« La dĂ©cision que le Premier ministre a prise est la bonne. Elle est sage », s’est fĂ©licitĂ© le ministre de l’IntĂ©rieur Manuel Valls, Ă la suite de la suspension de la mise en Ĺ“uvre de l’écotaxe. Sa rĂ©action pouvait-elle ĂŞtre autre, lui qui a reçu une synthèse alarmante de la sous-direction de l’information gĂ©nĂ©rale (SDIG) de Rennes (1) sur les violentes manifestations du week-end dernier en Bretagne ?
Le premier ministre Jean-Marc Ayrault, qui aurait également reçu une copie de la part de la Place Beauvau selon Le Figaro, a dès lors décidé d’ouvrir un « dialogue au niveau national et régional. »
Que contenait cette note confidentielle pour lĂ©gitimer une telle reculade ? Les ex-RG ont alertĂ© sur le risque d’expansion du conflit Ă d’autres territoires « rĂ©gionalistes », comme l’Alsace, le Pays basque voire les Alpes-Maritimes.
Lutte anti-jacobine – En effet les principaux organisateurs de la fronde bretonne seraient, selon l’hypothèse retenue par cette note, deux groupes identitaires – l’un d’extrĂŞme-gauche en marge du mouvement Breizhistance et l’autre d’extrĂŞme-droite sous la bannière de Jeune Bretagne – qui auraient dĂ©jĂ Ă©tĂ© contactĂ©s par divers groupes identitaires cherchant Ă programmer le mĂŞme type de manifestations dans leurs rĂ©gions respectives.
Si l’impulsion du mouvement est localisĂ©e en Bretagne sur fond de crise des filières agricole et agroalimentaire, ces partis ultras sont accusĂ©s par la SDIG d’avoir jouĂ© le rĂ´le de catalyseurs de la rĂ©volte contre l’Etat centralisĂ© ce week-end… et sont soupçonnĂ©s d’organiser la suite du mouvement Ă l’échelle de la France entière. ContactĂ©s par Rue89, ils doutent cependant avoir un « rĂ´le supĂ©rieur Ă d’autres » (lire l’encadrĂ© ci-dessous).
La SDIG ne porte toutefois pas l’entière responsabilitĂ© sur eux seuls. Outre «les syndicats traditionnels, comme la FNSEA, mais aussi les organisations reprĂ©sentatives des secteurs du transport, du BTP et de l’agroalimentaire, la population commence Ă adhĂ©rer au mouvement», constatent dĂ©sormais les « grandes oreilles. »
Cet ancrage serait permis par l’alliance hĂ©tĂ©roclite – sorte de paix des braves formĂ©e entre agriculteurs, patrons et syndicalistes – entre tĂŞtes de rĂ©seaux bretons mais aussi par les rĂ©seaux sociaux, notamment par le biais de pages facebook, « Soutien aux agriculteurs bretons » et « RĂ©volte Bretonne » … animĂ©e par Jeune Bretagne et qui compte près de 5 000 suiveurs.
Carhaix inquiète l’Etat – Autre remarque loin d’être anodine de la part de la SDIG : ils pointent le rĂ´le de Christian Troadec – bĂŞte noire des autoritĂ©s rĂ©galiennes sur place – et de la ville de Carhaix qui compte moins de 15 000 habitants mais dispose d’un important tissu associatif, agitant Ă tout-va le risque de « dĂ©clin de la Bretagne » pour mobiliser le plus largement possible. Pourquoi cela serait-il particulièrement inquiĂ©tant ? Parce que ce territoire compte une certaine expĂ©rience en matière de mobilisation collective, que ce soit en faveur du dĂ©veloppement local ou contre l’enclavement.
VoilĂ cinq ans, le maire sans Ă©tiquette de Carhaix Christian Troadec avait en effet menĂ© combat et obtenu le maintien de « sa » maternitĂ©, menacĂ©e de fermeture faute d’accueillir suffisamment d’accouchements par an selon les critères quantitatifs de la loi « HĂ´pitaux, patients, santĂ©, territoire » dite loi Bachelot. IdentifiĂ© comme un Ă©lectron libre de la gauche anticapitaliste, utilisant rĂ©gulièrement le registre rĂ©gionaliste, ce dernier a appelĂ© Ă manifester le 2 novembre prochain Ă Quimper.
