C’Ă©tait il y a tout juste deux ans. Juillet 2018, alors que le prĂ©sident de la RĂ©publique venait d’enterrer le plan du « mĂąle blanc », Jean-Louis Borloo, et promettait un « changement de philosophie et de mĂ©thode » pour la politique de la ville, le gouvernement prĂ©sentait sa feuille de route en faveur des quartiers prioritaires. Un nouveau plan banlieue en somme.
Quel bilan en tirer aujourd’hui ? Quel message adresser aux Ă©lus de ces communes pauvres, dont la colĂšre, excitĂ©e par les violences policiĂšres, couve depuis plusieurs mois ? Et, aujourd’hui, quelles actions engagĂ©es auprĂšs des habitants de ces quartiers, oĂč le confinement a Ă©tĂ© particuliĂšrement mal vĂ©cu ?
Pour répondre à ces questions, le ministre du Logement et de la Ville, Julien Denormandie, a accordé un entretien à la Gazette.
Nombre d’acteurs ont exprimĂ© rĂ©cemment leur inquiĂ©tude face Ă la situation extrĂȘmement difficile dans laquelle se trouvent les habitants des quartiers de la politique de la ville (QPV). Le plan Quartiers d’Ă©tĂ© lancĂ© cette semaine sera-t-il suffisant ?
Les maires, plus particuliĂšrement ceux des communes ayant des quartiers prioritaires, ont jouĂ© un rĂŽle essentiel pendant le confinement. A prĂ©sent, l’Etat a la volontĂ©, partagĂ©e avec eux, que ce printemps trĂšs difficile soit suivi par un Ă©tĂ© d’opportunitĂ©s. Depuis des mois, j’ai Ă©tĂ© en confĂ©rence tĂ©lĂ©phonique toutes les semaines avec eux pour suivre le confinement et le dĂ©confinement, puis pour Ă©laborer cette politique ambitieuse quâest « Quartiers dâĂ©té ». LâEtat vient en appui des collectivitĂ©s locales en leur apportant un soutien dâampleur. Ce soutien, il est dâabord financier : ce sont 110 M⏠qui sont mobilisĂ©s.
Il est aussi dâampleur dans son contenu, car il sâagit de permettre Ă davantage d’enfants que prĂ©vu de partir en vacances, de bĂ©nĂ©ficier de soutien Ă©ducatif, dâappuyer encore plus les actions solidaritĂ© de proximitĂ© des associations, de permettre aux collectivitĂ©s dâorganiser encore plus de manifestations quâelles nâen avaient la possibilitĂ© jusquâĂ prĂ©sent.
Des financements supplĂ©mentaires pourraient-ils ĂȘtre apportĂ©s Ă l’Anru pour crĂ©er trĂšs vite de l’emploi, comme cela avait Ă©tĂ© le cas aprĂšs la crise de 2008 ?
La prioritĂ© du gouvernement est triple : l’emploi, l’emploi et l’emploi ! Dans les quartiers prioritaires, c’est le dĂ©fi principal et notre volontĂ© est totale. DĂšs que nous pouvons accĂ©lĂ©rer des projets, nous le faisons. J’ai ainsi Ă©crit aux responsables de l’Anru pour leur demander que tous les marchĂ©s qui sont Ă maturitĂ© soient lancĂ©s sans dĂ©lai, car ils sont assortis de clauses d’insertion.
Quant Ă des financements supplĂ©mentaires, nous aurons ce dĂ©bat autour de la loi de finances. Mais la diffĂ©rence avec 2008, câest que les moyens allouĂ©s Ă l’Anru ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© doublĂ© depuis un an et demi. Lâessentiel des concours financiers, prĂšs de 10 Mrd âŹ, sont ainsi Ă prĂ©sent attribuĂ©s. Nous sommes actuellement dans la passation des marchĂ©s, des grues sont en train de revenir : cela arrive Ă point nommĂ©. Ce que nous allons faire, c’est accĂ©lĂ©rer les dĂ©caissements et assurer des versements anticipĂ©s, dĂšs maintenant.
En juillet 2018, vous présentiez une feuille de route pour la « Mobilisation nationale pour les habitants des quartiers » voulue par le président de la République. Deux ans aprÚs, quel bilan en dressez-vous ?
