Dans un article intitulĂ© « Cette Ă©trange maladie des fonctionnaires… »Â paru le 19 aoĂ»t, Le Point dĂ©cortique l’enquĂŞte de l’Ifrap sur l’absentĂ©isme dans les 50 plus grandes villes de France, rendue public en mai, et « basĂ©e sur l’Ă©tude de leurs bilans sociaux de 2013 ».
L’auteur de l’article affirme ainsi :
Les fonctionnaires statutaires y sont absents deux fois et demie plus souvent que les agents contractuels. Voici le palmarès des 10 premières villes pour ce qui les concerne : Amiens (49,3 jours d’absence en moyenne), Montreuil (45,7 jours), Toulon (45), Argenteuil (39,5), Grenoble (38,9), Lille (37,3), Toulouse (35,9), Avignon (35,7), CrĂ©teil (33,1) et Saint-Étienne (32,1), soit une moyenne gĂ©nĂ©rale de 39,2 jours d’absence pour toutes causes, maladie ordinaire, parentalitĂ© ou autres. Dans ces dix mĂŞmes villes, les agents non fonctionnaires ne s’absentent que 16,9 jours, soit 2,3 fois moins […] L’Ifrap prĂ©cise par ailleurs dans son enquĂŞte que certaines villes comme Le Mans ou Angers ont refusĂ© de communiquer leurs bilans sociaux, et que certaines autres comme Rouen, Brest ou Paris ont transmis des Ă©lĂ©ments non exploitables (exprès ?), tandis que Montpellier, Dijon, Boulogne-Billancourt et Caen ont retournĂ© leur dossier hors dĂ©lais. Concernant Le Mans et Angers, leur refus signifie clairement qu’on y a des choses Ă cacher. »
Au printemps, La Gazette avait dĂ©cryptĂ© cette enquĂŞte « Ă charge » du  think tank libĂ©ral, qui Ă©tait dĂ©jĂ largement relayĂ©e  dans la presse. Et si l’absentĂ©isme demeure effectivement un problème dans la fonction publique, il s’avère que les chiffres avancĂ©s par l’Ifrap semblent nĂ©anmoins dĂ©libĂ©rĂ©ment « gonflĂ©s », faisant apparaĂ®tre une vision quelque peu dĂ©formĂ©e de la rĂ©alitĂ© de la fonction publique territoriale aujourd’hui.
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Les mauvais comptes de l’Ifrap
En prĂ©ambule de son article « AbsentĂ©isme : les fonctionnaires territoriaux ne sont pas des fainĂ©ants », La Gazette notait ainsi d’emblĂ©e qu’une note de bas de page de l’Ă©tude de l’Ifrap pouvait crĂ©er un doute quant aux rĂ©sultats obtenus par l’institut, qui aurait visiblement eu du mal Ă comparer l’incomparable :
 Les rĂ©sultats ne sont pas toujours exprimĂ©s en jours d’absences mais en taux d’absentĂ©isme soit global, soit par cause […] Il n’est pas toujours possible de reconstituer les valeurs en jours afin que la comparaison soit possible entre les diffĂ©rents formats.
Par ailleurs, l’Ifrap a dĂ©cidĂ© de travailler pour son enquĂŞte sur les absences « toutes causes »,  incluant donc la parentalitĂ©. Un choix qui biaise la grille d’analyse, puisque les arrĂŞts longs de maternitĂ© – inhĂ©rents Ă toute entreprise qui embauche des femmes (les femmes sont d’ailleurs sur-reprĂ©sentĂ©es dans la FPT) – sont ici mĂ©langĂ©s avec les autres types d’arrĂŞts (maladie ou accident du travail) qui peuvent ĂŞtre longs, courts, voire « de confort ». Ce sont Ă©videmment ces derniers qui doivent ĂŞtre recherchĂ©s.
