Enquête

Biodiversité : la nature reprend ses droits dans les parcs urbains

Fleurissement, tontes, tailles… l’entretien des parcs et des espaces verts urbains a longtemps été tourné vers l’ornement, et une gestion horticole. Mais les enjeux de biodiversité – doublés de considérations économiques – incitent désormais les gestionnaires à recréer, puis à gérer des espaces vivants. Des collectivités transforment leur mode de gestion pour renouer avec une tradition pastorale et ramener de la biodiversité au sein de leurs espaces végétalisés.
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La nature reprend ses droits dans les parcs urbains
Depuis vingt ans, la ville de Rennes (ici, le parc du Thabor) réduit l’emploi de pesticides dans ses espaces végétalisés, au profit de la biodiversité.

« À mon sens, le parc urbain de demain ne sera pas une œuvre d’art. Car on ne vit pas dans une œuvre d’art », lance la paysagiste-conceptrice Sylvanie Grée. La cofondatrice de l’agence D’Ici là, qui a notamment piloté la réalisation du parc sportif et paysager de la colline d’Élancourt (26.370 hab, Yvelines), parle « de sobriété », « d’économie de moyens dans la justesse», mais aussi de l’enjeu de « fournir aux parcs les moyens de s’adapter tout seuls » aux effets du changement climatique. Ce qui passerait, à ses yeux, par le fait de « reprendre » et de « réparer » quantité d’espaces existants pour les « renaturer au sens premier du terme » : en l’occurrence, partir du sol pour y réintroduire de la biodiversité: de la faune, de la flore. Du vivant!

Au passage, Bertrand Martin, directeur des espaces verts à Rennes métropole (43 communes, 480.180 hab., Ille-et-Vilaine), prend soin de rappeler « que les parcs ont longtemps été conçus à des fins de promenade, héritage des parcs patrimoniaux de la fin du XIXe siècle et du début du XXe et d’une logique de contemplation ».

Chargé d’études à l’agence régionale de la biodiversité en Île-de-France, Gilles Lecuir confirme: ils « répondaient à des codes esthétiques et s’apparentaient davantage à un art du jardin qu’à une gestion de la nature ».

Avec un entretien spécifique associé à ces enjeux, résumé en une expression par Patrick Gomes, responsable du pôle «stratégie des espaces verts» à la ville de Toulouse: « Nous faisions du tout propre » (lire son témoignage en fin d’article)! Référence aux fleurs des massifs ôtées dès qu’elles fanaient ou aux pelouses tondues 20 à 25 fois par an, à la moindre apparition d’une pâquerette.

Prairie fleurie

Un premier tournant s’est opéré dans les années 80, à travers le principe de gestion différenciée des espaces verts. Il consiste à adapter la gestion aux contraintes et aux attentes de tel ou tel site, plutôt que d’appliquer une approche homogène à l’échelle de la ville. Il s’agit « d’intervenir autant que nécessaire, mais aussi peu que possible », synthétise Bertrand Martin, qui prend soin de préciser qu’à l’époque, la motivation était «davantage budgétaire qu’écologique». Et pour cause, « s’il fallait mettre du désherbant, nous en mettions. Mais aussi peu que possible »…

Deuxième tournant dans les années 2005-2007, avec la réduction de l’emploi des pesticides dans quelques villes pionnières comme Rennes, Toulouse ou Lyon (519.130 hab., métropole de Lyon), jusqu’à l’arrêt des produits phytosanitaires à la suite de la loi « Labbé » de 2014, étendue par l’arrêté ministériel du 15 janvier 2021.

Désormais, il ne s’agit plus de maîtriser la nature, mais de faire avec elle. « Le meilleur insecticide est le prédateur du parasite qui se balade quelque part et qu’il va falloir accueillir afin que, le jour où le parasite revient, il puisse réguler », illustre Bertrand Martin.

L’objectif n’est donc plus uniquement de maîtriser des espaces ornementaux, mais bien de recréer, puis de gérer des écosystèmes vivants, capables d’accueillir davantage de biodiversité. Par endroits, la verte pelouse tondue à ras s’est donc muée en prairie fleurie ! Exit la tondeuse autoportée et vive la faucheuse, outil désormais indispensable dans une poignée de collectivités, qui renouent volontiers avec une approche quasiment pastorale.

À l’image de La Roche-sur-Yon (54.850 hab., Vendée) et de sa direction « nature et climat », qui a la charge d’entretenir 120 hectares d’espaces naturels. « Auparavant, nous les tondions deux à trois fois par an, avec certains sites forcément un peu délaissés », resitue Alain Bourieau, chargé de l’entretien mécanique des sols enherbés, naturels ou non. « Peu à peu, poursuit-il, nous avons changé nos méthodes, jusqu’à investir dans une faucheuse qui sert aussi à gagner du temps en tonte », ajoute-t-il.

Bottes de foin

Une fauche une fois par an donc, suivie de la confection de… bottes de foin! Nous sommes alors en 2010-2011, «période durant laquelle les agriculteurs manquaient de foin», continue-t-il. « Dans le même temps, le centre équestre local se montrait intéressé, au même titre que des habitants qui bénéficient d’un jardin partagé. »

Au-delà de la faucheuse, l’équipe se dote de quoi préparer ses propres bottes, comme les agriculteurs voisins: andaineur, faneur et roumbaleur ! « Plusieurs agents étaient d’anciens agriculteurs. Ils manipulaient parfaitement ces machines et savaient même les réparer! Ils ont ensuite transmis leur savoir-faire », glisse Alain Bourieau, lui-même titulaire d’un brevet de technicien agricole.