Il est toujours aussi essentiel que cette mobilisation soit nationale, car il s’agit d’un enjeu pour l’avenir mĂȘme de notre pays. Quant Ă l’avancĂ©e de cette feuille de route, il y a des sujets sur lesquels nous avons bien avancĂ© et pour lesquels des rĂ©sultats se font dĂ©jĂ sentir. C’est le cas de lâEducation : comme lâemploi, câest un pilier de cette rĂ©ussite rĂ©publicaine qui permettra de donner aux enfants de ces quartiers les mĂȘmes chances de maĂźtrise de leur destin que les autres. Le dĂ©doublement des classes fonctionne bien, de mĂȘme que la plateforme pour des stages de 3e et le lancement des 80 CitĂ©s Ă©ducatives Ă la suite des travaux conduits par Jean-Louis Borloo.
En matiĂšre de rĂ©novation urbaine, nous avons aussi tenu nos engagements en doublant les financements. Mais une politique fera particuliĂšrement date, c’est le plan de 3 Mrd ⏠lancĂ© il y a un an et demi pour la rĂ©novation de copropriĂ©tĂ©s dĂ©gradĂ©es. Ce plan « Initiative CopropriĂ©té » sera pour les copropriĂ©tĂ©s privĂ©es ce que lâANRU est Ă la rĂ©novation des logements sociaux. CâĂ©tait un vrai trou dans la raquette et aujourdâhui cette politique est trĂšs finement pilotĂ©e en lien avec les collectivitĂ©s.
Sur d’autres sujets, nous devons aller plus vite. C’est le cas des questions rĂ©galiennes : la sĂ©curitĂ© est la premiĂšre des demandes de nos concitoyens vivant dans les quartiers. Les deux axes sur lesquels travaille le ministĂšre de l’IntĂ©rieur sont essentiels : la lutte contre les rĂ©seaux, notamment de stupĂ©fiants, et le renforcement de la police de sĂ©curitĂ© du quotidien.
L’autre sujet sur lequel il faut agir plus fort, câest l’emploi : 20 CitĂ©s de l’emploi, conçues selon le mĂȘme principe que les CitĂ©s Ă©ducatives, sont actuellement lancĂ©es Ă titre de test (dont huit créées dans le cadre du Plan Quartiers d’Ă©tĂ©). Elles sont Ă©valuĂ©es en continu et l’idĂ©e est de les dĂ©ployer dĂšs que possible. Les emplois francs sont Ă©galement en train de se dĂ©velopper de maniĂšre significative, avec un objectif de 20 000 personnes embauchĂ©es cette annĂ©e. Nous sommes en train dâaccĂ©lĂ©rer.
Des Ă©lus expriment pourtant de la colĂšre et leurs associations – France urbaine, Ville et Banlieue… – appellent aujourd’hui Ă un grand plan de solidaritĂ©. Que leur rĂ©pondez-vous ?
L’objectif du gouvernement est le mĂȘme que celui des Ă©lus : qu’aux crises sanitaire et Ă©conomique, ne s’ajoute pas une crise sociale. Dans ce cadre, la politique pour l’emploi est la premiĂšre des politiques sociales. C’est ce qui motive notre soutien massif Ă l’apprentissage, l’aide aux secteurs les plus touchĂ©s par la crise sanitaire, le dispositif de chĂŽmage partiel ou encore un autre, spĂ©cifique aux quartiers prioritaires, celui des emplois-francs.
Le second axe est le dĂ©ploiement de politiques de solidaritĂ©. Lâaide exceptionnelle apportĂ©e Ă 4 millions des familles fragiles et lâaide de 200⏠versĂ©e Ă 800 000 jeunes. Il y a eu aussi le financement de tickets alimentaires pour les plus dĂ©munis. Cette solidaritĂ© sâexprime aussi Ă travers les associations que nous soutenons. Ce sont autant de filets de sĂ©curitĂ© apportĂ©s par l’Etat.
En fĂ©vrier 2019, Emmanuel Macron annonçait un « grand plan » de soutien aux associations, mais un fonds dĂ©diĂ© n’a Ă©tĂ© créé qu’en avril 2020. La crise a-t-elle rĂ©vĂ©lĂ© un manque en la matiĂšre ?
Le ministĂšre de la Ville finance des dizaines de milliers d’associations et appuie lâemploi dans ces associations. Comme je mây Ă©tais engagĂ© en 2017, les budgets de mon ministĂšre liĂ© aux associations ont non seulement Ă©tĂ© sanctuarisĂ©s, mais aussi augmentĂ©s. Nous allons continuer en crĂ©ant 1500 nouveaux postes d’adultes-relais Ă leur intention. Mais nous nous sommes rendus compte que l’Etat ne sait pas forcĂ©ment accompagner ces associations de trĂšs grande proximitĂ©, qui ont souvent besoin de quelques milliers d’euros pour des actions de voisinage, d’entraide… Or la crise du Covid-19 a montrĂ© Ă quel point la solidaritĂ© s’exprime aussi Ă travers elles. C’est pourquoi, pendant le confinement, nous avons créé un fonds exceptionnel pour ces associations de petite taille, qui a trĂšs bien fonctionnĂ©. Nous venons donc de le pĂ©renniser et de le doubler, de 5 Ă 10 MâŹ, pour accroitre le soutien que lâEtat peut apporter Ă la solidaritĂ© de terrain et du quotidien.
