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Âges de la vie, politiques publiques et hiérarchie des publics pris en charge

Publié le 01/03/2013 • Par Dunod Éditions • dans : Fiches de révision

Ma Gazette

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ÀL’ÉVIDENCE, le développement des politiques sociales est étroitement lié aux étapes successives de l’individu, de sa naissance à sa fin de vie. Aussi, la famille, l’emploi et la dépendance sont considérés comme les incontournables, les invariants du parcours biographique du sujet et de ses besoins. Mais les dépenses sont inégales, la situation économique y participe, l’idéologie bien plus encore.

Du cĂ´tĂ© de la famille, la dĂ©mographie croissante et les diffĂ©rentes formes d’union engagent un soutien aux dĂ©penses liĂ©es Ă  la petite enfance et Ă  l’éducation pour faciliter le rapport entre travail et vie privĂ©e et soutenir la parentalitĂ©. Pour les pĂ©riodes de chĂ´mage, l’instabilitĂ© professionnelle ou l’arrĂŞt prĂ©maturĂ© de l’activitĂ© professionnelle (plan social, licenciement Ă©conomique…) sont soutenus par le système d’assurance chĂ´mage, le RSA – mais pas dans tous les cas – et les politiques de l’emploi et d’insertion qui intègrent la formation professionnelle. Enfin, la dĂ©pendance est Ă  l’origine d’un rĂ©ajustement des prestations et des services Ă  la personne, voire Ă  l’accompagnement vers la fin de vie.

Dès lors, que le citoyen est confrontĂ© Ă  ces risques sociaux, sa prise en charge est effective. Mais qu’en est-il si la personne cumule d’autres difficultĂ©s (troubles psychiques, addictions, violences…) ? Autrement dit, hors ce cheminement de vie « classique » et sans complications « dĂ©viantes », y a-t-il des politiques sociales affirmĂ©es et/ou cohĂ©rentes ? Au mĂŞme titre qu’il existe un parcours de santĂ© pour le citoyen, n’existe-t-il pas une « trajectoire des politiques sociales » ? Est-elle identique pour ceux dont la marginalitĂ© des comportements, des conduites, n’est pas ou peu tolĂ©rĂ©e ? Force est de constater que pour ces derniers un dĂ©laissement politique d’abord et mĂ©diatique ensuite, nous incite Ă  dire que les politiques sociales Ă©tablissent une liste prioritaire, une hiĂ©rarchie des publics.

Au coeur des politiques sociales, incontestablement, des publics sont oubliés sur le long terme. Par conséquent, il est opportun d’énoncer le sort des peu « visibles » de l’action sociale.

1. LES OUBLIÉS DES POLITIQUES SOCIALES

a. La prostitution

La « karchĂ©risation » de la prostitution instaurĂ©e par la loi dite « de sĂ©curitĂ© intĂ©rieure » (2003) traduit la faible considĂ©ration pour ce milieu et pour les travailleurs sexuels. L’application du texte de loi sera Ă©phĂ©mère sur les boulevards extĂ©rieurs de la capitale. Les services de police avouent très vite l’usure et la lourdeur technique d’une telle mesure. Ces derniers mois, les politiques ont surtout agi sur le dĂ©bat binaire : pour ou contre la prostitution ? Le 6 dĂ©cembre 2011, les dĂ©putĂ©s adoptent une rĂ©solution non contraignante soumise par Danielle Bousquet (PS) et Guy Geoffroy (UMP). Cette dĂ©claration de principe rĂ©affirme la position abolitionniste de la France en matière de prostitution. Au terme de cette dĂ©marche, les deux dĂ©putĂ©s espèrent une issue plus offensive, en l’occurrence un projet de loi, supprimant la rĂ©glementation de la prostitution sans l’interdire et pĂ©nalisant les clients. Le 24 juin 2012, la ministre des droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem affirme dans le Journal du dimanche :

