La notoriĂ©tĂ© culturelle de la France a toujours Ă©tĂ© ancrĂ©e dans lâesprit des audiences Ă©trangĂšres. Qui nâa jamais entendu parler des MisĂ©rables, nâa pas souhaitĂ© sâaventurer dans les galeries du ChĂąteau de Versailles ou ne sâest pas Ă©merveillĂ© devant les pĂątisseries de Pierre Hermé ?
Câest de cela que traite le concept de soft power. ConceptualisĂ© par Joseph Nye dans les annĂ©es 1990, le soft power (littĂ©ralement « pouvoir doux »), dĂ©signe la capacitĂ© dâun Ătat Ă sĂ©duire et Ă attirer une audience Ă©trangĂšre, par le biais de trois sources principales et non coercitives : sa culture (la source la plus utilisĂ©e), ses valeurs, et ses politiques Ă©trangĂšres lorsquâelles sont perçues comme lĂ©gitimes. Il sâoppose au hard power qui signifie le pouvoir de contrainte et repose donc sur lâusage de la force ou la menace dây recourir pour parvenir Ă ses fins.
Jouir dâun certain prestige, favoriser les relations politiques, Ă©conomiques et/ou commerciales avec les autres pays, attirer les touristes et les investissements sont des objectifs inscrits Ă lâagenda de la quasi-totalitĂ© des Ătats de la planĂšte. Certes, la France dispose dâun statut de grande puissance Ă©conomique et politique du fait, notamment, de son siĂšge au Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations unies et de sa prĂ©sence aux grands sommets diplomatiques comme le G20. Mais Ă lâheure de la crise sanitaire, de lâĂ©mergence de nouvelles puissances et de nouveaux enjeux, son soft power est-il toujours dâactualité ?
Le déploiement du soft power français dans le monde : sur quoi la France mise-t-elle ?
LâĂtat nâest pas le seul acteur du soft power : les acteurs privĂ©s peuvent Ă©galement y participer. Un chef cuisinier agit pour son compte mais son savoir-faire peut se rĂ©percuter de maniĂšre trĂšs Ă©tendue, comme le montre la notoriĂ©tĂ© de grands chefs tels que Paul Bocuse, JoĂ«l Robuchon ou Alain Ducasse.
Un pays peut miser sur Ă©normĂ©ment dâĂ©lĂ©ments et compter sur une grande diversitĂ© dâacteurs afin dâĂ©tendre son influence dans le monde, et ce notamment par le biais de sa diplomatie, culturelle en particulier. La France possĂšde un rĂ©seau extrĂȘmement Ă©tendu Ă lâĂ©tranger lui permettant dâassurer sa prĂ©sence au-delĂ de son propre territoire. Mais quâest-ce qui assure le rayonnement français Ă lâĂ©tranger ? Voici quelques rĂ©fĂ©rences parmi tant dâautres.
Le tourisme
Paris, les chĂąteaux du Val de Loire, la Provence, la CĂŽte dâAzur⊠La France est une destination touristique mondiale. Elle est le pays du monde accueillant le plus de touristes par an. Ce secteur constitue une importante source de revenus pour lâHexagone depuis plus de trente ans, et pĂšse aujourdâhui environ 8 % du produit intĂ©rieur brut national.
Si le tourisme demeure un enjeu Ă©conomique majeur, il constitue Ă©galement un enjeu gĂ©opolitique essentiel puisquâil permet aux visiteurs Ă©trangers de se familiariser avec la culture du pays, et de diffuser, une fois de retour chez eux, ses valeurs ainsi que son savoir-faire, permettant par contrecoup de favoriser les Ă©changes bilatĂ©raux et multilatĂ©raux et de propager une image positive de la France.
La promotion de la langue française et lâattractivitĂ© Ă©ducative
Lâapprentissage dâune culture passe par lâapprentissage de sa langue. Faire du français une langue-monde a toujours Ă©tĂ© lâune des ambitions des chefs dâĂtat, et Ă cette fin, la France dispose dâun rĂ©seau extrĂȘmement Ă©tendu Ă lâĂ©tranger, composĂ© dâopĂ©rateurs destinĂ©s Ă diffuser la langue et la culture française, comme lâInstitut français (IF) ou lâAlliance française (AF) : le monde compte aujourdâhui 98 Instituts français et plus de 800 Alliances françaises, ces derniĂšres Ă©tant prĂ©sentes dans plus de 130 pays.
