Sport dans les banlieues : des acteurs motivés malgré un cadre national contraint

Les quartiers prioritaires suscitent un engagement associatif fort en faveur du sport. Accompagnées ou non par les collectivités, se sentant souvent délaissées par l’Etat, ces zones urbaines constituent des vecteurs essentiels de cohésion sociale.
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Financement du sport : le poids des collectivités toujours prépondérant

Le sport est-il un secteur oublié de la politique de la ville ? La question était posée début 2018, dans le cadre du groupe de travail « sport », constitué à l’occasion du dernier plan « banlieue », baptisé « Mobilisation nationale pour les habitants des quartiers », lancé au cœur de l’été 2018.

Cette interrogation faisait suite à une série de constats lapidaires, dressés par les auteurs : pas d’orientations politiques claires ; peu de financements « QPV » pour le sport ; des dossiers de demande de financements complexes et inaccessibles pour nombre d’associations ; une absence d’outils de pilotage précis ; une trop faible mobilisation sur la question de l’insertion sociale et professionnelle.

Porte d’entrée

Depuis Allonnes, en périphérie du Mans, Gilles Leproust fait partie de ces élus convaincus des bienfaits socioéducatifs apportés par le sport : « La ville consacre 15 % de son budget au sport et à la culture. Ce qui constitue des points d’appui essentiels pour construire des projets », indique le maire. A ses yeux, le sport représente une « porte d’entrée dans la socialisation, dans la construction des règles et du faire-ensemble, qui va au-delà du vivre-ensemble. C’est pour toutes ces raisons que j’ai trouvé aberrantes la

diminution du budget du ministère des Sports et celle du nombre d’emplois aidés. Cette dernière mesure a fortement pénalisé les associations ». D’autant que le secrétaire général de l’Association des maires de France ville et banlieue constate que, « sur le terrain, la responsabilité sociale des clubs s’accentue à mesure que nos quartiers se paupérisent ».

Focus

Equipements peu variés

La quasi-totalité des habitants des quartiers prioritaires accède à pied à un équipement sportif en moins de quinze minutes. Cependant, l’offre est moins variée qu’ailleurs, avec une surreprésentation de salles multisport ou spécialisées (sport de combat notamment) et de terrains de grands jeux. Les courts de tennis et les bassins de natation sont moins accessibles (1).

Sociologue du sport à l’université de Besançon, Benjamin Coignet acquiesce. « Pourtant, quand la volonté politique est présente, tout est possible », souligne-t-il, faisant référence à un contexte national contraint qui n’empêche pas des centaines d’initiatives d’émerger. Qu’elles soient soutenues ou non par les collectivités. « Dans les quartiers, on a des champions olympiques de la performance sociale du sport, lance, admiratif, Jean-Philippe Acensi, délégué général de l’Agence pour l’éducation par le sport [Apels]. Ils ne sont pas reconnus à leur juste valeur et c’est injuste. Ce sont des gens inspirants dont certains tiennent des quartiers entiers. »

Des personnes aussi passionnées que motivées comme l’est Aly Yugo, qui se considère comme un « référent social avant d’être un éducateur sportif », au sein de son club de karaté à Besançon. « Le sport, c’est aussi apprendre à dire bonjour et merci, à être ponctuel. Lors des vacances scolaires, il m’arrive de programmer des entraînements tôt le matin. Cela contribue à donner un cadre aux jeunes. »

Dans le Jura, à Dole (23 600 hab.), Bouziane Belghorzi parle de « vivre-ensemble, de partage, quel que soit son sexe, son origine sociale ou confessionnelle ». Jeune, ce féru d’équitation avait fait le pari de rendre cette discipline accessible aux enfants, comme lui, issus des quartiers. Aujourd’hui, il dirige un centre équestre adossé à la MJC locale et propose des séances à partir de 11 centimes d’euros de l’heure, sur la base du quotient familial.

De l’éducation à l’insertion par le sport, le pas a été franchi par l’association Rebonds, en Occitanie. Elle utilise le rugby, activité peu présente dans les QPV, et cible les jeunes en rupture scolaire, particulièrement les filles. L’an passé, 364 d’entre eux ont participé à des séances spécifiques. Forte ses 36 centres en France, l’association Sport dans la ville crée aussi des passerelles entre ces jeunes des quartiers et le monde de l’entreprise. En 2017, plus de 1 000 jeunes ont été accompagnés dans le cadre du programme « job dans la ville ».

Focus

Trente ans de présence et des moyens toujours très limités

YUGO-Aly

Figure emblématique du quartier, Aly Yugo est un ancien champion de France de karaté. Il est à la tête de la Planoise Karaté Academy.

