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Politiques culturelles

Quelle est la place du soft power français aujourd’hui ?

PubliĂ© le 03/01/2022 ‱ Par Auteur associĂ© ‱ dans : ActualitĂ© Culture, France

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© Pixabay
Dans un article publié le 14 décembre par le site The Conversation, Natsuko D' Aprile, doctorante en sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles (Belgique), explique en quoi la culture et le patrimoine sont des piÚces maßtresses du "soft power" à la française.

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Natsuko D'Aprile

Doctorante en sciences politiques,Université Libre de Bruxelles (ULB)

La notoriĂ©tĂ© culturelle de la France a toujours Ă©tĂ© ancrĂ©e dans l’esprit des audiences Ă©trangĂšres. Qui n’a jamais entendu parler des MisĂ©rables, n’a pas souhaitĂ© s’aventurer dans les galeries du ChĂąteau de Versailles ou ne s’est pas Ă©merveillĂ© devant les pĂątisseries de Pierre Hermé ?

C’est de cela que traite le concept de soft power. ConceptualisĂ© par Joseph Nye dans les annĂ©es 1990, le soft power (littĂ©ralement « pouvoir doux »), dĂ©signe la capacitĂ© d’un État Ă  sĂ©duire et Ă  attirer une audience Ă©trangĂšre, par le biais de trois sources principales et non coercitives : sa culture (la source la plus utilisĂ©e), ses valeurs, et ses politiques Ă©trangĂšres lorsqu’elles sont perçues comme lĂ©gitimes. Il s’oppose au hard power qui signifie le pouvoir de contrainte et repose donc sur l’usage de la force ou la menace d’y recourir pour parvenir Ă  ses fins.

Jouir d’un certain prestige, favoriser les relations politiques, Ă©conomiques et/ou commerciales avec les autres pays, attirer les touristes et les investissements sont des objectifs inscrits Ă  l’agenda de la quasi-totalitĂ© des États de la planĂšte. Certes, la France dispose d’un statut de grande puissance Ă©conomique et politique du fait, notamment, de son siĂšge au Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations unies et de sa prĂ©sence aux grands sommets diplomatiques comme le G20. Mais Ă  l’heure de la crise sanitaire, de l’émergence de nouvelles puissances et de nouveaux enjeux, son soft power est-il toujours d’actualité ?

Le déploiement du soft power français dans le monde : sur quoi la France mise-t-elle ?

L’État n’est pas le seul acteur du soft power : les acteurs privĂ©s peuvent Ă©galement y participer. Un chef cuisinier agit pour son compte mais son savoir-faire peut se rĂ©percuter de maniĂšre trĂšs Ă©tendue, comme le montre la notoriĂ©tĂ© de grands chefs tels que Paul Bocuse, JoĂ«l Robuchon ou Alain Ducasse.

Un pays peut miser sur Ă©normĂ©ment d’élĂ©ments et compter sur une grande diversitĂ© d’acteurs afin d’étendre son influence dans le monde, et ce notamment par le biais de sa diplomatie, culturelle en particulier. La France possĂšde un rĂ©seau extrĂȘmement Ă©tendu Ă  l’étranger lui permettant d’assurer sa prĂ©sence au-delĂ  de son propre territoire. Mais qu’est-ce qui assure le rayonnement français Ă  l’étranger ? Voici quelques rĂ©fĂ©rences parmi tant d’autres.

Le tourisme

Paris, les chĂąteaux du Val de Loire, la Provence, la CĂŽte d’Azur
 La France est une destination touristique mondiale. Elle est le pays du monde accueillant le plus de touristes par an. Ce secteur constitue une importante source de revenus pour l’Hexagone depuis plus de trente ans, et pĂšse aujourd’hui environ 8 % du produit intĂ©rieur brut national.

Si le tourisme demeure un enjeu Ă©conomique majeur, il constitue Ă©galement un enjeu gĂ©opolitique essentiel puisqu’il permet aux visiteurs Ă©trangers de se familiariser avec la culture du pays, et de diffuser, une fois de retour chez eux, ses valeurs ainsi que son savoir-faire, permettant par contrecoup de favoriser les Ă©changes bilatĂ©raux et multilatĂ©raux et de propager une image positive de la France.


Le tourisme, une « arme économique concurrentielle », France 24, 25 juillet 2018.

