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[Opinion] Développement local

2020, la revanche des territoires ruraux ?

PubliĂ© le 12/02/2020 ‱ Par Auteur associĂ© ‱ dans : France, Opinions

campagne ruralité village
Flickr CC by nd Serge Vincent
Le contexte n’a jamais Ă©tĂ© aussi propice au retour des populations et des entrepreneurs dans les zones rurales.

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Anne Albert-Cromarias et Alexandre Asselineau

respectivement Groupe ESC Clermont et Burgundy School of Business

« GalĂšre ». C’est ce mot qui qualifie le plus sĂ»rement la situation vĂ©cue chaque jour par des millions de Français ces deux derniers mois pour se dĂ©placer dans les grandes villes, notamment en rĂ©gion parisienne.

De quoi donner l’envie de partir vivre Ă  la campagne ? Sauf que l’envie est dĂ©jĂ  là ! Nul besoin d’une telle pĂ©riode de grĂšve des transports : selon une enquĂȘte IFOP d’avril 2019, 81 % des Français estiment que la vie Ă  la campagne correspond au mode de vie idĂ©al.

Si la plupart d’entre nous ne vont pas plus loin que de formuler un vague souhait, nombre de nos concitoyens formulent des projets plus concrets, voire dĂ©cident de changer de vie. Pour le meilleur ou pour le pire parfois, la vie fantasmĂ©e du retour Ă  la nature pour un urbain pouvant s’avĂ©rer Ă©loignĂ©e de la rĂ©alitĂ© du monde rural.

En tĂ©moignent les conflits entre habitants « historiques » et nĂ©o-ruraux quant au sort Ă  rĂ©server au coq du voisin, aux sonneries des cloches de l’église ou Ă  la moissonneuse-batteuse devenus un peu trop bruyants : quand on dĂ©cide de quitter les bruits assourdissants de la grande ville, ce n’est tout de mĂȘme pas pour subir d’autres nuisances !

« Laissez-moi chanter : un coq gagne son procÚs » (France 24, septembre 2019).

À ces exceptions (caricaturales) prĂšs, la tendance est claire. À l’heure du tout digital et d’une sensibilitĂ© massive de la sociĂ©tĂ© aux enjeux environnementaux, les grandes mĂ©tropoles ont le plus grand mal Ă  se rĂ©inventer.

Des « villes-monde » en perdition

Devenues synonymes de difficultĂ©s criantes liĂ©es aux transports, Ă  la pollution, Ă  la promiscuitĂ© et au bruit, aux coĂ»ts exorbitants des logements et de la vie en gĂ©nĂ©ral, Ă  l’insĂ©curitĂ©, Ă  la dĂ©socialisation des plus fragiles, elles n’attirent guĂšre plus que par nĂ©cessitĂ©, parce qu’on y trouve la majoritĂ© des emplois et des services publics (santĂ©, Ă©ducation, etc.).

Quel paradoxe ! Des « villes-monde » qui continuent Ă  se remplir inexorablement, dĂ©passant la taille critique en termes de qualitĂ© de vie, et, de l’autre cĂŽtĂ©, des villes petites et moyennes et des campagnes qui se vident et s’appauvrissent
 Tout cela Ă  l’encontre des aspirations d’une large majoritĂ© de la population ?

Plus Ă©tonnant encore, le phĂ©nomĂšne de mĂ©tropolisation reste largement encouragĂ© par les pouvoirs publics, notamment en France, puisque la quasi-totalitĂ© de l’emploi et des financements publics sont prioritairement adressĂ©s aux grandes villes.

Des campagnes économiquement avantageuses

Nous Ă©tudions pour notre part depuis une dizaine d’annĂ©es les exemples d’entreprises, d’entrepreneurs, qui n’en font soi-disant « qu’à leur tĂȘte » et qui refusent ce dĂ©terminisme et cette logique de concentration-centralisation. Forts de nos recherches, nous pensons qu’il est non seulement possible, mais mĂȘme souhaitable et trĂšs pertinent Ă©conomiquement de s’installer durablement sur des territoires « oubliĂ©s », lĂ  oĂč les autres ne sont pas.

Et ce, contrairement aux idĂ©es reçues, mais aussi, contrairement Ă  des approches thĂ©oriques qui enseignent qu’il est toujours prĂ©fĂ©rable d’entreprendre lĂ  oĂč il existe dĂ©jĂ  une forte activitĂ© Ă©conomique (notions de clusters et de spĂ©cialisation intelligente).

« La métropolisation, nouvel opium des élites » avec Olivier Bouba-Olga (Forum urbain, octobre 2018).