Tous deux sont destinĂ©s Ă la promotion de la culture et de la langue françaises Ă lâĂ©tranger, Ă cette diffĂ©rence prĂšs que les IF sont des Ă©tablissements publics sous tutelle du ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres tandis que les AF sont des associations de droit local autonomes financiĂšrement, nâĂ©tant pas opĂ©rateurs du ministĂšre mais recevant nĂ©anmoins une subvention.
Ces initiatives portent leurs fruits : en 2018, le monde comptait 51 millions dâapprenants du français langue Ă©trangĂšre (FLE). Plus globalement, les Ă©changes Ă©ducatifs constituent un moyen pour la France (ou pour un Ătat de maniĂšre gĂ©nĂ©rale) de diffuser ses coutumes, principes, valeurs, et de rayonner davantage Ă lâinternational. Dâune part, une fois de retour dans leur pays dâorigine, les Ă©tudiants formĂ©s en France pourront devenir des acteurs Ă©conomiques de leur propre nation. Dâautre part, les entreprises internationales françaises nĂ©cessitent de plus en plus, pour leur dĂ©veloppement, des cadres bilingues et provenant dâun cadre culturel diffĂ©rent.
La France compterait ainsi sur lâexcellence des formations quâelle propose afin dâattirer les talents de demain. Accueillant environ 245 000 étudiants Ă©trangers par an, la compĂ©tition est lancĂ©e entre elle, les Ătats-Unis (971 000, ce qui en fait son grand rival), le Royaume-Uni (432 000) ou encore lâAustralie (335 000).
La gastronomie⊠et le reste
La cuisine française est Ă lâĆuvre dans les pays du monde entier, spĂ©cialement depuis 1815, annĂ©e oĂč le ministre des relations extĂ©rieures de Louis XVIII, Charles-Maurice de Talleyrand-PĂ©rigord, mit en place une stratĂ©gie diplomatique basĂ©e sur la gastronomie afin de promouvoir les intĂ©rĂȘts de la France.
Le « repas gastronomique des Français » fut classĂ© en 2010 comme patrimoine immatĂ©riel de lâhumanitĂ© par lâUnesco, et des grands noms de la gastronomie ont su exporter leur savoir-faire Ă lâĂ©tranger. A titre dâexemple, Alain Ducasse possĂšde plus de 70 restaurants rĂ©partis dans sept pays, au mĂȘme titre que JoĂ«l Robuchon, qui a su bĂątir un empire dans le monde. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la France est le pays comptant le plus de restaurants Ă©toilĂ©s au Guide Michelin.
Dans le but dâimpulser la crĂ©ativitĂ© culinaire du territoire, le ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres et le chef Ducasse ont créé en 2015 lâinitiative GoĂ»t de/Good France, portĂ©e par les ambassades et les consulats du monde entier. Par le biais de masterclasses, de dĂ©gustations de produits, de rencontres avec des chefs locaux, lâĂtat compte sur cet Ă©vĂ©nement pour apporter davantage de visibilitĂ© aux produits du terroir et Ă la maĂźtrise des cuisiniers et, qui sait, peut-ĂȘtre dĂ©passer un jour la cuisine italienne en termes dâexportations puisquâaujourdâhui, la gastronomie transalpine est celle qui sâexporte le mieux, avec plus de 160 milliards de dollars par an.
La liste des atouts du soft power français est encore longue : sport, industrie cinĂ©matographique, arts, industrie musicale⊠la boucle nâest pas bouclĂ©e. NĂ©anmoins, disposer dâune immensitĂ© de ressources ne signifie pas pour autant que la bataille du soft power est gagnĂ©e.
Lâimpact de la crise sanitaire
La pandĂ©mie de Covid-19 a durement touchĂ© plusieurs secteurs de lâindustrie culturelle française, qui ont vu leur chiffre dâaffaires chuter de maniĂšre assez douloureuse.
Des statistiques datant de 2020 indiquent une baisse de 72 % pour le secteur du spectacle vivant, 36 % pour le patrimoine ou encore 25 % pour le tourisme. Un coup dur pour la France entiĂšre qui doit aussi faire face Ă un dĂ©ficit budgĂ©taire qui sâest alourdi de 32 milliards dâeuros en 2021.
