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Sécurité publique

Médiatisation de la délinquance : 20 ans de dérives verbales

Publié le 25/01/2022 • Par Auteur associé • dans : A la Une prévention-sécurité, Actu prévention sécurité, France

Police nationale
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Comment en 20 ans, les hommes et femmes politiques ont-ils surinvesti la thématique sécuritaire à l’aide de petites phrases et de déclarations violentes dans les médias ? Et quelle est la responsabilité de ces derniers dans cette surenchère ? Dans un article paru le 25 janvier dans The Conversation, repris par la Gazette, Driss Aït Youssef (UGEI), docteur en droit public, chargé de cours, président de l'Institut Léonard de Vinci, Pôle Léonard de Vinci – UGEI, revient sur cette course à la rhétorique guerrière, qui est déjà à l’œuvre dans le cadre de la campagne actuelle.

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Valérie Pécresse candidate à la prochaine élection présidentielle a de nouveau préconisé l’utilisation du Kärcher pour mettre de l’ordre dans la rue.

Les personnalités politiques entretiennent un rapport laborieux avec la sécurité. Ce constat concerne tout particulièrement les ministres de l’Intérieur puisqu’ils sont les plus exposés, cette mission leur revenant. Les Français attendent de leurs dirigeants et en particulier du « premier flic de France » une juste conciliation entre la garantie de sécurité et le maintien de leurs libertés.

Pour Thomas Hobbes, philosophe du XVIIe siècle, l’homme est animé d’une passion infinie pour le désir et le pouvoir jusqu’à affronter en permanence ses semblables. L’exigence de protection serait devenue l’essence même du passage de l’état de nature à l’état de droit et justifie la constitution d’un pacte par lequel chaque individu doit accepter de transférer sa liberté de nuire au souverain en contrepartie d’une garantie de sécurité collective.

Les citoyens exigent, aujourd’hui du dépositaire de l’ordre public qu’il assume cette obligation de sécurité. Elle a d’ailleurs régulièrement constitué une attention au rang de priorité pour les Français.

La défaite de Lionel Jospin, candidat à l’élection présidentielle de 2002 est encore dans les esprits. Le bilan de Nicolas Sarkozy en matière de sécurité serait aussi pour partie à l’origine de sa défaite à l’élection présidentielle de 2007.

Cette médiatisation des faits divers peut exposer dangereusement les détenteurs de la puissance publique.

Faits divers et réactions politiques

En 2002, l’affaire Paul Voise avait choqué l’opinion. Ce modeste retraité de 72 ans avait été roué de coups le 19 avril par des jeunes qui avaient fini par incendier sa maison.

Témoignant le visage tuméfié devant des caméras, ce vieil homme était présenté comme le symbole de l’insécurité en France, contribuant ainsi pour une petite part, à propulser, 3 jours après cette agression, Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles de 2002. Ce choc politique fait, depuis, peser une menace permanente sur les gouvernants en quête de réélection.

Autre évènement, en octobre 2005, le ministre Sarkozy en visite à Argenteuil proposait aux habitants de les débarrasser de la « racaille ». Cette visite s’était opérée sous autant de projectiles que de projecteurs. Cette mise en scène était destinée à montrer un ministre de l’Intérieur offensif contre des occupations intempestives de halls d’immeuble.

En novembre 2005, certains territoires ont connu des violences urbaines inédites après le mort de deux jeunes habitants de Clichy-sous-Bois. La couverture médiatique donnait le sentiment que tous les quartiers de France étaient pris de violence alors que ce phénomène était difficilement quantifiable. Des médias qui publiaient quotidiennement le nombre de voitures brûlées ont fini par stopper ces décomptes afin d’éviter une concurrence inutile entre les territoires ce qui a, pour la circonstance enchanté le pouvoir en place soucieux de montrer une situation maîtrisée.

Autre exemple, le 19 septembre 2006, des policiers étaient pris à partie par des individus dans un quartier de Corbeil-Essonnes. Un capitaine de CRS sera hospitalisé. La mobilisation médiatique est importante. Elle conduira, même la direction de l’hôpital à organiser un pool de journalistes pour gérer un flux important de médias.

Nicolas Sarkozy alors ministre de l’Intérieur, comprendra la nécessité de visiter le policier blessé. Cette initiative marquera pour longtemps la posture davantage martiale que protectrice d’un ministre de l’Intérieur en guerre permanente contre l’insécurité.