Rappelons qu’une stratĂ©gie performante consiste essentiellement Ă  faire diffĂ©rent, Ă  dĂ©tecter ce que les autres n’ont pas encore vu. Et ainsi rĂ©pondre Ă  des besoins non servis, ce qui est loin de manquer dans la plupart des petites communes dorĂ©navant dĂ©sertĂ©es par l’activitĂ© Ă©conomique et sociale publique et privĂ©e (alimentation, santĂ©, culture, etc.).

  • Le dynamisme mĂ©tropolitain, aspirateur ou diffuseur d’emplois ?

L’offre comme levier de l’attractivitĂ©

Or, Ă  l’heure de la transformation digitale, du travail nomade et des « millenials » ultra connectĂ©s, il n’est plus nĂ©cessairement besoin, pour une entreprise, de s’implanter sur le lieu d’habitation de ses clients. Si vos produits sont bons, les clients viendront Ă  vous ou passeront commande Ă  distance.

Un exemple ? Nous avons rencontrĂ© Estelle Meunier, qui a choisi, en 2018, d’installer son entreprise artisanale d’art vĂ©gĂ©tal « Destin d’une Brindille » dans le village viticole de Chambolle-Musigny, en Bourgogne.

« Je suis sĂ»re que plein de commerces basĂ©s en ville tourneraient beaucoup mieux Ă  la campagne
 Depuis que je venue ici, je fais 20 % de chiffre d’affaires en plus », nous dit-elle d’entrĂ©e. Le ton de l’entretien est donné 

Mondialement connu pour ses vins prestigieux (dont le « Musigny » ou les « Amoureuses ») et sa proximitĂ© avec le cĂ©lĂ©brissime Clos-Vougeot, le village, Ă©loignĂ© des villes (Dijon Ă  20 km, Beaune Ă  26 km) et des gares, est charmant et typique mais peu touristique (deux restaurants en guise de commerces, pas d’Ɠnotourisme, l’essentiel de la production Ă©tant vendu Ă  des professionnels ou Ă  l’export).

EntrepĂŽt de compositions rĂ©alisĂ©es « Destin d’une brindille ».
Estelle Meunier, Author provided

Vue extĂ©rieur de l’atelier d’Estelle Meunier ».
Estelle Meunier, Author provided

Estelle aurait pu faire d’autres choix. AprĂšs l’École des Fleuristes de Paris, dont elle sort major de promo Ile-de-France (devant 4 000 autres candidats), elle rejoint la boutique parisienne de l’avenue KlĂ©ber du MOF (meilleur ouvrier de France) Pierre Declercq en 1996. Mais le goĂ»t de l’indĂ©pendance la conduit Ă  entreprendre, dans sa rĂ©gion natale d’abord (Pontarlier et Besançon) puis Ă  Dijon.

Elle reçoit de nombreuses distinctions (dont le Mercure d’Or 2004 dans la catĂ©gorie « Innovation et Qualité »). Mais les capitales rĂ©gionales ne lui rĂ©ussissent pas pleinement. « Je n’ai pas rĂ©ussi Ă  rencontrer le public, une clientĂšle, j’étais dans des beaux lieux mais ça ne dĂ©collait pas », regrette-t-elle.

Art de vivre

Coup de cƓur il y deux ans donc, en 2018, pour Chambolle-Musigny, oĂč Estelle est accueillie Ă  bras ouverts et est immĂ©diatement « trĂšs soutenue » par la municipalitĂ© et les habitants. Ceux-ci comprennent la cohĂ©rence de son projet et de son travail, avec la dimension « art de vivre Ă  la française » qui, autour du vin, fait l’histoire et la renommĂ©e de la commune : ils lui proposent de s’installer dans l’ancienne cure du village, en face de l’église. Un Ă©crin en totale adĂ©quation avec l’art vĂ©gĂ©tal d’Estelle, dont chaque composition est unique :

« Les gens viennent aussi dans un commerce pour l’expĂ©rience, pour passer un moment hors du temps. Ils choisissent la composition dans la boutique, sortent dans le jardin dĂ©guster un thĂ© ou un verre de vin pendant que je prĂ©pare leur commande, puis partent se promener dans les vignes. »

RĂ©sultat : « j’ai plus de Dijonnais aujourd’hui qui viennent que lorsque j’étais installĂ©e au centre de Dijon ». Et Ă  l’heure du digital, nul besoin de se dĂ©placer pour acheter les produits :

« Je suis hyperactive sur les rĂ©seaux sociaux. C’est ma “vitrine” de centre-ville ! Avant, on faisait les vitrines, maintenant, la vitrine, c’est ce que tu postes sur Instagram ou Facebook
 À NoĂ«l, j’ai fait des commandes Ă  distance aux quatre coins de la France. Ça m’a surprise, d’ailleurs, il faut que je m’organise. »

Il faut dire que le succĂšs est au rendez-vous, aidĂ© par une mĂ©diatisation qui s’accĂ©lĂšre. AprĂšs un ouvrage publiĂ© par les Éditions Marie-Claire, un passage dans l’émission « Silence ça pousse », Estelle anime dorĂ©navant chaque mois une chronique en direct sur France 3 Bourgogne-Franche-ComtĂ©.