Des plans de reconquĂȘte sont mis en place, comme Destination France, qui a pour but de relancer le secteur touristique et de conforter la place de la France comme destination phare. NĂ©anmoins, la pandĂ©mie nâa pas touchĂ© Ă sa fin malgrĂ© la campagne de vaccination, laissant les cinĂ©mas et les centres culturels dans un avenir incertain.
Une concurrence internationale intense
La France nâest Ă©videmment pas le seul pays Ă soigner son soft power. DerniĂšrement, outre les puissances traditionnellement associĂ©es Ă cette notion, au premier rang desquelles les Ătats-Unis, de nouveaux acteurs ont connu une progression significative en la matiĂšre.
Personne nâest passĂ© Ă cĂŽtĂ© du succĂšs fulgurant de la sĂ©rie Squid Game, de la performance du groupe BTS « Permission to Dance » Ă lâONU, ou du tube « Gangnam Style » de Psy (le premier single Ă atteindre le milliard de vues sur YouTube) â autant de symboles de lâapogĂ©e du soft power sud-corĂ©en, dont lâascension dĂ©buta au dĂ©but des annĂ©es 2000, sous le nom de Hallyu, littĂ©ralement « vague corĂ©enne ».
Les sĂ©ries corĂ©ennes inondent Netflix, les groupes de K-pop cumulent les streams sur Spotify, la cuisine corĂ©enne fait saliver les internautes sur YouTube. Certains considĂšrent que la culture sud-corĂ©enne a dĂ©jĂ supplantĂ© le gĂ©ant du cinĂ©ma Hollywood. Cette vague nâĂ©tant pas prĂšs de sâarrĂȘter, donnera-t-elle du fil Ă retordre Ă la France ?
En outre, la CorĂ©e du Sud nâest pas le seul acteur du soft power asiatique. Le Japon et la Chine ont su sâimposer comme des acteurs majeurs de la montĂ©e en puissance de lâAsie dans le monde. Le Japon a su faire de sa culture une arme prĂ©pondĂ©rante grĂące Ă la campagne Cool Japan mise en place dans les annĂ©es 2000 et Ă lâexportation massive de ses produits culturels.
La Chine, quant Ă elle, a gagnĂ© un statut de superpuissance au fil des ans, notamment depuis lâarrivĂ©e au pouvoir en 2013 de Xi Jinping, qui a mis en place de multiples stratĂ©gies afin dâĂ©tendre son influence Ă lâĂ©tranger, Ă commencer par les Nouvelles routes de la soie. PĂ©kin a Ă©galement ouvert partout sur la planĂšte de nombreux Instituts Confucius destinĂ©s Ă promouvoir la langue et la culture chinoises. Toutefois, il convient de mentionner que, Ă lâinverse du Japon ou de la CorĂ©e du Sud, la Chine souffre dâune image largement nĂ©gative en Occident, notamment du fait de sa gestion de la pandĂ©mie de Covid-19, de la rĂ©pression quâelle met en Ćuvre Ă lâintĂ©rieur, en particulier Ă lâencontre des OuĂŻghours, et dâune diplomatie perçue comme agressive.
Dâautres nouveaux acteurs dĂ©veloppent Ă©galement leur soft power, comme le Qatar, qui mise considĂ©rablement sur sa diplomatie sportive dans le but de sâaffirmer non seulement dans le Golfe mais dans le monde entier, avec la mise en place dâĂ©vĂ©nements comme la Coupe du monde de handball 2015 ou lâaccueil de la Coupe du monde de la FIFA 2022.
Lâaffaiblissement ou le renforcement du soft power national est imprĂ©visible, influencĂ© par des facteurs aussi bien internes quâexternes. Si la France peut compter sur son large rĂ©seau Ă lâĂ©tranger, sur un patrimoine bien ancrĂ© depuis de nombreux siĂšcles et sur une volontĂ© de fer de conserver sa position dans le rang des grandes puissances, elle nâest pas Ă lâabri dâun affaiblissement de son image Ă lâĂ©tranger, dâoĂč la nĂ©cessitĂ© de soutenir les secteurs touchĂ©s par la crise sanitaire et de toujours redoubler dâefforts pour soutenir son soft power.
Natsuko D’Aprile, Doctorante en sciences politiques,UniversitĂ© Libre de Bruxelles (ULB)
Cet article est republiĂ© Ă partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire lâarticle original.
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