĂ«l BontĂ©, l’envoie dĂ©finitivement Ă la retraite. Mais son nom reste prĂ©sent en Auvergne. Membre du comitĂ© directeur de l’Association des maires de France, son fils Louis Giscard d’Estaing reprend le flambeau paternel Ă la tĂŞte de la commune de Chamalières.
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