Les anti-jacobins – coiffĂ©s de leurs « bonnets rouges » en souvenir de la rĂ©volte de 1675 contre une nouvelle taxe nationale – renforcĂ©s pour la cause par Breizhistance et Jeune Bretagne, sont attendus en nombre. Les plus dĂ©terminĂ©s appellent mĂŞme Ă venir perturber les commĂ©morations de l’armistice le 11 novembre prochain. En reprĂ©sailles contre l’Etat-nation, qui aurait oubliĂ© l’Ă©galitĂ© rĂ©publicaine et puni la Bretagne.
Qui sont Jeune Bretagne et Breizhistance ?
Pourquoi l’écotaxe – censĂ©e permettre une relocalisation des activitĂ©s voire une « dĂ©-mondialisation », et de fait combattue par les industriels de l’agroalimentaire, des syndicats patronaux adeptes de l’agriculture intensive ainsi que les franchisĂ©s de la grande distribution – dĂ©plaĂ®t-elle autant aux partis rĂ©gionalistes ? Pourquoi l’Ă©cotaxe – inspirĂ©e de la directive Eurovignette Ă©mise par Bruxelles dans l’objectif continu d’affaiblir politiquement les Etats-nations en lĂ©gitimant une Europe des rĂ©gions – dĂ©plaĂ®t-elle autant Ă ces partis autonomistes ?
En rĂ©alitĂ©, ces deux groupes profiteraient davantage du « symbole » qu’elle reprĂ©sente contre l’Etat « pilleur » qu’ils ne s’opposent Ă cette Ă©cotaxe en tant que telle, dont le produit devait ĂŞtre affectĂ© au dĂ©veloppement de modes de transports moins polluants ainsi qu’aux collectivitĂ©s locales des tronçons concernĂ©s par les pĂ©ages.
EspĂ©rant tirer de cette union des luttes une rĂ©volte plus large, les deux partis maintiennent ainsi leur appel Ă manifester, le 2 novembre prochain aux cĂ´tĂ©s du « collectif pour l’emploi en Bretagne » de Christian Troadec.
Démentant tout lien avec l’extrême-droite dans une région ancrée à gauche depuis les années 1970 et allergique au nationalisme, Jeune Bretagne – organisation régionaliste proche des mouvements comme la Ligue du midi, Alsace d’abord ainsi que les flamands du Vlaams Belang – relaie toutefois sur son site plusieurs évènements en lien avec le Front national.
Une manoeuvre de Valls ? – Son prĂ©sident Yann Vallerie voit dans la publication de cette note du SDIG une manĹ“uvre du ministère de l’IntĂ©rieur pour discrĂ©diter le mouvement naissant : « le gouvernement agite le chiffon rouge. C’est une rĂ©volte populaire qui rĂ©unit des gens de droite comme de gauche, et ça lui fait peur. Alors il tente de lui donner une couleur en parlant de groupes d’extrĂŞme droite et d’extrĂŞme gauche » analyse-t-il pour Rue89.
Même interprétation de Fabris Cadou, le responsable de Breizhistance. Ce parti d’extrême-gauche, créé en 2009, revendique d’ailleurs sa prudence lors du week-end écoulé. « La seule manifestation à laquelle nous avons pris part sur la thématique de la Bretagne menacée et du maintien de l’emploi industriel remonte à l’année dernière. C’était à Rennes, à l’initiative de la CGT. Nous étions 3 000 », indique-t-il en gage de bonne foi.
Références
Fronde bretonne : l'alerte des RG au gouvernement (Le Figaro)
Thèmes abordés
Notes
Note 01 Initialement rédigée à l’attention du préfet pour le prévenir des risques potentiels des manifestations à venir, rien ne dit que cette note diffusée jusqu’au niveau national soit entièrement fiable. Généralement, ces notes visent surtout à être exhaustives et à n'oublier aucune hypothèse. Retour au texte