Résultat, entre 400 et 500 bottes par an sont ainsi produites et distribuées. De quoi aussi laisser place à de la prairie d’herbes hautes, fleurie, colorée et diversifiée, et donc de résolument transformer la silhouette des paysages concernés.

À Toulouse, Patrick Gomes a adopté la même approche. « Le fait de laisser les herbes sur place tend parfois à étouffer certaines prairies, certains milieux et à favoriser les plantes à croissance rapide, explique-t-il. Grâce à l’export de foin, nous parvenons à retrouver une biodiversité plus importante, avec quantité de fleurs comme l’orchidée, et donc un cortège de pollinisateurs ou d’oiseaux plus important. » À ce jour, la ville compte plus de 5.000 mètres carrés de prairies fleuries, venues remplacer pelouses et espaces naturels.

Maintien d’arbres morts

Cette méthode de gestion, qui vise à retrouver des écosystèmes fonctionnels, bénéficie également aux parcs urbains. Moins de tontes des pelouses et des haies, et parfois, une forme de mise en scène de l’entretien ou du non-entretien, comme le décrit Alain Bourieau : « Nous tondons aux abords des cheminements, puis laissons plus de végétation à l’arrière de l’espace vert, pour que la faune et la flore se développent. » Tout en montrant aux habitants que l’espace n’est pas abandonné.

De la même façon, au sein des parcs jadis très proprets, le déchet végétal n’est plus évacué, mais souvent laissé en place, d’une manière un peu organisée tout de même. Gilles Lecuir cite ces «tas de branches issus des travaux d’entretien, le maintien d’arbres morts sur pied en chandelle, conciliant enjeux de sécurité et habitats pour les pics, les chouettes et les coléoptères saproxyliques». Sans oublier «les zones de terre ou de sable à nu pour les abeilles solitaires, les mares pour les odonates [libellules et demoiselles, ndlr], voire les amphibiens et les murets de pierre sèche pour les reptiles et les micromammifères».

Si l’aspect biodiversité reste prégnant, les considérations budgétaires existent aussi, comme le rappelle Raphaël Bedhomme, chef de projet « paysage et biodiversité » à La Roche-sur-Yon: « Il y a trente ans, nous avions deux fois moins d’espaces verts en gestion pour autant d’équivalents-temps plein qu’aujourd’hui. Ça oblige à se réinventer en termes de pratiques… »

Et ce n’est pas fini. La direction « nature et climat » de la ville vient de se voir confier la gestion des espaces verts de l’ensemble des zones industrielles et artisanales de… l’agglomération!

L'expert

« Une transformation en profondeur du métier de jardinier »

Gilles LECUIR, chargé d'études à l’agence régionale de la biodiversité en Île-de-France


« Le basculement d’une gestion horticole des parcs urbains et des espaces verts en une approche plus sobre, quasi pastorale, modifie en profondeur le métier de jardinier. De nombreux agents qui partent à la retraite aujourd’hui ont été formés comme des mécaniciens, des machinistes. Et parmi les jeunes qui arrivent, beaucoup sont issus de filières BTS gestion et protection de la nature. Ils ont été formés à la connaissance de la flore bien sûr, mais aussi de la faune : les oiseaux, les amphibiens, les reptiles, etc. Ce qui les amène à adapter l’entre­tien des parcs et des espaces verts en fonction aussi de ces animaux et de leurs cycles de vie, de reproduction… »

[Toulouse (Haute-Garonne), 514 820 hab.]

Une formation pour apprendre à connaître la couleuvre verte et jaune

Patrick GOMES, responsable du pôle « stratégie des espaces verts » à la ville de Toulouse



Bien que la ville constitue pour elle un environnement hostile, la couleuvre verte et jaune trouve volontiers refuge au sein de certains parcs toulousains. « Elle est inoffensive, mais fait partie des mal-aimés. Sans parler des personnes phobiques, y compris parmi nos agents », explique Patrick Gomes, responsable du pôle « stratégie des espaces verts ». Pour les sensibiliser et « améliorer la connaissance naturaliste de cet animal », la collectivité a noué, en 2024, un partenariat avec l’association Nature en Occitanie. Environ 100 agents sur les 300 dédiés aux espaces verts ont été formés. Depuis, ils adaptent la taille des haies selon les périodes de nidification et modifient les pratiques de gestion des déchets végétaux. « Si nous laissons volontiers des tas de bois ou de pierres dans les parcs, c’est pour que les couleuvres, mais aussi les hérissons, puissent s’y réfugier l’hiver venu », indique-t-il.

Contact. Patrick Gomes, 05 61 22 31 49.

Chiffres clés

  • 882 sites labellisés « Écojardin » existent en France : parcs et jardins, cimetières, espaces verts, espaces naturels… Ils représentent une superficie de 127 kilomètres carrés ; 42 % des gestionnaires sont des collectivités. Source : Plante et Cité.
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