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Ainsi, dans le classement Ă©tabli par l’Ifrap, Amiens caracole en tĂŞte avec 39,94 jours d’absence par agent et par an. Joint par la Gazette, le DGS de la ville et d’Amiens mĂ©tropole conteste ces chiffres. S’il reconnaĂ®t des absences plus nombreuses dans sa collectivitĂ© que la moyenne nationale, il estime que pour atteindre ce nombre frĂ´lant les 40 jours « les jours de congĂ©s et de week-end n’ont pas Ă©tĂ© retranchĂ©s » !
Ce qui pose plus largement le problème de la dĂ©finition de l’absence et le manque de rĂ©fĂ©rentiel commun pour les organismes chargĂ©s de la chiffrer. Comme le prĂ©cisait La Gazette, les collectivitĂ©s ont tendance Ă comptabiliser les absences en jours calendaires – mĂŞme si cela est moins prĂ©cis – « faute de pouvoir opĂ©rer une distinction entre jours ouvrĂ©s et ouvrables au sein des arrĂŞts, et faute de pouvoir comptabiliser de manière prĂ©cise le nombre de jours ouvrĂ©s des agents permanents ».
Ce qui n’empĂŞche pas Le Point d’expliquer sans ambages : « Si l’on compte bien, nos fonctionnaires municipaux bĂ©nĂ©ficieraient donc dans ces villes de 8 semaines d’absence par an environ, venant s’ajouter Ă leurs 5, 6 ou 7 semaines de vacances lĂ©gales ou officieuses, ce qui est Ă©videmment scandaleux. »
Avant d’enchaĂ®ner sur une comparaison avec le secteur privĂ©, très « instructive » : « Dans le privĂ©, selon les donnĂ©es d’Alma Consulting, ces absences sont de 16,7 jours, Ă Ă©galitĂ© avec les 16,9 jours des contractuels, soit un gouffre avec les fonctionnaires totalement injustifiĂ©, l’un des pires scandales de la gestion des ressources humaines dans la fonction publique ». Dont acte.
Salariés du public versus salariés du privé
Pourtant, dans une Ă©tude parue en 2013 et portant sur la pĂ©riode 2003-2011, la Dares – le service statistique du ministère de l’Emploi – apportait un Ă©clairage diffĂ©rent de celui du groupe Ayming (fusion entre Alma Consulting Group et LowendalmasaĂŻ spĂ©cialiste en business performance) sur les absences dans le secteur privĂ© et public.
En moyenne sur la pĂ©riode 2003-2011 [sur une semaine de rĂ©fĂ©rence], la proportion de salariĂ©s absents est de 3,9% parmi les titulaires de la fonction publique, 3,7 % parmi les salariĂ©s disposant d’un CDI depuis plus d’un an
Le Monde, dans sa partie blog animĂ© par le journaliste Jean-Baptiste Chastang,se faisait justement l’Ă©cho de cette Ă©tude et expliquait ainsi : « Le principal enseignement de cette Ă©tude est que contrairement aux idĂ©es reçues, les fonctionnaires ne sont pas plus souvent arrĂŞtĂ©s que les salariĂ©s du privĂ© en CDI depuis plus d’un an. »
35 % des agents de la fonction publique territoriale ont eu au moins un arrêt pour raisons de santé dans l’année en 2013. Dans le secteur privé, ce taux s’élève à 28 %. Mais « pour sept salariés sur dix absents au moins une fois, dans la fonction publique comme dans le secteur privé, il ne s’agit que d’un seul arrêt maladie dans l’année », indiquait par ailleurs la DGAFP dans son dernier rapport annuel sur l’état de la fonction publique.
Fonctionnaires et CDI
L’Ă©tude de l’Ifrap notait Ă©galement que les titulaires Ă©taient beaucoup plus absents que les contractuels. Si les proportions donnĂ©es par le think tank libĂ©ral peuvent ĂŞtre questionnĂ©es, Ă cause notamment de l’absence de règles communes de calcul et la sur-comptabilitĂ© de certains jours d’absences – reste que cette tendance Ă l’absence chez ceux qui ont un emploi stable est une rĂ©alitĂ©… mais qui existe Ă©galement dans le privĂ© !