« Mon objectif, c’est de voir la prostitution disparaĂ®tre. […] Il s’agit de protĂ©ger l’immense majoritĂ© des prostituĂ©es, qui sont d’abord des victimes de violences. »

Un tel positionnement réenclenche avant l’été 2012, le débat stérile sur la prostitution. Quid du bien-fondé des politiques publiques actuelles et celles indispensables dans ce domaine ?

b. La toxicomanie

Au cours de l’été 2010, le Gouvernement Fillon rejette la proposition de créer des centres d’injections, déclenchant les critiques des professionnels de ce secteur. Mise à part cette irruption soudaine sur la place publique, les toxicomanes sont abandonnés à leur sort. Les stupéfiants sont le plus souvent évoqués à travers le débat récurrent sur la dépénalisation du cannabis. En avril 2011, le maire de Sevran réclame non seulement une révision de la législation des stupéfiants, mais aussi l’intervention de l’armée pour assurer la sécurité de ses concitoyens. Quelques jours plus tard, il est relayé par Daniel Vaillant, ancien ministre de l’intérieur et auteur d’un rapport sur ce sujet, qui plaide pour une tolérance du cannabis(1).

c Les gens du voyage

Le texte législatif en faveur des gens du voyage obligeant les communes à disposer d’aires de stationnement n’a pas eu les effets escomptés. Estimés à 400 000 personnes, les gens du voyage demeurent des « étrangers de l’intérieur » (cf. l’ouvrage collectif Une France invisible, La découverte, 2008). La résistance à l’accueil des gens du voyage ressurgit au cours de l’été 2010 du côté de Bordeaux. La municipalité autorise l’installation d’un groupe sur un bitume surchauffé et sans ombre. Dans le même temps, la politique répressive et confusionnelle sur les gens du voyage (démantèlement des camps de Roms et discours de Grenoble en juillet 2010) rappelle toute l’ambivalence à l’encontre d’une population pourtant relevant du droit commun, c’est-à-dire pouvant prétendre à l’ensemble des droits de notre système de protection sociale.

d. La fin de vie

Marie Humbert et Chantal Sebire ont mĂ©diatisĂ© l’une et l’autre la douleur et le droit de mourir. La première pour son fils, tĂ©traplĂ©gique, la seconde atteinte d’un cancer occasionnant une dysharmonie faciale importante. Le lĂ©gislateur fait un premier pas en 2005 (loi LĂ©onetti), mais le droit du malade en fin de vie reste insuffisant et surtout inconnu par les Ă©quipes mĂ©dicales. En janvier 2011, les tribunes des quotidiens Le Monde et de LibĂ©ration sont l’occasion de joutes verbales et d’argumentaires entre les partisans de l’euthanasie et ceux des soins palliatifs. En dĂ©cembre 2012, le rapport du professeur Sicard sur la fin de vie propose de renforcer l’application de la loi LĂ©onetti quant Ă  la volontĂ© du malade Ă  rĂ©duire les soins, la rĂ©glementation de la sĂ©dation terminale et ouvre le dĂ©bat sur le suicide assistĂ©.

e. La détention

En dépit de la publication, en janvier 2000, de l’ouvrage Véronique Vasseur, médecin-chef à la prison de la Santé(2), de la commission parlementaire qui a suivi et du rapport Canivet portant sur la création d’un organisme indépendant chargé du contrôle externe des prisons, les détenus restent oubliés. Pourtant la surpopulation carcérale demeure(3), l’insalubrité des prisons s’aggrave sans parler des questions sanitaires et médicales, sachant qu’environ 40 % de la population souffre de troubles psychiques. La loi du 24 novembre 2009 dite « loi pénitentiaire » a octroyé de nouveaux droits aux détenus, mais sans les moyens requis, elle reste confinée aux bonnes intentions comme l’indique un rapport émanant du Sénat en juillet 2012(4).

