Plusieurs recherches récentes ou en cours s’attachent à étudier ce qu’est « un « bon » opérateur sociosportif », selon les termes de Loïc Sallé, enseignant-chercheur membre de l’équipe Sociologie, histoire, éducation, représentations, pratiques et activités sportives (Sherpas) au sein de l’Université de Lille, lors des Journées d’étude et de formation (Jef) en sociosport, organisées en mars à Créteil.
Depuis 2023, le sociologue se penche sur les attendus et les représentations des institutions (collectivités de tous niveaux et services déconcentrés de l’Etat) à l’égard des acteurs sociosportifs auxquels elles font appel pour servir les politiques publiques. Ceux-ci ont été poussés à se poser la question de ce qui fait la légitimité d’une association sociosportive à leurs yeux, à l’occasion du dispositif des « 1 000 » postes d’éducateurs sociosportifs soutenus par l’Etat.
« Standardisation des procédures »
Les entretiens qu’il a conduits auprès d’associations sociosportives comme de représentants de collectivités territoriales et de services de l’État lui ont révélé que ces derniers recherchent moins « des compétences spécifiques liées à l’accompagnement des publics » que « des dimensions organisationnelles et structurelles ». Un opérateur sociosportif « légitime » est ainsi d’abord celui qui est capable de répondre à un appel à projets et de s’engager dans une convention très cadrée, avec des procédures très stabilisées. Pour le chercheur, « cet isomorphisme institutionnel invite les associations à la formalisation, mais aussi à la standardisation des procédures ».
Un opérateur est aussi « perçu comme professionnel », poursuit-il, s’il organise une évaluation régulière et en restitue les résultats, « maîtrise les codes bureaucratiques » et structure une interaction régulière avec les pouvoirs publics, par exemple avec des temps partenariaux. Les institutions recherchent aussi des structures ayant une certaine solidité financière, « ce qui n’est pas nouveau, précise Loïc Sallé, mais s’est accentué ».
Incitation à la neutralité politique
Elles incitent en outre à une « neutralité politique ». « Les institutions favorisent des opérateurs animés du souci de l’intérêt général, explique Loïc Sallé, mais attendent qu’ils le soient de manière non politique et non contestataire. De fait, les structures qui durent sont celles qui transforment leur engagement militant en action professionnalisée ». Avec le risque d’une perte de leur identité, et de « leur rôle social et politique originel », pointe-t-il.
Mais en ont-elles conscience ? Voilà qui n’est pas certain, à en croire François Le Yondre, maître de conférences à l’Université de Rennes 2 et directeur du laboratoire Valeurs, innovations, politiques, socialisations et sports (Vips2). Selon les premiers résultats d’une étude qu’il coordonne sur l’impact de la formation d’éducateurs sportifs au sociosport, cette formation « produit un effet d’acculturation » au sociosport vers lequel se tournent de plus en plus de clubs, soit par conviction, soit parce qu’ils observent, souligne le chercheur, « que les subventions vont de plus en plus être conditionnées à des critères spécifiques ». De leur point de vue, un « bon opérateur » est de fait un acteur efficace sur le plan opérationnel.
Des philosophies d’action divergentes
Mais les éducateurs sociosportifs que le chercheur a interrogés, ont majoritairement « une sensibilité politique assez faible », pointe-t-il en les comparant aux travailleurs sociaux, qui se positionnent traditionnellement dans ce domaine. Cette dimension est même absente de leur formation.
Les éducateurs sociosportifs et leurs structures répondent pourtant à « des enjeux à la dimension politique incontournable », souligne François Le Yondre, qui cite l’exemple de l’utilisation du sport dans l’accompagnement de réfugiés : « Certains dispositifs visent son utilité pour le soin, notamment des traumatismes ; d’autres, centrés sur la compétition, ciblent l’intégration par l’assimilation et la responsabilité individuelle, tandis que d’autres, encore, font du sport un levier d’épanouissement de ces personnes, explique-t-il. Il y a là trois approches très différentes, qui se retrouvent dans des revendications politiques ».
Il raconte avoir surpris des acteurs sociosportifs en leur apportant cette explication : « Ils agissent spontanément avec des modèles incorporés, mais lorsqu’on leur démontre leur dimension politique, ils réalisent que ceux-ci ne correspondent souvent pas à leurs convictions. Le grand risque, s’ils ne l’appréhendent pas, c’est que le sociosport devienne un outil de relais d’un schéma politique tout en dépolitisant en surface ».
Appel à prendre position
Des enjeux qu’a confirmés lors des Jef, Erwan Godet, directeur de Breizh insertion sport et co-président d’Impact social par le sport : « En tant qu’acteur sociosportif, on est dans une forme de schizophrénie : les projets sont commandés par leur modèle économique, mais si on jongle avec la politique, nos financements peuvent être coupés, témoigne-t-il. Si les institutions du territoire, encore, sont de plusieurs obédiences, nous allons vers un apolitisme. Pourtant, auprès des publics, nous sommes dans une démarche politique – pas politicienne, mais au sens du fait politique ». Il prévient les autres « piliers », avec lui, du champ sociosportif : « Si on ne prend pas position avant 2027, l’histoire du sociosport va vite s’arrêter ».












