Au mois de mai 2025, au sortir d’une séquence de politique internationale, le Président de la République Emmanuel Macron réinvestissait la politique intérieure en ramenant dans l’actualité un sujet qu’il semblait découvrir: celui des «temps de l’enfant», en particulier les temps de vacances et les horaires scolaires.
L’annonce avait été présentée comme un tournant. Une convention citoyenne consacrée aux temps de l’enfant, initiée par le Président de la République, devait enfin ouvrir un débat de fond sur l’organisation de la vie scolaire, familiale et sociale de nos enfants. Quelle belle promesse !
Replacer l’intérêt de l’enfant au cœur de la décision publique, à rebours des logiques comptables et des habitudes politiques : on aurait aimé y croire quand bien même chacun se souvient que Président de la République et son ministre Jean-Michel Blanquer avaient décidé en 2017 du retour possible à la semaine de 4 jours, rayant ainsi d’un trait de plume la réforme des rythmes scolaires de 2013 initiée par Vincent Peillon, alors ministre de l’Education nationale.
Une convention citoyenne sans lendemain
Huit mois plus tard, fin des illusions pour celles et ceux qui en avaient. Après la restitution publique des conclusions de cette convention, le ministre de l’Éducation nationale Edouard Geffray vient de le confirmer début janvier : aucune suite politique ne sera donnée aux propositions issues de cette convention citoyenne parmi lesquelles on retiendra notamment le passage à une semaine d’enseignements sur cinq jours, la révision du calendrier scolaire en deux zones de vacances ou encore l’allègement des journées en décalant l’heure de début des cours à 9h au collège et au lycée.
Une fois de plus, la parole citoyenne est convoquée pour la forme, puis remisée au placard de l’oubli et quant au bien-être de nos enfants, il est renvoyé aux calendes post-2027!
Ce renoncement n’est pas anodin. Il dit beaucoup de la place réelle accordée à l’enfance dans notre société. Alors que les alertes se multiplient sur la fatigue, le stress, les troubles de l’attention, la perte de sens scolaire et l’épuisement psychique des plus jeunes, l’État choisit l’immobilisme. Pire : il entérine un modèle dont chacun connaît pourtant les effets délétères.
Des rythmes scolaires parmi les plus déséquilibrés au monde
La France est aujourd’hui le seul pays au monde à imposer à ses enfants un rythme scolaire aussi déséquilibré : des journées parmi les plus longues, concentrant un nombre d’heures d’enseignement quotidien excessif, avec une semaine qui reste largement organisée autour de quatre journées pleines. Tous les travaux de chronobiologie, toutes les comparaisons internationales convergent : ces rythmes ne respectent ni les besoins physiologiques des enfants, ni leurs capacités d’attention, ni leur développement global.
Et pourtant, rien ne bouge. Pire encore, dans l’indifférence la plus totale, le gouvernement actuel vient de supprimer dans le budget 2026 la ligne budgétaire du fonds de soutien au développement des activités périscolaires créé par Vincent Peillon, fonds institué par la loi n° 2013-595 du 8 juillet 2013 d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République et qui permettait aux 1 200 communes ayant maintenu la semaine de neuf demi-journées de financer des activités périscolaires.
Et peu importe que cette réforme ait permis jusqu’à ce jour aux élèves de ces 1200 communes – environ 600 000 élèves, soit 10% des élèves scolarisés en maternelle et en élémentaire – d’accéder le plus souvent gratuitement à des activités artistiques, culturelles, sportives.
Cette décision est lourde de conséquences. Elle fragilise les collectivités les plus engagées, celles qui avaient fait le choix – souvent courageux – d’un modèle plus respectueux des enfants, plus équilibré, plus éducatif. Elle envoie surtout un signal clair : l’État ne soutiendra plus celles et ceux qui placent l’enfant avant les contraintes administratives ou budgétaires.
L’intérêt de l’enfant sacrifié sur l’autel de l’immobilisme
Derrière cette suppression, c’est une vision de la société qui se dessine. Une société qui continue d’imposer à sa jeunesse un rythme effréné, calqué sur les impératifs de l’économie adulte, du travail des parents, de l’organisation institutionnelle, sans jamais partir des besoins réels des enfants. Une société qui parle d’égalité des chances mais tolère que l’accès aux activités culturelles, sportives ou artistiques dépende désormais des moyens des familles ou des communes.
La convention citoyenne sur les temps de l’enfant aurait pu être l’occasion d’un sursaut démocratique. Elle aurait pu déboucher sur des choix politiques clairs, assumés, fondés sur la science et l’expérience de terrain. Elle aurait pu ouvrir un chantier structurant pour l’école du XXIe siècle. Elle n’aura été qu’un écran de fumée supplémentaire, une consultation sans lendemain, une promesse sans courage politique.
À force de renoncements, c’est la confiance qui s’érode. Confiance dans la parole publique, confiance dans la capacité de l’État à protéger les plus jeunes, confiance dans une démocratie qui consulte mais ne décide plus. L’intérêt de l’enfant, proclamé dans les discours, reste relégué au second plan dans les actes.
Renvoyé au-delà des prochaines échéances électorales de 2027, ce sujet majeur devra faire l’objet d’engagements politique concrets, volontaristes et assumés. Cela supposera du courage politique, de la constance et une véritable écoute de celles et ceux qui, sur le terrain, œuvrent chaque jour pour le bien-être des enfants : enseignants, élu.es locaux, professionnels de l’enfance, parents, associations d’éducation populaire, chercheurs…
Un choix de société fondamental
L’intérêt de l’enfant ne peut plus être un slogan commode brandi lors des discours de tribune avant d’être sacrifié sur l’autel de la facilité et de l’austérité budgétaire.
Respecter les temps de l’enfant, ce n’est ni une lubie pédagogique ni un luxe réservé à quelques territoires volontaristes. C’est un choix de société fondamental. C’est reconnaître que l’enfance n’est pas une variable d’ajustement mais un bien commun. À défaut d’un État à la hauteur, la mobilisation citoyenne, associative et territoriale devra s’amplifier pour refuser l’épuisement programmé de notre jeunesse.
Car une société qui maltraite le temps de ses enfants compromet son avenir. Et ce combat-là, loin d’être technique ou secondaire, est profondément politique.
Thèmes abordés