Au regard de la mise en lumière éphémère de ces publics, une question essentielle domine sur leurs motifs d’appartenance aux politiques sociales mais plus encore sur leur représentativité. En effet, nous sommes en droit d’interroger les finalités et la conception des politiques sociales. Ne sont-elles pas « normatives » ? En tout cas, la hiérarchie législative dévoile une prise en considération et une prise en charge sélective, ciblée sur les familles, les sans domicile fixe, les personnes âgées et les personnes handicapées. Force est de constater que la projection sanitaire et sociale est plus évidente pour ces derniers publics que pour les détenus ou les gens du voyage, pour ne citer que ceux-ci. Pour Hélène Strohl, rien d’étonnant dans la prédominance de la famille au coeur des politiques publiques, tant la confluence des droits d’une telle « institution » est considérable et permet une « adéquation entre la norme morale et la norme juridique(5) », énonçant les droits du conjoint, des enfants, des veuves et de leurs descendances. Ce clivage des publics fait dire à Stéphane Rullac, éducateur spécialisé et docteur en anthropologie :

« Pour conglomĂ©rer le plus grand nombre, chaque sociĂ©tĂ© produit Ă  la marge une socialisation jugĂ©e dĂ©viante, au nom des diffĂ©rences qui permettent de disqualifier les individus ou les groupes concernĂ©s. Ce processus sert par dĂ©faut Ă  affirmer la norme et Ă  la renforcer, en montrant les dangers Ă  trop s’en Ă©loigner(6). »

C’est là que le travail social agit auprès souvent des « non-méritants » selon l’appellation de l’auteur.

Xavier Pommereau, psychiatre auprès d’adolescents, voit dans la relégation au second plan que subissent nombre de publics, un « excès d’attention » pour d’autres.

Et quand bien même ces publics souvent ostracisés, deviennent soudainement observés, considérés et accompagnés par intermittence au gré des événements, les moyens débloqués sous la pression médiatique sont difficilement mesurables dans l’action, si les acteurs sociaux n’en font pas état. L’oubli reprend vite ses droits.

2. ÉLARGISSEMENT DES PUBLICS RELEVANT DES POLITIQUES SOCIALES ET INDIVIDUALISATION DE LA PRISE EN CHARGE

Depuis la fin des annĂ©es 1990, les publics-cibles que tentent de recouvrir les politiques sociales ont non seulement Ă©voluĂ© en termes de problĂ©matiques mais ils se sont Ă©largis, impactant les dĂ©penses de l’aide sociale d’État, des dĂ©partements et celles de la solidaritĂ© nationale. La photographie des publics du travail social compte aujourd’hui dans ses rangs : les travailleurs pauvres, les adolescents en souffrance dits « incasables », les jeunes en rupture scolaire et sociale… pour ne citer qu’eux.

À ces mutations, s’ajoute une prise en compte du sujet dont le travailleur social référent doit contribuer à la dignité, l’autonomie, l’insertion au moins sociale et l’intégration au coeur du système des relations professionnelles. Cette somme d’actions doit reposer sur l’adhésion des bénéficiaires, c’est-à-dire son consentement. D’aucuns – du côté des politiques – souhaitent imposer des obligations voire des injonctions d’insertion.

Cette notion du libre-arbitre et de la seule volontĂ© de l’individu est la consĂ©quence d’un vocabulaire lĂ©gislatif qui s’est « humanisĂ© » et individualisĂ©. De fait, les lois regorgent de termes que celles prĂ©cĂ©dentes ont oubliĂ©s. Le sujet, l’usager, le projet de vie, le choix de vie, l’accès Ă  l’autonomie et la dignitĂ©… sont aujourd’hui les objectifs louables de l’intervention sociale. Ce mouvement, d’abord sĂ©mantique puis empathique, invite Ă  prendre en compte la singularitĂ© des sujets. Mais les politiques sociales peuvent-elles ĂŞtre Ă©laborĂ©es et conduites sur la base de la personnalisation de la prise en charge ?

