« GalĂšre ». Câest ce mot qui qualifie le plus sĂ»rement la situation vĂ©cue chaque jour par des millions de Français ces deux derniers mois pour se dĂ©placer dans les grandes villes, notamment en rĂ©gion parisienne.
De quoi donner lâenvie de partir vivre Ă la campagne ? Sauf que lâenvie est dĂ©jĂ lĂ Â ! Nul besoin dâune telle pĂ©riode de grĂšve des transports : selon une enquĂȘte IFOP dâavril 2019, 81 % des Français estiment que la vie Ă la campagne correspond au mode de vie idĂ©al.
Si la plupart dâentre nous ne vont pas plus loin que de formuler un vague souhait, nombre de nos concitoyens formulent des projets plus concrets, voire dĂ©cident de changer de vie. Pour le meilleur ou pour le pire parfois, la vie fantasmĂ©e du retour Ă la nature pour un urbain pouvant sâavĂ©rer Ă©loignĂ©e de la rĂ©alitĂ© du monde rural.
En tĂ©moignent les conflits entre habitants « historiques » et nĂ©o-ruraux quant au sort Ă rĂ©server au coq du voisin, aux sonneries des cloches de lâĂ©glise ou Ă la moissonneuse-batteuse devenus un peu trop bruyants : quand on dĂ©cide de quitter les bruits assourdissants de la grande ville, ce nâest tout de mĂȘme pas pour subir dâautres nuisances !
Ă ces exceptions (caricaturales) prĂšs, la tendance est claire. Ă lâheure du tout digital et dâune sensibilitĂ© massive de la sociĂ©tĂ© aux enjeux environnementaux, les grandes mĂ©tropoles ont le plus grand mal Ă se rĂ©inventer.
Des « villes-monde » en perdition
Devenues synonymes de difficultĂ©s criantes liĂ©es aux transports, Ă la pollution, Ă la promiscuitĂ© et au bruit, aux coĂ»ts exorbitants des logements et de la vie en gĂ©nĂ©ral, Ă lâinsĂ©curitĂ©, Ă la dĂ©socialisation des plus fragiles, elles nâattirent guĂšre plus que par nĂ©cessitĂ©, parce quâon y trouve la majoritĂ© des emplois et des services publics (santĂ©, Ă©ducation, etc.).
Quel paradoxe ! Des « villes-monde » qui continuent Ă se remplir inexorablement, dĂ©passant la taille critique en termes de qualitĂ© de vie, et, de lâautre cĂŽtĂ©, des villes petites et moyennes et des campagnes qui se vident et sâappauvrissent⊠Tout cela Ă lâencontre des aspirations dâune large majoritĂ© de la population ?
Plus Ă©tonnant encore, le phĂ©nomĂšne de mĂ©tropolisation reste largement encouragĂ© par les pouvoirs publics, notamment en France, puisque la quasi-totalitĂ© de lâemploi et des financements publics sont prioritairement adressĂ©s aux grandes villes.
Des campagnes économiquement avantageuses
Nous Ă©tudions pour notre part depuis une dizaine dâannĂ©es les exemples dâentreprises, dâentrepreneurs, qui nâen font soi-disant « quâĂ leur tĂȘte » et qui refusent ce dĂ©terminisme et cette logique de concentration-centralisation. Forts de nos recherches, nous pensons quâil est non seulement possible, mais mĂȘme souhaitable et trĂšs pertinent Ă©conomiquement de sâinstaller durablement sur des territoires « oubliĂ©s », lĂ oĂč les autres ne sont pas.
Et ce, contrairement aux idĂ©es reçues, mais aussi, contrairement Ă des approches thĂ©oriques qui enseignent quâil est toujours prĂ©fĂ©rable dâentreprendre lĂ oĂč il existe dĂ©jĂ une forte activitĂ© Ă©conomique (notions de clusters et de spĂ©cialisation intelligente).
Rappelons quâune stratĂ©gie performante consiste essentiellement Ă faire diffĂ©rent, Ă dĂ©tecter ce que les autres nâont pas encore vu. Et ainsi rĂ©pondre Ă des besoins non servis, ce qui est loin de manquer dans la plupart des petites communes dorĂ©navant dĂ©sertĂ©es par lâactivitĂ© Ă©conomique et sociale publique et privĂ©e (alimentation, santĂ©, culture, etc.).
- Le dynamisme mĂ©tropolitain, aspirateur ou diffuseur dâemplois ?