La promotion de la langue française et l’attractivitĂ© Ă©ducative

L’apprentissage d’une culture passe par l’apprentissage de sa langue. Faire du français une langue-monde a toujours Ă©tĂ© l’une des ambitions des chefs d’État, et Ă  cette fin, la France dispose d’un rĂ©seau extrĂȘmement Ă©tendu Ă  l’étranger, composĂ© d’opĂ©rateurs destinĂ©s Ă  diffuser la langue et la culture française, comme l’Institut français (IF) ou l’Alliance française (AF) : le monde compte aujourd’hui 98 Instituts français et plus de 800 Alliances françaises, ces derniĂšres Ă©tant prĂ©sentes dans plus de 130 pays.

Tous deux sont destinĂ©s Ă  la promotion de la culture et de la langue françaises Ă  l’étranger, Ă  cette diffĂ©rence prĂšs que les IF sont des Ă©tablissements publics sous tutelle du ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres tandis que les AF sont des associations de droit local autonomes financiĂšrement, n’étant pas opĂ©rateurs du ministĂšre mais recevant nĂ©anmoins une subvention.

Ces initiatives portent leurs fruits : en 2018, le monde comptait 51 millions d’apprenants du français langue Ă©trangĂšre (FLE). Plus globalement, les Ă©changes Ă©ducatifs constituent un moyen pour la France (ou pour un État de maniĂšre gĂ©nĂ©rale) de diffuser ses coutumes, principes, valeurs, et de rayonner davantage Ă  l’international. D’une part, une fois de retour dans leur pays d’origine, les Ă©tudiants formĂ©s en France pourront devenir des acteurs Ă©conomiques de leur propre nation. D’autre part, les entreprises internationales françaises nĂ©cessitent de plus en plus, pour leur dĂ©veloppement, des cadres bilingues et provenant d’un cadre culturel diffĂ©rent.


La Francophonie en chiffres, France 24, 11 octobre 2018.

La France compterait ainsi sur l’excellence des formations qu’elle propose afin d’attirer les talents de demain. Accueillant environ 245 000 étudiants Ă©trangers par an, la compĂ©tition est lancĂ©e entre elle, les États-Unis (971 000, ce qui en fait son grand rival), le Royaume-Uni (432 000) ou encore l’Australie (335 000).

La gastronomie
 et le reste

La cuisine française est Ă  l’Ɠuvre dans les pays du monde entier, spĂ©cialement depuis 1815, annĂ©e oĂč le ministre des relations extĂ©rieures de Louis XVIII, Charles-Maurice de Talleyrand-PĂ©rigord, mit en place une stratĂ©gie diplomatique basĂ©e sur la gastronomie afin de promouvoir les intĂ©rĂȘts de la France.

Le « repas gastronomique des Français » fut classĂ© en 2010 comme patrimoine immatĂ©riel de l’humanitĂ© par l’Unesco, et des grands noms de la gastronomie ont su exporter leur savoir-faire Ă  l’étranger. A titre d’exemple, Alain Ducasse possĂšde plus de 70 restaurants rĂ©partis dans sept pays, au mĂȘme titre que JoĂ«l Robuchon, qui a su bĂątir un empire dans le monde. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la France est le pays comptant le plus de restaurants Ă©toilĂ©s au Guide Michelin.

Dans le but d’impulser la crĂ©ativitĂ© culinaire du territoire, le ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres et le chef Ducasse ont créé en 2015 l’initiative GoĂ»t de/Good France, portĂ©e par les ambassades et les consulats du monde entier. Par le biais de masterclasses, de dĂ©gustations de produits, de rencontres avec des chefs locaux, l’État compte sur cet Ă©vĂ©nement pour apporter davantage de visibilitĂ© aux produits du terroir et Ă  la maĂźtrise des cuisiniers et, qui sait, peut-ĂȘtre dĂ©passer un jour la cuisine italienne en termes d’exportations puisqu’aujourd’hui, la gastronomie transalpine est celle qui s’exporte le mieux, avec plus de 160 milliards de dollars par an.

La liste des atouts du soft power français est encore longue : sport, industrie cinĂ©matographique, arts, industrie musicale
 la boucle n’est pas bouclĂ©e. NĂ©anmoins, disposer d’une immensitĂ© de ressources ne signifie pas pour autant que la bataille du soft power est gagnĂ©e.

L’impact de la crise sanitaire

La pandĂ©mie de Covid-19 a durement touchĂ© plusieurs secteurs de l’industrie culturelle française, qui ont vu leur chiffre d’affaires chuter de maniĂšre assez douloureuse.