Ce progrès porte en lui-même un risque d’exclusion. Selon Jean-Baptiste Foucauld, haut fonctionnaire et spécialiste des questions sur l’exclusion, la revendication de tels droits et de telles intentions poussée à l’extrême peut enclencher un glissement de l’aide vers la contrainte.

Pour l’ancien médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye :

« L’État doit prendre davantage en compte les trajectoires singulières des individus. Bien sûr, le traitement de masse continue à avoir son efficacité. La protection contre les risques sociaux majeurs : vieillesse, accident, maladie, etc. reste une grande réussite. Mais cette organisation collective des protections apparaît moins bien adaptée aux situations particulières des individus(7). »

La prise en compte des besoins individualisĂ©s convoquant une nouvelle approche du sujet fait dire Ă  Marcel Gauchet, que « les droits de l’homme ne sont pas une politique » et Ă  Robert Badinter que « la France n’est pas la patrie des droits de l’homme, mais celle de la dĂ©claration des droits de l’homme ». Ces deux auteurs affirment Ă  leur façon que les droits de l’homme et la prĂ©servation de l’intĂ©gritĂ© ne peuvent prĂ©sider les politiques sociales. Pour Éric Fiat, philosophe, le respect de la dignitĂ© « est devenu une formule aussi rĂ©pĂ©tĂ©e et aussi peu travaillĂ©e qu’autrefois celle de l’amour du prochain, […] il y a confusion entre la dignitĂ© et le sentiment de dignitĂ©(8) ».

L’évolution de l’accompagnement du sujet renforce et contribue à l’individualité, mais cette dernière n’est pas gage d’indépendance. Au contraire, le philosophe T. Hobbes y percevait une menace, celle d’individus livrés à eux-mêmes et à une concurrence qui peut les conduire à « la guerre de tous contre tous ».

a. La militance en faveur des « Sans »

Non sans paradoxe, les politiques d’inclusion contribuent à l’exclusion de certains publics. Force est de constater que celles timides ou insuffisantes pour un public à la marge sont le plus souvent à l’origine du mouvement croissant des « sans-droits », selon l’expression de Robert Castel.

Aussi, sous l’impulsion d’usagers et de personnalitĂ©s charismatiques (Jean- Baptiste Eyraud, Albert Jacquard, Monseigneur Gaillot, Augustin Legrand…) des actions sont conduites, telles que l’occupation de locaux (rue du Dragon, Ă©glise Saint-Bernard, Place de la Bourse…), des accompagnements Ă  la rĂ©gularisation ou Ă  la conformitĂ© en matière de droit du travail pour les sans-papiers.

Partant de « coups de gueules » sinon de drames (incendies d’hôtels à Paris en 2005), ces opérations et faits divers médiatisés attirent l’attention en faveur de la cause des sans-domiciles, des sans-papiers, des sans-logements, des sans-emploi, grâce à l’intervention de droit au logement (DAL), des Enfants de Don Quichotte, de Médecins du Monde ou d’associations d’aide aux chômeurs, pour ne citer qu’eux. N’est-ce pas là un contre-balancement des politiques « normatives, partielles ou discriminatoires » ?

Bien souvent ces actions – outre la sensibilisation de la population – élargissent un peu plus les frontières de l’intervention sociale pour permettre à une partie des citoyens invisibles de sortir de ce statut insupportable.