Lâoffre comme levier de lâattractivitĂ©
Or, Ă lâheure de la transformation digitale, du travail nomade et des « millenials » ultra connectĂ©s, il nâest plus nĂ©cessairement besoin, pour une entreprise, de sâimplanter sur le lieu dâhabitation de ses clients. Si vos produits sont bons, les clients viendront Ă vous ou passeront commande Ă distance.
Un exemple ? Nous avons rencontrĂ© Estelle Meunier, qui a choisi, en 2018, dâinstaller son entreprise artisanale dâart vĂ©gĂ©tal « Destin dâune Brindille » dans le village viticole de Chambolle-Musigny, en Bourgogne.
« Je suis sĂ»re que plein de commerces basĂ©s en ville tourneraient beaucoup mieux Ă la campagne⊠Depuis que je venue ici, je fais 20 % de chiffre dâaffaires en plus », nous dit-elle dâentrĂ©e. Le ton de lâentretien est donnĂ©âŠ
Mondialement connu pour ses vins prestigieux (dont le « Musigny » ou les « Amoureuses ») et sa proximitĂ© avec le cĂ©lĂ©brissime Clos-Vougeot, le village, Ă©loignĂ© des villes (Dijon Ă 20 km, Beaune Ă 26 km) et des gares, est charmant et typique mais peu touristique (deux restaurants en guise de commerces, pas dâĆnotourisme, lâessentiel de la production Ă©tant vendu Ă des professionnels ou Ă lâexport).
Estelle Meunier, Author provided
Estelle Meunier, Author provided
Estelle aurait pu faire dâautres choix. AprĂšs lâĂcole des Fleuristes de Paris, dont elle sort major de promo Ile-de-France (devant 4 000 autres candidats), elle rejoint la boutique parisienne de lâavenue KlĂ©ber du MOF (meilleur ouvrier de France) Pierre Declercq en 1996. Mais le goĂ»t de lâindĂ©pendance la conduit Ă entreprendre, dans sa rĂ©gion natale dâabord (Pontarlier et Besançon) puis Ă Dijon.
Elle reçoit de nombreuses distinctions (dont le Mercure dâOr 2004 dans la catĂ©gorie « Innovation et Qualité »). Mais les capitales rĂ©gionales ne lui rĂ©ussissent pas pleinement. « Je nâai pas rĂ©ussi Ă rencontrer le public, une clientĂšle, jâĂ©tais dans des beaux lieux mais ça ne dĂ©collait pas », regrette-t-elle.
Art de vivre
Coup de cĆur il y deux ans donc, en 2018, pour Chambolle-Musigny, oĂč Estelle est accueillie Ă bras ouverts et est immĂ©diatement « trĂšs soutenue » par la municipalitĂ© et les habitants. Ceux-ci comprennent la cohĂ©rence de son projet et de son travail, avec la dimension « art de vivre Ă la française » qui, autour du vin, fait lâhistoire et la renommĂ©e de la commune : ils lui proposent de sâinstaller dans lâancienne cure du village, en face de lâĂ©glise. Un Ă©crin en totale adĂ©quation avec lâart vĂ©gĂ©tal dâEstelle, dont chaque composition est unique :
« Les gens viennent aussi dans un commerce pour lâexpĂ©rience, pour passer un moment hors du temps. Ils choisissent la composition dans la boutique, sortent dans le jardin dĂ©guster un thĂ© ou un verre de vin pendant que je prĂ©pare leur commande, puis partent se promener dans les vignes. »
RĂ©sultat : « jâai plus de Dijonnais aujourdâhui qui viennent que lorsque jâĂ©tais installĂ©e au centre de Dijon ». Et Ă lâheure du digital, nul besoin de se dĂ©placer pour acheter les produits :
« Je suis hyperactive sur les rĂ©seaux sociaux. Câest ma âvitrineâ de centre-ville ! Avant, on faisait les vitrines, maintenant, la vitrine, câest ce que tu postes sur Instagram ou Facebook⊠à NoĂ«l, jâai fait des commandes Ă distance aux quatre coins de la France. Ăa mâa surprise, dâailleurs, il faut que je mâorganise. »
Il faut dire que le succĂšs est au rendez-vous, aidĂ© par une mĂ©diatisation qui sâaccĂ©lĂšre. AprĂšs un ouvrage publiĂ© par les Ăditions Marie-Claire, un passage dans lâĂ©mission « Silence ça pousse », Estelle anime dorĂ©navant chaque mois une chronique en direct sur France 3 Bourgogne-Franche-ComtĂ©.
