« Mépris de la concertation », « charcutage ruralicide », « tripatouillage »… à l’heure de présenter son « Livre noir sur le redécoupage des cantons de France », François Sauvadet, à la tête du département de Côte-d’Or, n’avait pas de mots assez forts pour condamner la réforme actuelle des périmètres cantonaux, alors que la plupart des décrets de redécoupage sont parus au Journal officiel. Au point d’ailleurs de quelque peu survendre son livre noir – en fait, un dossier de presse de 40 pages – intitulé solennellement : « Les territoires de France sacrifiés ».
Reste que le député UDI s’appuie sur un constat : sur les 98 conseils généraux appelés à sa prononcer sur le redécoupage départemental, 59 ont émis un avis défavorable…. Y compris 17 collectivités départementales tenues par la gauche.
Et François Sauvadet d’énumérer les multiples raisons pour lesquelles les redécoupages en cours sont « scandaleux » : des nouveaux cantons déséquilibrés démographiquement alors que l’objectif de la réforme était justement de diminuer l’écart à la moyenne de population de chaque canton ; une nouvelle carte « marquant la fin de la juste représentation des territoires ruraux » et des périmètres abscons faisant fi « des bassins de vie et des intercommunalités nouvelles ».
« Le dĂ©sordre territorial »… jusqu’en Corrèze – L’élu bourguignon poursuit en se dĂ©lectant de quelques exemples qui participeront à « accĂ©lĂ©rer pour la France la fracture territoriale » : en CĂ´te-d’Or, « un canton nouveau, en forme de rocade, entoure la ville de Beaune ». Un autre, dans l’Ardèche, « s’étire quasiment de l’est Ă l’ouest d’un dĂ©partement entier ». Un dernier affiche 16 500 habitants en Dordogne tandis qu’un autre canton sera constituĂ© de 28 500 âmes en Eure-et-Loir. Le livre noir prĂ©sente d’ailleurs, pour chaque rĂ©gion, le redĂ©coupage d’un de ses dĂ©partements censĂ© symboliser « le dĂ©sordre territorial » systĂ©matique.
Mais le meilleur argument qu’avait à offrir le président de l’exécutif de Côte-d’Or fut finalement la présence à ses côtés, et celle de trois autres présidents (1) de conseils généraux issus du groupe DCI, de la conseillère générale Bernadette Chirac, très courroucée par la suppression de son canton, au nord de Tulle.
« Des soldats, ça reste des soldats, on ne va pas se laisser piller comme ça ! », a lancé l’ancienne première dame qui ne digère pas le dépècement de « son » canton, où elle est élue depuis 1979, en trois parties rattachées à d’autres circonscriptions.
La place Beauvau visĂ©e, l’ElysĂ©e Ă©pargnĂ© – Dans ce dĂ©partement du Limousin, le nombre de cantons passe de 37 Ă 19. « Quand j’ai su que mon canton n’avait pas la taille suffisante, j’ai prĂ©sentĂ© un regroupement avec deux autres cantons ruraux », a-t-elle racontĂ©. « J’ai eu ensuite la surprise en dĂ©couvrant la carte du dĂ©partement de voir que le canton de Corrèze a disparu ! », s’est-elle exclamĂ©e.
Et l’élue corrézienne de viser nommément, plus encore que le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, son conseiller politique, Yves Colmou. Un conseiller qui l’a reçue mais « ne l’a jamais regardée en face ». Très offensive, Bernadette Chirac a d’ailleurs prévenu : « Si je tombe dans la trappe, je dirai un certain nombre de choses. »
Conçue par le groupe DCI de l’ADF comme une opération médiatique coup de poing, l’intervention de l’épouse de l’ancien chef de l’Etat a eu le mérite pour François Sauvadet d’attirer la lumière sur un sujet technique… mais au risque de déplacer les regards sur un autre débat que celui, légitime, des critères de redécoupage cantonal.
D’abord parce que c’est le canton de l’ancienne première dame qui a focalisé l’attention. Or, cette dernière en a profité pour exonérer le chef de l’Etat, ancien élu de Tulle dont le canton « récupère » une partie de celui supprimé de l’ex-première dame. « Je ne veux pas croire qu’il se soit vraiment penché sur le sujet », a-t-elle glissé.
La paritĂ©, vraiment un « prĂ©texte » ? – Ensuite parce que sa prĂ©sence a fait s’interroger la presse sur la capacitĂ© de l’UMP Ă la soutenir dans ce combat, Ă l’heure oĂą le parti n’est pas au mieux… Enfin parce que François Sauvadet avait beau dĂ©noncer le fait que la paritĂ© dans les binĂ´mes de candidats avait constituĂ© « un prĂ©texte » au « tripatouillage » de la place Beauvau, il n’en reste pas moins que les autres prĂ©sidents d’exĂ©cutifs dĂ©partementaux prĂ©sents autour de la conseillère gĂ©nĂ©rale Ă©taient des hommes… comme la totalitĂ© des patrons de conseils gĂ©nĂ©raux affiliĂ©s au groupe DCI.
Le groupe de la majorité de gauche à l’ADF, favorable à la réforme, fait d’ailleurs de ce point un angle de « contre-attaque » au livre noir, soulignant dans un communiqué que « certains départements n’ont pas de conseillère générale ». Et de rappeler par ailleurs que « sans la mobilisation de l’ADF, l’hypothèse initiale d’un scrutin de liste départementale aurait pu être retenu, faisant disparaître de fait l’ancrage territorial des futurs conseillers départementaux ».
Vers des recours en chaîne ?
Pour Dominique Bussereau, président du conseil général de Charente-Maritime, qui participait à la présentation du livre noir, « la riposte » au redécoupage se fera en trois temps : « D’abord des recours gracieux devant le Premier ministre » qui prendront du temps et sur lesquels « nous ne nous faisons guère d’illusions ». Ensuite, des recours contentieux devant les tribunaux administratifs pour lesquels « nous avons deux mois » de délai, a précisé le député UMP.
« Mais à partir du 30 mars, a-t-il ajouté, les tribunaux administratifs devront également traiter les contentieux issus des élections municipales, et ceci pendant une durée de trois mois ». Des contentieux qui seront ensuite transmis au Conseil d’Etat à partir du 1er juillet, en même temps que les contentieux sur le redécoupage cantonal », a-t-il souligné.
Conséquence : « Nous risquons d’avoir des contentieux pas réglés avant les cantonales de 2015 », a-t-il estimé. « Quid d’un report éventuel de ces élections? », s’est-il ouvertement interrogé, pointant du doigt « un problème de calendrier » alors qu’est déjà évoqué un report des élections régionales.
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Notes
Note 01 Bruno Sido, Eric Doligé et Dominique Bussereau, respectivement à la tête des conseils généraux de la Haute-Marne, du Loiret et de Charente-Maritime Retour au texte