Mais pour la sociologue Valérie Cohen, la lutte en faveur des « sans » atteint ses limites surtout si l’on compare ce mouvement à celui des organisations de chômeurs des années 1990 :

« En ce qui concerne le parallèle avec les mal-logĂ©s ou les sans-papiers, toutes ces personnes manquent bien sĂ»r d’un Ă©lĂ©ment essentiel d’inscription dans la sociĂ©tĂ©, mais leurs situations ne sont pas comparables. En revanche, leurs moyens d’action le sont. Pour faire valoir une cause, il faut se faire entendre, ĂŞtre visible. Ces luttes ont une dimension très pragmatique. Mais la comparaison s’arrĂŞte lĂ . Construire une cause globale des « sans » n’est pas Ă©vident et demanderait un vĂ©ritable travail intellectuel et politique(9). »

Parallèlement et parfois avec un brin de dérision et de subversion douce, une jeunesse s’engage dans le militantisme, souvent en amont des difficultés repérées. Cette tendance est d’autant plus intéressante qu’elle se distancie parfois de l’engagement politique mais pas de sa visée. Citons quelques-uns de ces mouvements :

  • Jeudi noir lutte contre le mal-logement en occupant ponctuellement des appartements lors des visites en vue de la location ;
  • GĂ©nĂ©ration prĂ©caire combat l’augmentation des stages ou leur prolongement dans des conditions le plus souvent profitables aux entreprises ;
  • La Barbe se dĂ©crit comme un groupe d’action fĂ©ministe, pour dĂ©noncer la minoritĂ© fĂ©minine dans les instances de pouvoir ;
  • LibertĂ© ChĂ©rie milite pour le moins d’État possible ;
  • FĂ©dĂ©ration nationale des arts de la rue s’insurge contre la sĂ©curisation progressive de l’espace public.

L’émergence de la militance associative détourne-t-elle de l’engagement citoyen dans les partis politiques ? En tout cas, une désertion des militants se fait ressentir, seul un million « d’encartés » est recensé en France, tout parti confondu. Quelles sont les valeurs communes entre le militant et le sympathisant à la cotisation à 1 E ? Quelques débats ont surgi sur la nouvelle « carrière » du militant et son profil. Pour Emmanuel Todd :

« Il se pense « crĂ©ateur » de doctrine, s’imagine que l’originalitĂ© de sa « parole » va faire avancer les choses. […] Ces Ă©lites arrogantes et rĂ©voltĂ©es, contre le peuple, contre l’évidence de la mort, combattraient le temps par le jogging, les rollers et le rĂ©gime antioxydant. […] Nous aurions pu attendre de l’élĂ©vation du niveau Ă©ducatif l’émergence d’une nouvelle classe supĂ©rieure vraiment supĂ©rieure […] Ce que nous observons est un groupe supĂ©rieur implosĂ©, une multitude d’individualitĂ©s isolĂ©es, farouchement prĂ©occupĂ©es d’elles-mĂŞmes, dĂ©tachĂ©es de la religion, des idĂ©ologies, obsĂ©dĂ©es d’épanouissement corporel, sexuel, esthĂ©tique(10). »

b. La désobéissance

Autre forme d’un militantisme contemporain : la désobéissance. Néanmoins sa propagation est quantitativement réduite liée à ses conditions d’exercice.

La dĂ©sobĂ©issance professionnelle (et parfois civique) s’est infiltrĂ©e subrepticement dans le paysage français au cours de ces dernières annĂ©es. Elle se caractĂ©rise par le camp dans lequel se situe l’action. Le salariĂ©, le fonctionnaire contournent les règles ou se dispensent de les appliquer, ouvertement ou discrètement pour prĂ©server avant tout le client ou l’usager. L’Éducation nationale ou EDF – avec les « Robins des bois » – sont confrontĂ©s Ă  des agents qui dĂ©cident de ne pas transmettre les donnĂ©es Ă©valuatives sur les Ă©lèves, dans le premier cas, ou maintiennent l’énergie pour des familles non solvables, dans le second. Pour Élisabeth Weissman, journaliste et essayiste, la dĂ©sobĂ©issance « a Ă©tĂ© thĂ©orisĂ©e par des philosophes comme David Thoreau, au XIXe siècle, auteur de La dĂ©sobĂ©issance civile, qui avait refusĂ© de payer ses impĂ´ts afin de protester contre le maintien du système esclavagiste aux États-Unis(11) ». Le risque de voir une cartographie de règles propres Ă  chacun n’est pas exclu, mais pour l’auteur, le mouvement est encore trop minoritaire et d’ajouter : « Il ne peut y avoir de dĂ©sobĂ©issance sans collectif. »