Des statistiques datant de 2020 indiquent une baisse de 72 % pour le secteur du spectacle vivant, 36 % pour le patrimoine ou encore 25 % pour le tourisme. Un coup dur pour la France entiĂšre qui doit aussi faire face Ă  un dĂ©ficit budgĂ©taire qui s’est alourdi de 32 milliards d’euros en 2021.

Des plans de reconquĂȘte sont mis en place, comme Destination France, qui a pour but de relancer le secteur touristique et de conforter la place de la France comme destination phare. NĂ©anmoins, la pandĂ©mie n’a pas touchĂ© Ă  sa fin malgrĂ© la campagne de vaccination, laissant les cinĂ©mas et les centres culturels dans un avenir incertain.

Une concurrence internationale intense

La France n’est Ă©videmment pas le seul pays Ă  soigner son soft power. DerniĂšrement, outre les puissances traditionnellement associĂ©es Ă  cette notion, au premier rang desquelles les États-Unis, de nouveaux acteurs ont connu une progression significative en la matiĂšre.

Personne n’est passĂ© Ă  cĂŽtĂ© du succĂšs fulgurant de la sĂ©rie Squid Game, de la performance du groupe BTS « Permission to Dance » Ă  l’ONU, ou du tube « Gangnam Style » de Psy (le premier single Ă  atteindre le milliard de vues sur YouTube) – autant de symboles de l’apogĂ©e du soft power sud-corĂ©en, dont l’ascension dĂ©buta au dĂ©but des annĂ©es 2000, sous le nom de Hallyu, littĂ©ralement « vague corĂ©enne ».

Les sĂ©ries corĂ©ennes inondent Netflix, les groupes de K-pop cumulent les streams sur Spotify, la cuisine corĂ©enne fait saliver les internautes sur YouTube. Certains considĂšrent que la culture sud-corĂ©enne a dĂ©jĂ  supplantĂ© le gĂ©ant du cinĂ©ma Hollywood. Cette vague n’étant pas prĂšs de s’arrĂȘter, donnera-t-elle du fil Ă  retordre Ă  la France ?

En outre, la CorĂ©e du Sud n’est pas le seul acteur du soft power asiatique. Le Japon et la Chine ont su s’imposer comme des acteurs majeurs de la montĂ©e en puissance de l’Asie dans le monde. Le Japon a su faire de sa culture une arme prĂ©pondĂ©rante grĂące Ă  la campagne Cool Japan mise en place dans les annĂ©es 2000 et Ă  l’exportation massive de ses produits culturels.

La Chine, quant Ă  elle, a gagnĂ© un statut de superpuissance au fil des ans, notamment depuis l’arrivĂ©e au pouvoir en 2013 de Xi Jinping, qui a mis en place de multiples stratĂ©gies afin d’étendre son influence Ă  l’étranger, Ă  commencer par les Nouvelles routes de la soie. PĂ©kin a Ă©galement ouvert partout sur la planĂšte de nombreux Instituts Confucius destinĂ©s Ă  promouvoir la langue et la culture chinoises. Toutefois, il convient de mentionner que, Ă  l’inverse du Japon ou de la CorĂ©e du Sud, la Chine souffre d’une image largement nĂ©gative en Occident, notamment du fait de sa gestion de la pandĂ©mie de Covid-19, de la rĂ©pression qu’elle met en Ɠuvre Ă  l’intĂ©rieur, en particulier Ă  l’encontre des OuĂŻghours, et d’une diplomatie perçue comme agressive.

D’autres nouveaux acteurs dĂ©veloppent Ă©galement leur soft power, comme le Qatar, qui mise considĂ©rablement sur sa diplomatie sportive dans le but de s’affirmer non seulement dans le Golfe mais dans le monde entier, avec la mise en place d’évĂ©nements comme la Coupe du monde de handball 2015 ou l’accueil de la Coupe du monde de la FIFA 2022.

L’affaiblissement ou le renforcement du soft power national est imprĂ©visible, influencĂ© par des facteurs aussi bien internes qu’externes. Si la France peut compter sur son large rĂ©seau Ă  l’étranger, sur un patrimoine bien ancrĂ© depuis de nombreux siĂšcles et sur une volontĂ© de fer de conserver sa position dans le rang des grandes puissances, elle n’est pas Ă  l’abri d’un affaiblissement de son image Ă  l’étranger, d’oĂč la nĂ©cessitĂ© de soutenir les secteurs touchĂ©s par la crise sanitaire et de toujours redoubler d’efforts pour soutenir son soft power.The Conversation

Natsuko D’Aprile, Doctorante en sciences politiques,UniversitĂ© Libre de Bruxelles (ULB)

Cet article est republiĂ© Ă  partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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