Un autre exemple ? La localisation gĂ©ographique des restaurants Ă©toilĂ©s au prestigieux Guide Michelin tĂ©moigne de lâalternative que sont les campagnes. Sans surprise, le tiers des triples Ă©toilĂ©s (10 sur 29) sont situĂ©s dans la capitale, et plusieurs autres ont privilĂ©giĂ© des sites touristiques rĂ©putĂ©s (MegĂšve, Courchevel ou Monaco).
Mais ces caractĂ©ristiques ne sâavĂšrent pas indispensables pour appartenir aux fleurons de la gastronomie française : attirĂ©s par une offre de trĂšs grande qualitĂ© et par lâidĂ©e de vivre une âexpĂ©rienceâ, les clients nâhĂ©sitent pas Ă se dĂ©placer en nombre chez Georges Blanc (Ă Vonnas, Ain), Michel Troisgros (Ouches, Loire), RĂ©gis et Jacques Marcon (Saint-Bonnet-le-Froid, Haute-Loire), Ă la Maison Lameloise (Chagny, SaĂŽne-et-Loire), ou Ă lâAuberge du Vieux-Puits (Fontjoncouse, Aude).
Comprendre le territoire pour sâimplanter
Ainsi, entreprendre ou installer son entreprise dans un territoire rural ou (supposĂ©ment) « dĂ©favorisé » prĂ©sente de nombreux avantages. Parmi ceux-ci, celui de devoir repenser la stratĂ©gie de lâentreprise, en se basant sur sa propre capacitĂ© Ă crĂ©er de la valeur, et non Ă se reposer sur celles de ses voisins ou de son environnement.
Si les zones commerciales ont longtemps utilisĂ© lâargument de la proximitĂ© gĂ©ographique entre diffĂ©rentes enseignes pour crĂ©er du trafic, nâest-il pas plus pertinent dâattirer pour soi-mĂȘme plutĂŽt que par hasard, au grĂ© des pĂ©rĂ©grinations des consommateurs ?
Sur le plan organisationnel Ă©galement, tout doit ĂȘtre repensĂ©. Alors que la semaine de quatre jours, le tĂ©lĂ©travail Ă domicile ou dans des espaces de coworking semblent faire toujours plus leurs preuves, câest Ă se demander si lâentreprise nâest pas devenue le pire endroit pour travailler de façon performante.
LâaccĂšs Ă Internet apparaĂźt alors dĂ©terminant, la ruralitĂ© nâĂ©tant pas, en lâĂ©tat, une fatalitĂ© comme en attestent certains « petits » pays comme lâIslande, qui malgrĂ© sa faible population et ses rĂ©gions quasi dĂ©sertiques dispose dâune couverture Internet de grande qualitĂ©.
Bien sĂ»r, sâinstaller avec succĂšs en milieu rural ou dans une petite commune ne se fait pas sans conditions. Pour lâentrepreneur, la stratĂ©gie de lâentreprise doit donc ĂȘtre Ă©laborĂ©e en totale cohĂ©rence avec le territoire dâimplantation. Les chaĂźnes logistiques, le marketing, le recrutement et la fidĂ©lisation des collaborateurs doivent sâaccorder avec les Ă©cosystĂšmes et cultures locales.
Pour les communes et les acteurs du dĂ©veloppement local, il convient dâassurer un accueil de qualitĂ© pour lâentreprise et ses collaborateurs : mise Ă disposition de locaux ou surfaces adaptĂ©es, accompagnement pour lâobtention de financements ou dâaides, offre de logements ou de services.
Finis lâanonymat, lâĂ©puisement professionnel (en grande partie dĂ» aux temps de trajet toujours plus dĂ©lirants) et les files dâattentes : place Ă la personnalisation, lâĂ©coute et lâĂ©panouissement personnel et professionnel. La grande force de la ruralitĂ© tient en sa capacitĂ© Ă faire exister les gens. Alors, 2020, annĂ©e de la revanche pour les territoires ruraux ?
Anne Albert-Cromarias, Enseignant-chercheur HDR, management stratégique, Groupe ESC Clermont et Alexandre Asselineau, Directeur de la Recherche BSB, enseignant-chercheur en Stratégie et Management stratégique, Burgundy School of Business
Cet article est republiĂ© Ă partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire lâarticle original.
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