Les Ă©chĂ©ances municipales approchant Ă grands pas, les polĂ©miques sur la sĂ©curitĂ© et notamment « l’explosion » rĂ©elle ou supposĂ©e des chiffres de la dĂ©linquance devraient se multiplier Ă l’avenir.
Après avoir déjà dénoncé à deux reprises le bilan du ministre de l’Intérieur à la fin de l’hiver dernier, l’édition du Figaro du mardi 10 septembre revient une nouvelle fois à la charge : le quotidien conservateur – propriété du sénateur (UMP) Serge Dassault – affirme, sur la base d’un « tableau de bord d’une centaine de pages de chiffres et de cartes en couleur » circulant seulement en interne Place Beauvau, que « la violence augmente presque partout, les patrouilles sont moins nombreuses et le taux d’élucidation diminue. »
L’IntĂ©rieur rĂ©pond du tac au tac – En guise d’argumentation, l’article Ă©graine alors l’évolution des crimes et dĂ©lits en France sur un an, comparant la pĂ©riode (Ă©lectorale) courant d’aoĂ»t 2011 Ă juillet 2012 et la «pĂ©riode qui dĂ©marre quand la gauche assume pleinement la conduite des affaires », c’est-Ă -dire celle allant d’aoĂ»t 2012 Ă juillet 2013 : hausse des atteintes Ă l’intĂ©gritĂ© physique (+2,9%), des atteintes aux biens (+3,5%), de la grande criminalitĂ© (+5,2%) ainsi que des infractions Ă©conomiques et financières (+5,9%), etc…
Concernant ces données qui ne sont en rien confidentielles (1), la réponse du ministère de l’Intérieur ne tarde pas. Un communiqué a été envoyé aux rédactions peu avant 6h du matin, regrettant la méconnaissance par le Figaro des « avertissements et des règles méthodologiques rappelées par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP). »
Compilation et comparaison biaisĂ©es – En effet, Le Figaro n’a pas daignĂ© suivre les mises en garde contre « les ruptures statistiques liĂ©es Ă modernisation des logiciels d’enregistrement de plaintes », qui, depuis novembre 2012, pousse cet organisme indĂ©pendant Ă publier de manière sĂ©parĂ©e les statistiques de la police et de la gendarmerie: la hausse essentiellement artificielle des chiffres de la gendarmerie depuis la mise en place du logiciel Pulsar en janvier 2012, puis celle Ă prĂ©voir des donnĂ©es Police lorsque le logiciel de rĂ©daction de procĂ©dures de la police nationale (LRPPN) aura Ă©tĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ© d’ici fin 2013 Ă l’ensemble des commissariats, biaisent toute comparaison avec les chiffres antĂ©rieurs.
Ce qui pose manifestement problème sur les atteintes à l’intégrité physique, qui auraient donc augmenté de 2,9% – chiffres de la police et de la gendarmerie confondus – selon la lecture du Figaro: en scrutant dans le détail ces chiffres pour partie disponibles dans le bulletin mensuel de juillet 2013 publié sur le site de l’ONDRP, l’on s’aperçoit que les violences étaient en réalité plutôt stables chez les policiers (où elles ont augmenté de 0,1%), quand les gendarmes enregistraient de leur côté une hausse de 12,9% des faits…
Le Figaro persiste et signe – Dans un nouvel article publiĂ© en fin de matinĂ©e, le Figaro affirme pourtant « maintenir ses informations […] ExceptĂ© pour les violences hors vol (2) en zone police, qu’ils soient sĂ©parĂ©s ou rĂ©unis, les chiffres indiquent les mĂŞmes tendances. »
Ne disposant toutefois pas des statistiques exhaustives comme cela semble être le cas du Figaro, le Club Prévention-Sécurité n’est pas en mesure de valider ou d’infirmer ces dires concernant les atteintes aux biens, la grande criminalité ou les infractions économiques et financières. Pour sa part, le communiqué du ministère de l’Intérieur les invalide sur la base d’un rapport établi par quatre services d’inspection qu’omet de citer le quotidien de droite, pointant la « dissimulation massive » des faits de délinquance et les errements de la « politique du chiffre » depuis 2006.
Outre le fait que le journaliste du Figaro ne fait pas état de la baisse des atteintes à la tranquillité publique (-3,5%), des outrages à dépositaires de l’autorité publique (-5,6%) ou des feux de poubelles (-11,5%), son honnêteté intellectuelle peut également être mise en doute lorsqu’il annonce les évolutions d’agrégats globaux sans s’intéresser aux sous-rubriques ni aux variations en volume (3) ou lorsque, au contraire, il évacue les tendances globales pour ne s’intéresser qu’aux sous-éléments croissants (4)
Baisse… ou hausse de la prĂ©vention ? – Pire encore, quand Le Figaro s’étonne de la diminution des « missions opĂ©rationnelles » (-10,2% en gendarmerie et -2,2% en police) dont celle des missions de patrouille (-3,4% chez les gendarmes et -6% chez les policiers), malgrĂ© la baisse des « tâches indues » (-10% cĂ´tĂ© gendarmerie et -7,8% cĂ´tĂ© police) – telles que le transfèrement de dĂ©tenus ou les procurations de vote – qui les dĂ©tournent rĂ©gulièrement de leur cĹ“ur de mĂ©tier et celle des actions de prĂ©vention (-3,3% chez les gendarmes et -6,1% chez les policiers) dont « on aurait pu imaginer [qu’elles allaient] croĂ®tre sous la gauche. »
Or, selon un article bien documenté du Monde, le journaliste se serait… tout simplement trompé de données : les missions sur le terrain auraient diminué de -1,2% chez les gendarmes et non de 10,2%, tandis que la prévention n’aurait pas diminué mais augmenté de 7,9% chez les gendarmes et de 10,7% chez les policiers.