Des choix éditoriaux orientés

Les problématiques de sécurité intéressent les médias et particulièrement les chaînes d’informations en continu qui diffusent des faits divers suivis de débats quelquefois orientés politiquement. Ces choix éditoriaux répondent à plusieurs besoins. D’une part, la nécessité de gagner des audiences indispensables au fonctionnement de la station et d’autre part répondre à une ligne éditoriale en diffusant des positions à droite de l’échiquier politique. Pour contrer ces discours, certains médias ont recours à la méthode du fact-checking (vérification des faits) afin de déconstruire des thèses ou rétablir des vérités.

Par ailleurs, certaines formes de délinquance sont encouragées par leur médiatisation. C’est le cas des violences entre bandes. Selon le sociologue Gérard Mauger, la mise en lumière médiatique de jeunes qui passent pour la première fois à la télé favorise le mimétisme chez d’autres jeunes.

Des politiques, eux convaincus d’être pertinents, sont pris dans le piège de la surenchère en étant contraints de proposer des initiatives toujours plus sévères au point qu’elles relèveraient de l’inconstitutionnalité comme l’expulsion « de tous les étrangers en lien avec le fondamentalisme islamiste ».

Un précédent

En chargeant médiatiquement les délinquants lors de son déplacement à Toulouse en 2003, Nicolas Sarkozy a créé un précédent mettant sur ses épaules une quasi-obligation de résultat.

Cela s’est également traduit, dans le cadre d’une politique de sécurité, par le déploiement entre 2012 et 2017 de policiers et gendarmes sur la voie publique sans pour autant définir d’objectifs précis. Cette volonté d’aller vite pour afficher un bilan a eu – entre autres – pour conséquence de réduire le temps de formation des policiers. Cette réduction a un impact dans la relation entre cette institution et la population.

En réalité, ces opérations de communication souvent sans lendemain donnent un sentiment d’impuissance face à une délinquance qui, elle progresse. C’est le cas par exemple des violences aux personnes qui constituent le point central de la délinquance qui a progressé en 2006 de 5,6 %. Les violences physiques ont progressé elles de 9,8 % durant la même année.

D’ailleurs, un rapport de la Cour des comptes dresse un bilan très mitigé de la politique de sécurité pour la période 2003-2007. Pourtant, cela n’a pas empêché Nicolas Sarkozy d’atteindre la présidence de la République. En somme, cette surenchère verbale peut être interprétée comme une promesse électorale aux effets bénéfiques.

Une rhétorique guerrière

Une décennie plus tard, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, pour marquer son engagement dans la lutte contre la délinquance, utilise une rhétorique guerrière donnant le sentiment que des territoires entiers sont contrôlés par de dangereux cartels.

Le but recherché est naturellement un fort relais médiatique de ses propos. Ces charges verbales ne font, en réalité qu’augmenter l’exaspération des Français.

Après 20 ans de médiatisation de la violence, le personnel politique n’a organisé aucun repli vers des bases plus sereines. Bien au contraire, les prétendants à l’élection présidentielle rivalisent d’idées pour le moins discutable comme la création d’un Guantanamo à la française alors même que les dirigeants américains cherchent désespérément à fermer cette aberration juridique.

Un autre candidat assimile, lui, la délinquance au « jihad ». Or, certains médias participent à cette surenchère verbale qui contribue à enflammer les débats. C’est ce que rappelle le Tribunal judiciare lorsqu’il condamne Eric Zemmour et Cnews. En effet, Eric Zemmour a été condamné en sa qualité de « complice » de la chaîne d’informations déclarée, elle, coupable d’incitation à la haine.

Ce phénomène n’est pas nouveau. Il s’inscrit même dans une stratégie politique. Elle fait un écho aux déclarations de Matteo Salvini, ancien ministre de l’intérieur italien qui ne dissociait jamais un immigré d’un délinquant.

En définitive, ceux qui prétendent lutter contre la délinquance par l’abondance d’invectives génèrent davantage d’insécurité qu’ils ne sont censés en résorber. En multipliant des propos sur une soi-disant guerre des civilisations qui se préparerait, ces acteurs alimentent un climat anxiogène. Cette surenchère leur permet de se positionner… un temps durant auprès des Français comme étant les mieux à même de combattre la délinquance.The Conversation

Driss Aït Youssef, Docteur en droit public, chargé de cours, président de l’Institut Léonard de Vinci, Pôle Léonard de Vinci – UGEI

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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