Les manifestations qui ont suivi, en France, la mort de George Floyd aux Etats-Unis vous ont-elles rĂ©vĂ©lĂ© le besoin d’une action forte contre les discriminations, quitte Ă instaurer les mĂȘmes obligations que pour l’Ă©galitĂ© femmes-hommes ?
Il y a eu beaucoup d’Ă©motion, lĂ©gitime, dans ces manifestations contre le racisme, mais il faut Ă©viter les amalgames : la France, les institutions comme la police, ne sont pas racistes. Mais dans la sociĂ©tĂ©, il y a des individus qui sont touchĂ©s par cette maladie de lâĂąme qui est le racisme. Il faut lutter avec dĂ©termination contre tout acte raciste, quelle que soit la personne qui en est lâauteur. Le racisme est intolĂ©rable, il nâa pas sa place dans la RĂ©publique, et ce nâest dâailleurs pas une opinion mais un dĂ©lit.
Par ailleurs, les discriminations du quotidien perdurent, par exemple dans lâemploi et le logement, parfois du fait de personnes racistes, mais parfois aussi par des comportements Ă©tablis, des mĂ©canismes… Mais qui in fine conduisent Ă des discriminations. Que ces discriminations soient voulues ou non, peu mâimporte, elles restent insupportables pour la personne qui la subit et sont autant de morsures Ă la RĂ©publique. C’est contre cela quâil faut lutter au quotidien.
Câest ce que lâon fait, avec des opĂ©rations de testing et de name and shame [NDR : nommer et dĂ©noncer] dans le recrutement, mais aussi en accompagnant les entreprises Ă changer leur processus de recrutement, ou encore en rendant obligatoire une formation de lutte contre les discriminations tous les 3 ans pour les professionnels de lâimmobilier.
Pour aller plus loin, il faut aussi amĂ©liorer la reprĂ©sentativitĂ© dans les mĂ©dias. La question des objectifs de diversitĂ© pour les entreprises est lĂ©gitime. Une grande question est de savoir comment on la mesure. RĂ©pondre Ă partir dâindications gĂ©ographiques donne des Ă©lĂ©ments fiables et serait beaucoup moins stigmatisant que par des statistiques ethniques.
Quartiers d’Ă©té : un plan interministĂ©riel
C’est une circulaire co-signĂ©e par Julien Denormandie et Christophe Castaner, respectivement ministres de la Ville et de l’IntĂ©rieur qui, le 10 avril, a indiquĂ© aux prĂ©fets ce qu’Ă©tait le plan Quartiers d’Ă©tĂ©. En effet, celui-ci a le double objectif d’ĂȘtre « une incarnation de l’action publique menĂ©e en faveur des habitants des quartiers et un vecteur de tranquillitĂ© publique ».
Il se décline en six axes :
- deÌployer les vacances apprenantes,
- occuper lâespace public,
- conforter ou recreÌer des relations de confiance police-population,
- valoriser les actions de solidariteÌ,
- deÌvelopper les offres de formations et les dispositifs dâacceÌs aÌ lâemploi,
- renforcer la culture dans les quartiers.
Ils sont dĂ©clinĂ©s en actions, dont certaines sont des mesures exceptionnelles (comme les « vacances apprenantes »), d’autres un renforcement du soutien Ă des projets existants (par exemple Ă des projets nationaux culturels ou sportifs).
Chaque prĂ©fet avait jusqu’au 30 juin pour Ă©laborer une stratĂ©gie dĂ©partementale, voire par quartier, en collaboration avec les collectivitĂ©s et autres acteurs des contrats de ville.
Le plan a Ă©tĂ© dotĂ© de 110 MâŹ, par l’inscription ou le redĂ©ploiement de crĂ©dits dans le Projet de loi de finances rectificative pour 2020 : 86,5 M⏠au titre du programme 147 (politique de la ville) mais aussi des enveloppes dans plusieurs autres programmes. Pas moins de sept ministĂšres sont en effet impliquĂ©s.
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