Besançon (Doubs) 116 500 hab. – La Planoise, 18 000 habitants, 18 nationalités, fait partie des cinq quartiers relevant de la politique de la ville (QPV) de Besançon. A en croire la dernière analyse des besoins sociaux du centre communal d’action sociale, il est caractérisé par une grande précarité. Dans certains secteurs de ce QPV (Epoisses, Ile-de-France, Diderot ou Cassin), un ménage sur deux vit avec des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Figure emblématique du quartier, Aly Yugo est un ancien champion de France de karaté. A la tête de la Planoise Karaté Academy (PKA), ce bénévole « se définit davantage comme un référent social qu’un éducateur sportif, dans un club qui est une photographie du quartier ». Son credo : « Faire ensemble, transpirer ensemble, quelle que soit son origine sociale ou son sexe. Le karaté promeut des valeurs importantes, comme le sens de l’effort et la rigueur. Nous essayons de les transmettre à nos 170 licenciés. »

Bien sûr, l’objectif sportif demeure, « nous avons quatre à cinq ceintures noires par an et autant de podium nationaux ». Mais Aly Yugo insiste sur le rôle social du PKA : « Pendant qu’ils sont au karaté, les jeunes ne sont pas à tenir les murs. Nous travaillons aussi sur le savoir-être, la mixité, la laïcité. Nous nous rapprochons d’associations locales en lien avec le handicap ou la prévention des addictions. Notre action dépasse le cadre du karaté. »
Le budget annuel du club est 26 000 euros. « Il provient à 60 % des cotisations des 150 adhérents. Le reste est constitué des subventions des collectivités. Je fais avec ces moyens très limités. » Récemment, il s’est servi de la presse locale « pour faire bouger les choses », après trente-quatre ans de présence dans le quartier, dans l’espoir d’obtenir, enfin, un bureau, une salle de musculation et un site de pratique digne de ce nom. « Ça va bouger. J’ai bon espoir », poursuit celui qui admet aussi « se faire instrumentaliser par les politiques. Notamment lorsque les élections approchent. Mais qu’importe. Je suis un passionné. Le combat continue. Pour et avec les jeunes. »

Nouveau métier

Ces dernières années, avec son programme « fais-nous rêver », l’Apels a référencé 7 000 associations et labellisé 1 000 actions. Lauréate de l’appel à projets « 100 % inclusion » lancé par le ministère du Travail dans le cadre du Plan d’investissement dans les compétences, elle promeut un nouveau métier : coach d’insertion professionnelle par le sport. « Nous partons du principe que l’éducateur sportif est devenu une figure emblématique capable de mettre le jeune en confiance et de lui inculquer des valeurs sportives transférables au monde de l’entreprise », plaide Jean-Philippe Acensi. Ces trois prochaines années, l’objectif est de créer 100 postes de coaches dans dix collectivités locales pilotes et d’accompagner ainsi 1 800 jeunes.

« Il ne faut pas baisser la garde », plaide Gilles Vieille-Marchiset, sociologue et dirigeant associatif qui a œuvré pour l’existence d’un groupe de travail « sport » dans le plan « banlieue ». En tant que rapporteur, il retient que « le sport figure désormais dans les radars des décideurs au haut niveau de l’Etat. Il en reste un collectif, des idées. Et une forme de lobbying, qui va durer ».

Focus

Questions à Catherine Arenou, maire (LR) de Chanteloup- les-Vignes (10 400 hab., Yvelines)

Chanteloup-les-Vignes est la première ville, avec Blagnac, à expérimenter le dispositif de coaches d’insertion par le sport. Quels sont les prérequis ?

Nos services « prévention » et « sport » sont mutualisés. Nos éducateurs sportifs font donc déjà de la prévention et travaillent à destination des publics défavorisés. Ce dispositif va permettre de structurer la démarche. Le sport est utile pour donner un cadre de vie et des repères à un jeune. La double orientation de ce programme est intéressante : former des éducateurs à ce nouveau métier et faire en sorte qu’ils aillent chercher chez des jeunes des compétences sportives susceptibles d’être déclinées dans l’emploi ou la formation.

Combien de coaches prévoyez-vous de former ?

Cinq. La volonté est aussi d’élargir la démarche aux collectivités voisines (Mantes-la-Jolie et Les Mureaux, ndlr). Avec des possibilités de cofinancement (2) au niveau du département, en lien avec ma mission de vice-présidente déléguée à l’insertion et à la politique de la ville. Nous devons innover sur la prévention et le chemin vers l’emploi. Et le sport peut révéler de nouvelles passions à un jeune. Le lancement de ce programme est imminent.

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