Le statut d’emploi peut faciliter ou au contraire rendre plus difficile l’absence pour maladie, selon le degrĂ© de sĂ©curitĂ© de l’emploi ou les droits au maintien du revenu en cas d’absence […] Ă€ principales caractĂ©ristiques identifiables Ă©quivalentes, les taux d’absentĂ©isme des salariĂ©s en CDI de plus d’un an et des fonctionnaires ne diffèrent pas significativement. (Ă©tude DARES)
Ainsi pour Le Point, si les titulaires sont plus souvent absents que les contractuels, c’est que les fonctionnaires n’ont pas Ă supporter de jour de carence lorsqu’ils s’absentent…Une analyse certes exacte, mais très insuffisante !
La Gazette expliquait ainsi en 2013, s’agissant du bilan de l’instauration d’un jour de carence dans la fonction publique :  « L’effet « jour de carence » paraĂ®t indĂ©niable : les arrĂŞts d’un jour se sont rĂ©duits de 43,2 %, ceux de deux jours de 18 % et ceux de trois jours de 12,2 %, d’après l’étude rĂ©alisĂ©e par la SociĂ©tĂ© française de courtage d’assurance du personnel (Sofcap) sur un Ă©chantillon de 350 000 agents et plus de 18 000 collectivitĂ©s. »
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En revanche, dans le mĂŞme temps, les arrĂŞts longs – les plus coĂ»teux – ont eux continuĂ© d’augmenter : « La proportion des arrĂŞts de quatre jours consĂ©cutifs et plus augmente, avec une forte hausse des arrĂŞts longs : + 35 % pour les absences de un Ă trois mois, + 47 % pour celles de trois Ă six mois, + 107 % de six mois Ă un an. La durĂ©e moyenne des arrĂŞts a ainsi progressĂ© de 11 % au cours des cinq dernières annĂ©es. » Avec une forte hausse Ă©galement des accidents de travail  chez les agents « qui progressent, que ce soit en frĂ©quence (+ 22 %), en exposition au risque (+ 18 %) ou en gravitĂ© des arrĂŞts (+ 40%) […]. Ils sont passĂ©s de 42 jours en moyenne en 2007 Ă 50 jours en 2012. »
Pénibilité du travail de certains agents de la FPT
Ce qui pose indĂ©niablement la question de la pĂ©nibilitĂ© du travail d’une part significative des fonctionnaires territoriaux.
Dans une Ă©tude consacrĂ©e aux risques professionnels, la Dares apportait un Ă©clairage sur les conditions d’exercice de certains agents, comme le dĂ©taillait La Gazette :
- 11, 3 % des territoriaux travaillent la nuit,
- 5 % sont exposés à au moins un agent chimique cancérogène,
- 18 % restent débout ou piétinement 20 heures ou plus par semaine,
- 20,9 % estiment ne pas avoir de collègues en nombre suffisant pour effectuer correctement leur travail,
- 21,7 % confient avoir été victime d’au moins une agression verbale de la part du public, au cours des 12 derniers mois…
Des contraintes physiques ou psychiques qui pèsent fortement dans les absences plus nombreuses repérées dans la FPT.
Interrogé sur cette question par La Gazette, Vincent Potier, le directeur général du CNFPT expliquait ainsi :
D’une part, dans la FPT, la proportion d’agents de catégorie C est plus élevée. Il s’agit en grande partie de métiers dits ouvriers, caractérisés par de fortes contraintes physiques. D’autre part, l’âge moyen des agents est légèrement plus élevé. Cette différence ne résulte donc pas du laxisme des élus locaux et de la décentralisation ou d’une fainéantise plus grande des territoriaux comme certains le laissent entendre.
Aussi, contrairement Ă ce que pense Le Point – « il apparaĂ®t clairement qu’on a dĂ©cidĂ© une fois pour toutes dans l’administration d’appliquer la politique de l’autruche avec la plus parfaite mauvaise foi et la plus grande fermetĂ© » – la rĂ©alitĂ© de l’absentĂ©isme dans la FPT demeure une question complexe, qui ne peut se rĂ©sumer Ă la prĂ©tendue fainĂ©antise des agents du public…
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