c La résistance

Le rapport de l’Inserm sur la détection précoce des troubles de conduite chez l’enfant amorce l’un des premiers actes de résistance à partir de 2006. En effet, médecins, psychanalystes et travailleurs sociaux s’opposent au projet de loi du ministre de l’intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy. Ce dernier intègre dans le projet de loi sur la prévention de la délinquance, le repérage des enfants identifiés comme délinquants potentiels. Un collectif naît et la pétition « Zéro de conduite » infiltre Internet pour une diffusion et une adhésion plus larges. Si les orientations prévues sont abolies (tout comme la création d’un fichier des personnes hospitalisées d’office), le mouvement conserve son énergie.

En avril 2009, les professionnels de la petite enfance revendiquent un plan d’urgence pour un accueil de qualité dans ce secteur. Cela débouche sur le collectif « Pas de bébés à la consigne » qui organise sporadiquement des manifestations.

Plus individuellement, des personnalités telles que Michel Chauvière ou Serge Portelli organisent, à travers leurs ouvrages et de nombreuses interventions, une prise de conscience sur le travail social ou la justice. Le premier, chercheur au CNRS, dénonçant la « chalandisation » du travail social(12), en particulier la concurrence accrue que pourrait connaître le travail social avec l’émergence du secteur marchand pour certaines prestations. L’auteur s’érige contre la menace qui pèse via une directive européenne sur les services sociaux d’intérêt général (SSIG).

S. Portelli, vice-prĂ©sident au tribunal de Paris, PrĂ©sident de la douzième Chambre correctionnelle, est l’auteur d’un ouvrage intitulĂ© Le Sarkozysme sans Sarkozy (Grasset, 2009). Il analyse l’approche sĂ©curitaire du prĂ©sident de la RĂ©publique de l’époque, dont la mĂ©canique est enclenchĂ©e depuis son passage place Beauvau. Le dĂ©terminisme gĂ©nĂ©tique de l’être humain permet non seulement une classification des comportements, mais surtout une politique prĂ©visible et rĂ©pressive :

« Cette idĂ©e d’une prĂ©visibilitĂ© repose donc sur une conception très particulière de l’homme. Elle ne nie pas la possibilitĂ© d’un changement, d’une Ă©volution mais elle ne les conçoit qu’en fonction d’une surveillance et d’une contrainte quelconque. Le destin n’est pas arrĂŞtĂ© dĂ©finitivement mais il est fortement balisĂ©. Dans l’espèce humaine, certains individus feraient partie des catĂ©gories « dangereuses ». Masse hĂ©tĂ©roclite mais nombreuse, qui n’a d’autre cohĂ©rence que la peur qu’elle suscite, le « mal » qu’elle produit et son allergie Ă  la sanction. »

En décembre 2008, les psychanalystes Roland Gori et Stefan Chedri initient L’appel des appels qui débouche sur un ouvrage du même nom(13) sous-titré Pour une insurrection des consciences. La quatrième de couverture parle d’elle-même :

« Demain, lorsque la normalisation des conduites et des mĂ©tiers règnera dĂ©finitivement, il sera trop tard. […] Face Ă  de prĂ©tendues rĂ©formes aux consĂ©quences dĂ©sastreuses, les contributeurs […] dressent un Ă©tat des lieux depuis leur coeur de mĂ©tier et combattent la course Ă  la performance qui exige leur soumission et augure d’une nouvelle forme de barbarie. L’Appel des appels […] invite Ă  parler d’une voix pour s’opposer Ă  la transformation de l’État en entreprise, au saccage des services publics et Ă  la destruction des valeurs de solidaritĂ© humaine, de libertĂ© intellectuelle et de justice sociale. […] En refusant de devenir les agents du contrĂ´le social des individus et des populations, en refusant de se transformer en gentils accompagnateurs de ce nouveau capitalisme, nous appelons Ă  reconquĂ©rir l’espace dĂ©mocratique de la parole et de la responsabilitĂ©. »