Un autre exemple ? La localisation gĂ©ographique des restaurants Ă©toilĂ©s au prestigieux Guide Michelin tĂ©moigne de l’alternative que sont les campagnes. Sans surprise, le tiers des triples Ă©toilĂ©s (10 sur 29) sont situĂ©s dans la capitale, et plusieurs autres ont privilĂ©giĂ© des sites touristiques rĂ©putĂ©s (MegĂšve, Courchevel ou Monaco).

Mais ces caractĂ©ristiques ne s’avĂšrent pas indispensables pour appartenir aux fleurons de la gastronomie française : attirĂ©s par une offre de trĂšs grande qualitĂ© et par l’idĂ©e de vivre une “expĂ©rience”, les clients n’hĂ©sitent pas Ă  se dĂ©placer en nombre chez Georges Blanc (Ă  Vonnas, Ain), Michel Troisgros (Ouches, Loire), RĂ©gis et Jacques Marcon (Saint-Bonnet-le-Froid, Haute-Loire), Ă  la Maison Lameloise (Chagny, SaĂŽne-et-Loire), ou Ă  l’Auberge du Vieux-Puits (Fontjoncouse, Aude).

Comprendre le territoire pour s’implanter

Ainsi, entreprendre ou installer son entreprise dans un territoire rural ou (supposĂ©ment) « dĂ©favorisé » prĂ©sente de nombreux avantages. Parmi ceux-ci, celui de devoir repenser la stratĂ©gie de l’entreprise, en se basant sur sa propre capacitĂ© Ă  crĂ©er de la valeur, et non Ă  se reposer sur celles de ses voisins ou de son environnement.

Si les zones commerciales ont longtemps utilisĂ© l’argument de la proximitĂ© gĂ©ographique entre diffĂ©rentes enseignes pour crĂ©er du trafic, n’est-il pas plus pertinent d’attirer pour soi-mĂȘme plutĂŽt que par hasard, au grĂ© des pĂ©rĂ©grinations des consommateurs ?

« Le territoire : une question stratĂ©gique pour l’entreprise » avec Anne Albert-Cromarias (XerfiCanal, juin 2019).

Sur le plan organisationnel Ă©galement, tout doit ĂȘtre repensĂ©. Alors que la semaine de quatre jours, le tĂ©lĂ©travail Ă  domicile ou dans des espaces de coworking semblent faire toujours plus leurs preuves, c’est Ă  se demander si l’entreprise n’est pas devenue le pire endroit pour travailler de façon performante.

L’accĂšs Ă  Internet apparaĂźt alors dĂ©terminant, la ruralitĂ© n’étant pas, en l’état, une fatalitĂ© comme en attestent certains « petits » pays comme l’Islande, qui malgrĂ© sa faible population et ses rĂ©gions quasi dĂ©sertiques dispose d’une couverture Internet de grande qualitĂ©.

Bien sĂ»r, s’installer avec succĂšs en milieu rural ou dans une petite commune ne se fait pas sans conditions. Pour l’entrepreneur, la stratĂ©gie de l’entreprise doit donc ĂȘtre Ă©laborĂ©e en totale cohĂ©rence avec le territoire d’implantation. Les chaĂźnes logistiques, le marketing, le recrutement et la fidĂ©lisation des collaborateurs doivent s’accorder avec les Ă©cosystĂšmes et cultures locales.

Pour les communes et les acteurs du dĂ©veloppement local, il convient d’assurer un accueil de qualitĂ© pour l’entreprise et ses collaborateurs : mise Ă  disposition de locaux ou surfaces adaptĂ©es, accompagnement pour l’obtention de financements ou d’aides, offre de logements ou de services.

Finis l’anonymat, l’épuisement professionnel (en grande partie dĂ» aux temps de trajet toujours plus dĂ©lirants) et les files d’attentes : place Ă  la personnalisation, l’écoute et l’épanouissement personnel et professionnel. La grande force de la ruralitĂ© tient en sa capacitĂ© Ă  faire exister les gens. Alors, 2020, annĂ©e de la revanche pour les territoires ruraux ?

Anne Albert-Cromarias, Enseignant-chercheur HDR, management stratégique, Groupe ESC Clermont et Alexandre Asselineau, Directeur de la Recherche BSB, enseignant-chercheur en Stratégie et Management stratégique, Burgundy School of Business

Cet article est republiĂ© Ă  partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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