«Par essence, le mot “risque” fait peur. C’est pourquoi nous sommes passés par une phase de pédagogie afin de l’expliquer aux différents pôles et lui donner du sens », observe Christophe Cousin, directeur du conseil et de la conduite du changement au conseil départemental du Pas-de-Calais (7 500 agents). Nombre de collectivités démarrent ainsi leur projet en partageant leur intérêt pour les services et les agents.
Au-delà, les tenants de la cartographie mettent de plus en plus en avant les opportunités qu’elle peut générer. Selon Franck Villot, responsable du pôle « risques et contrôle » du conseil départemental du Morbihan, celles-ci sont de deux niveaux : « Il s’agit d’abord d’opérer une affectation des ressources permettant de traiter les risques, ajustée à ceux identifiés et évalués dans la collectivité. Cela évite d’être soit en surcontrôle, soit totalement démunis. Etant plus efficace, la collectivité peut dégager des moyens pour d’autres sujets. »
Tirer avantage des aléas
Pour cet expert du risque, il s’agit aussi de tirer avantage des incertitudes ou des aléas identifiés. « Dans le cas d’une évolution réglementaire à venir, la collectivité peut mettre à profit une situation avant qu’elle ne change ou, au contraire, anticiper son application pour être totalement prête et gagner en efficacité », poursuit Franck Villot. C’est typiquement le cas des collectivités qui, devançant une montée des taux d’intérêt courant 2023, ont emprunté massivement dès le début de l’année. Cependant, le responsable de pôle ne veut pas griller les étapes : « Si c’est un objectif vers lequel je tends, la priorité est aujourd’hui de poursuivre l’acculturation à la maîtrise des risques et de stabiliser la démarche », ajoute Franck Villot.
La détection des opportunités peut s’inscrire dans une approche encore plus prospective. En 2023, le cabinet Arengi, la Ciat et le groupe professionnel « collectivités territoriales » de l’Institut français de l’audit et du contrôle internes (Ifaci) ont publié leur enquête « Horizon 2035 : cartographie des risques et des opportunités des collectivités territoriales à l’horizon 2035 », qui repose autant sur une cartographie des risques que des opportunités dans une dizaine d’années. « Un travail prospectif, inspiré d’une étude menée dans les entreprises d’ici à 2030. C’est un outil que je souhaite exploiter lors de la réactualisation de la cartographie de nos risques majeurs », précise Olivier Watel, chargé de mission « management des risques » au conseil départemental du Pas-de-Calais et membre de la Ciat, qui a participé à ce projet.
Des thèmes passés au crible
Cet exercice de projection à moyen terme envisage les impacts, positifs comme défavorables, des défis qu’auront à relever les collectivités. « Alors que l’horizon de temps d’une analyse de risque est souvent calé sur la mandature, l’objectif de capter des sujets émergents implique de fixer un horizon plus lointain, de manière à prendre du recul et envisager les possibles impacts futurs sur les collectivités », relèvent les auteurs d’Horizon 2035. De l’accélération de l’innovation aux mutations géopolitiques ou sociétales, en passant par les évolutions du rapport au travail ou le défi de la transition écologique, une dizaine de thématiques ont été passées au crible.
Le déploiement de l’intelligence artificielle fait ainsi partie de ces sujets qui entrent peu à peu dans le viseur. Risques juridiques à manipuler des données, vulnérabilités renforcées en cas de cyberattaque, répercussions en termes d’organisation et de ressources humaines… ces questionnements commencent à se diffuser dans les collectivités. « Ainsi, le nouveau règlement européen sur l’intelligence artificielle, l’AI Act, implique que chaque organisation doit réfléchir aux risques encourus en utilisant cette technologie. Le texte est plus flou concernant les collectivités, mais elles devraient s’en inspirer. Cartographier les risques liés à l’IA va sans doute devenir une nécessité », rappelle Yannis Wendling.
D’autant que les perspectives sont là, aussi attrayantes : amélioration des réponses aux usagers, automatisation des charges les plus chronophages et rébarbatives… « En termes d’opportunités, il y a un énorme sujet d’acculturation, car la moitié des agents craignent de se faire remplacer. Ainsi qu’une problématique de base : la qualité de la data, qui est le principal gisement d’innovations », confirme Thomas Straub, associé du cabinet KPMG « secteur public » (lire p. 38).
La question du vieillissement
Un autre thème réside dans la question du vieillissement de la population. « Un sujet majeur qui, aujourd’hui, n’est pas du tout abordé puisqu’il n’est pas perçu comme un risque immédiat, tel que peut l’être le risque “probité” ou financier », indique Thomas Straub.
Or le vieillissement a des impacts en interne en termes de recrutement, d’absentéisme, et nécessite d’anticiper une évolution des politiques publiques en matière de transports, de logement, d’offre d’établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes ou d’aides-soignants à domicile.
« Si l’on raisonne en risques-opportunités, il y a sans doute des solutions intéressantes à développer concernant la politique publique, ainsi qu’en interne dans le domaine de l’intergénérationnalité », relève-t-il.
Focus
Révolution des territoires
C’est l’une des thématiques identifiées par l’étude Horizon 2035 et qui se décline à travers la reconfiguration des équilibres territoriaux, la quête de la ville intelligente et durable, une évolution disruptive des compétences des collectivités, le bouleversement de la mobilité ou la privatisation du patrimoine et des sites touristiques.
Source : baromètre Arengi/Ciat Horizon 2035, 2023.
Focus
Dix tendances
L’étude Horizon 2035 dresse un palmarès des opportunités, parmi lesquelles figure, en première ligne, le développement de la data et de l’IA, qui ouvre les possibles vers de nouveaux services. La généralisation de l’économie verte sur des circuits courts, des mobilités douces ou de la sobriété occupe la deuxième place. Au troisième rang, l’organisation revisitée du travail est mise en avant, à travers le nomadisme, le flex office ou la semaine en quatre jours.
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Questions à

Pourquoi la cartographie des risques reste-t-elle peu développée dans les collectivités territoriales ?
Deux éléments y contribuent. D’une part, la cartographie des risques est encore trop orientée sur les ressources, en s’attachant à des sujets comme les finances, les RH, les systèmes d’information… De l’autre, la démarche met l’accent sur les seuls risques alors qu’il faudrait aussi parler des opportunités pour donner envie.
Comment l’expliquer ?
Lorsqu’on évoque la cartographie des risques, 80 % des gens l’interprètent au sens négatif du terme « risque », avec une approche défensive, très axée sur les chiffres. Or le vrai intérêt est de voir la démarche tel un outil de pilotage des politiques publiques qui permet de faire de la stratégie et comporte une dimension prospective. Il y a un vrai marketing à effectuer sur le sujet pour donner envie de le mettre en œuvre.
Comment opérer ce changement de perspective ?
Un amorçage d’évolution commence à poindre. Au sein du groupe professionnel des collectivités territoriales de l’Ifaci par exemple, la réflexion est en cours. Alors que jusqu’ici l’approche consistait à se protéger, cette vision de la cartographie des risques doit permettre de repenser le risque plus largement, à 360°, et de replacer la collectivité dans son écosystème environnemental et social pour mesurer qu’il y a autant d’opportunités dont on peut se saisir que de risques contre lesquels se prémunir.