Dernière tribune de cette floraison de mouvements, le livre de Stéphane Hessel, Indignez-vous (Indigènes, 2010), qui remporte un vif succès (plus de 2,1 millions d’exemplaires vendus un an après sa parution) et suscite une adhésion massive, n’échappe pas à une commercialisation presque antinomique à sa démarche. 34 versions d’Indignez-vous ! sont éditées, en particulier en Europe et l’agenda de Stéphane Hessel (93 ans) ressemble à celui d’un chef d’État(14). Pour le philosophe Saül Karsz, la résistance « fonctionne comme un grand consensus moral » et d’expliciter :

« La rĂ©sistance perdure tant qu’il y a ce socle partagĂ© de « l’humain bafouĂ© », suscitant une dolĂ©ance rĂ©currente envers les temps prĂ©sents et une nostalgie plus ou moins dĂ©clamatoire envers un passĂ© glorifiĂ© après coup. […] La rĂ©sistance, et c’est sa limite, permet de prendre une position morale, qui escamote la dimension idĂ©ologique et politique. On le voit très bien avec le mouvement L’Appel des appels. Cela sème l’inquiĂ©tude au sein des « bonnes » consciences, et c’est très bien. Mais cela ne va pas plus loin. C’est une secousse, mais quelles consĂ©quences sur les pratiques concrètes ?(15) »

Mettez toutes les chances de votre côté

Notes

Note 01 « La question de la légalisation du cannabis divise les politiques » in Le Monde du 8 juin 2011. Retour au texte

Note 02 Op. cit. Retour au texte

Note 03 Au 1er août 2010, 60 881 personnes étaient incarcérées pour un parc pénitentiaire comptant 56 428 places opérationnelles, le taux moyen de surpopulation carcérale est donc de 107,8 %. Source : Le Monde du 11 août 2010. Retour au texte

Note 04 « Loi pénitentiaire : de la loi à la réalité de la vie carcérale ». Rapport fait par M. Jean-René Lecert et Mme Nicole Borvo-Cohen-Seat – Rapport du Sénat n° 629 – juillet 2012. Retour au texte

Note 05 Ibid. Retour au texte

Note 06 Stéphane Rullac (dir.), « Une science du travail social : quelles spécificités pour quelle finalité ? » in La science du travail social, hypothèses et perspectives, Editions ESF, 2012. Retour au texte

Note 07 Entretien avec Jean-Paul Delevoye dans Le Monde, du 21-22 février 2010. Retour au texte

Note 08 Interview d’Éric Fiat, Actualités sociales hebdomadaires n° 2657 du 30 avril 2010. Retour au texte

Note 09 Actualités sociales hebdomadaires n° 2662 du 4 juin 2010. Retour au texte

Note 10 Emmanuel Todd, Après la démocratie, Gallimard, 2009. Retour au texte

Note 11 Rencontre avec Élisabeth Weissman (auteur du livre La désobéissance civique, Stock, 2010) in Actualités sociales hebdomadaires n° 2690 du 7 janvier 2011. Retour au texte

Note 12 Michel Chauvière, Trop de gestion tue le social, La découverte, 2010. Retour au texte

Note 13 Roland Gori, Barbara Cassin, Christian Laval (dir.), L’Appel des appels, Mille et une nuits, 2009. Retour au texte

Note 14 « Stéphane Hessel, l’indigné mondialisé » in Le Monde du 28 septembre 2011. Retour au texte

Note 15 Actualités sociales hebdomadaires n° 2711 du 27 mai 2011. Retour au texte

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