Renforts: que de la comm’ ? – De leur cĂ´tĂ©, les services de la Place Beauvau font valoir que la baisse du potentiel horaire (liĂ©e aux effectifs) est imputable au prĂ©cĂ©dent gouvernement, du fait de « la diminution des effectifs causĂ©e par la RĂ©vision gĂ©nĂ©rale des politiques publiques conduite de 2009 Ă fin 2012 […] Ce n’est qu’à l’issue de leur formation d’un an, Ă partir du 1er dĂ©cembre prochain, que l’arrĂŞt de l’hĂ©morragie des effectifs et le recrutement de plus de 2000 policiers en 2013 produira ses effets opĂ©rationnels.»
Un argument qui ne convainc toujours pas Le Figaro, qui s’en prend dès lors au plan de communication du ministère de l’IntĂ©rieur, qui « rĂ©vèle dans son communiquĂ© que les effectifs promis depuis des semaines, au fil des homicides et des braquages Ă Marseille ou ailleurs, n’arriveront finalement que bien tard. »
Qui des Dom-Tom ? – Seul Ă©lĂ©ment objectivement viable sur lequel Le Figaro attaque Manuel Valls et auquel la rĂ©ponse point par point de l’IntĂ©rieur ne rĂ©pond d’ailleurs pas : la non-diffusion des Ă©volutions de la dĂ©linquance dans les Dom-Tom. « Si le ministre de l’IntĂ©rieur voulait vraiment ĂŞtre complet, il faudrait qu’il fasse ajouter Ă son tableau de bord les dĂ©partements d’Outre-Mer, oĂą la situation, il est vrai, se dĂ©grade dangereusement » conclue-t-il, faisant notamment rĂ©fĂ©rence Ă la situation en Guyane ou en Guadeloupe.
Cette nouvelle instrumentalisation, loin d’ĂŞtre la première et qui ne sera probablement pas la dernière au cours des mois Ă venir, tĂ©moigne de la complexitĂ© de manier ces « chiffres de la dĂ©linquance » ne reflĂ©tant que partiellement la dĂ©linquance rĂ©ellement commise. D’autant plus dans la pĂ©riode actuelle de changements structurels de la production de ces dits-chiffres.
Pourtant, les manipulations politiques et mĂ©diatiques Ă rĂ©pĂ©tition dont ces statistiques sont l’objet peuvent avoir de graves consĂ©quences (autocensure de commissaires subissant des pressions politiques pour piloter « habilement » les indicateurs statistiques, disposition des victimes Ă porter plainte ou non, etc…) sur la qualitĂ© de service public, la rĂ©solution des problèmes d’insĂ©curitĂ© et donc la vie courante des citoyens…
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Thèmes abordés
Notes
Note 01 les chiffres de la délinquance, sur lesquels se basent le constat alarmant du Figaro, sont dans leur grande majorité disponibles en ligne dans le bulletin mensuel de l'ONDRP. Contrairement aux statistiques concernant l'activité opérationnelle des services ou le taux d'élucidation, publiés à la fin de leur article, qui eux revêtent un caractère confidentiel Retour au texte
Note 02 autre dénomination de "violences physiques non crapuleuses", elle-même sous-catégorie d'atteintes volontaires à l'intégrité physique Retour au texte
Note 03 ainsi, si la « grande criminalité » augmenterait effectivement de 5,2% (soit +860 faits sur 16 581) entre 2012 et 2013, cette hausse s’explique davantage par le bond de 10,2% (+561 faits) des trafics et reventes de stupéfiants que celui des règlements de comptes (+10% également… mais 6 faits supplémentaires seulement). Qui plus est, l’évolution des infractions constatées liées aux stupéfiants (qui sont révélées par l’action des services) mesure davantage l’efficacité des forces de l’ordre qu’une supposée insécurité liée à l'augmentation de la consommation… Retour au texte
Note 04 considérant qu’elles ont été « noyées » dans un agrégat insignifiant, Le Figaro omet de donner l’évolution globale – qu’elle soit positive ou négative – des « infractions à la réglementation » et se concentre sur la chute vertigineuse des seules infractions aux conditions d’entrée et de séjour (-56,8%). Retour au texte



