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[Interview] Fractures territoriales

« Le terme “territoires” est une ficelle médiatique et politique »

Publié le 05/10/2021 • Par Romain Gaspar • dans : A la une, France

Aurelien-Delpirou
VV/LA GAZETTE
Pour mieux comprendre le retour en grâce des questions territoriales, « La Gazette » a rencontré le géographe ­Aurélien ­Delpirou, qui dénonce le triomphe d’une vision binaire du territoire et le culte de la proximité. Ce maître de conférences à l’Ecole d’urbanisme de Paris, détaché au secrétariat général du Club ville aménagement, regrette que cette politisation et cette médiatisation se résument souvent à « une ficelle » pour décrire une réalité souvent « fantasmée ou nostalgique », bien loin de l’état des connaissances aujourd’hui sur ces questions de fractures territoriales.

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De la « République des territoires » de ­Xavier ­Bertrand au « tour de France des territoires » ­d’Emmanuel ­Macron, en passant par « l’équipe des territoires » structurée par des élus locaux autour­ d’Anne ­Hidalgo… A moins de huit mois de l’élection présidentielle, on ne jure plus que par les « territoi­res ». Chaque candidat ou futur candidat a sa bonne formule.

Même les grands médias nationaux s’y sont mis. Nouvelles émissions ou rubriques, multiplication des chaînes locales de BFM Régions, émissions décentralisées à la radio… Le local redevient à la mode et le moment est venu de parcourir la France pour aller rencontrer des citoyens avant l’élection suprême de la Ve République. Il faut dire que le mouvement des « gilets jaunes » a probablement cristallisé l’idée que les journalistes, tout comme les politiques sur la scène nationale, sont trop parisianistes et déconnectés des préoccupations des ­Français.

Pour mieux comprendre ce retour en grâce des questions territoriales, « La Gazette » a rencontré le géographe ­Aurélien ­Delpirou, qui dénonce le triomphe d’une vision binaire du territoire et le culte de la proximité. Ce maître de conférences à l’Ecole d’urbanisme de Paris, détaché au secrétariat général du Club ville aménagement, regrette que cette politisation et cette médiatisation se résument souvent à « une ficelle » pour décrire une réalité souvent « fantasmée ou nostalgique », bien loin de l’état des connaissances aujourd’hui sur ces questions de fractures territoriales. « Je pense que les ­Français sont passionnés de ces questions et qu’ils sont beaucoup plus prêts que leurs élus à s’en saisir de manière assez apaisée », estime ­Aurélien ­Delpirou.

Observez-vous un changement de perception récent des territoires dans les médias et par le personnel politique ?

Aurélien Delpirou : Ces quatre dernières années, la politisation et la médiatisation de la question territoriale se sont renforcées. On peut dire qu’il y a une forme de rééquilibrage dans une presse nationale très concentrée à Paris, qui a mis beaucoup de temps à accueillir des sujets territoriaux et qui a des biais de représentation liés aux origines et profils mêmes de leurs journalistes. Il y a une visibilité nouvelle et une forme de basculement par rapport à un discours dominant de la fin des années 90 aux années 2010 centré sur l’excellence, la compétitivité des grandes villes, le «big is beautiful » et la métropolisation. Ce discours a eu des traductions législatives dans le quinquennat de ­François ­Hollande, mais il y avait une continuité politique sur ce sujet avec son prédécesseur ­Nicolas ­Sarkozy.

Le rééquilibrage du discours politique ambiant ne me gêne pas. Toutefois, il convient de le relativiser. La presse quotidienne régionale a toujours été et reste la plus puissante en termes de diffusion en France. « Ouest France » est par exemple le journal le plus vendu. Le journal télévisé de ­Jean-Pierre ­Pernault sur TF1, qui accordait près de vingt-cinq minutes aux régions et aux terroirs chaque jour, était le plus apprécié des ­Français. Chacun a l’impres­sion que l’on ne parle pas de l’autre, alors que lorsque l’on regarde les audiences, seule une petite partie de la France lit « Télérama » ou regarde « Quotidien », l’émission de ­Yann ­Barthès sur TMC.

Et ce qui me frappe, c’est d’entendre certains éditorialistes réactionnaires critiquer les « fantasmes de quelques bobos parisiens », alors que ce sont presque toujours des habitants des beaux quartiers de la capitale. Comme s’ils n’avaient pas, eux aussi, des prismes déformant leur analyse !

Pensez-vous que le mouvement des « gilets jaunes » a joué un rôle dans ce retour en grâce des territoires ?

Les « gilets jaunes » ont permis de diffuser dans les médias un champ lexical qui n’existait auparavant que dans la sphère de la recherche. C’est le moment où se sont installés dans la presse les mots péri­urbain, franges périphériques, espace rural, par opposition à des termes un peu plus connus du grand public mais pas banalisés, comme métropole ou métropolisation…

Les « gilets jaunes » ont donné une visibilité nouvelle à ces espaces et ont contribué à cristalliser le débat autour des questions territoriales, mais ils n’en sont pas pour autant le point de départ. La spatialisation ou la géographisation du débat public s’est affirmée depuis dix ou quinze ans. On le voit, par exemple, avec les ouvrages de ­Christophe ­Guilluy, ­Hervé Le Bras, ­Jérôme ­Fourquet, ­Emmanuel ­Todd… Il y a une tendance de fond pour substituer la question territoriale à la question sociale alors qu’on est très nombreux à penser qu’elles sont intimement liées et qu’il faut les analyser ensemble, de manière complémentaire.

Comment expliquez-vous que tout le monde essaie de se réapproprier cette antienne de « territoires » ?

Tout le monde essaie de se réapproprier ce terme, mais chacun y met ce qu’il veut. La proximité, le local, les circuits courts, le fait de mettre les mains dans le cambouis, des valeurs, des identités, des lieux de préservation de formes de sociabilité et de solidarité anciennes que la mondialisation libérale viendrait complètement briser… Tout le spectre politique surfe sur cette mode ­territoriale.

Le territorialisme est devenu un attrape-tout, comme si le local était l’unique réponse à l’ensemble des défis, des problèmes, des tensions qui traversent la société française. Je pense que c’est erroné et dangereux. C’est une ficelle politique et médiatique que chacun tire pour se donner une forme de légitimité et d’ancrage. On est en train de politiser et de polariser cette question à travers des oppositions binaires (« Paris et le désert français », « la France périphérique », etc.). C’est aussi, sans doute, une réaction au macronisme, qui est perçu comme un mouvement « hors-sol », construit ex nihilo, sans aucun ancrage territorial.

Comment expliquez-vous le décalage entre l’état de la recherche et le débat médiatique sur les questions territoriales ?

Notion centrale des géographes, le territoire a été historiquement défini de manière plutôt neutre. C’est un espace qui est approprié par une société locale et fait l’objet de pratiques sociales, de représentations. Donc, on peut analyser beaucoup de choses avec la grille de lecture territoriale. Le problème est que certains idéologues tentent de la détourner pour dessiner à gros traits des « fractures » territoriales. Ils se sont autoproclamés défenseurs des « territoires » et, par une extension culturaliste nauséabonde, des « petits Blancs » déclassés tentés par le vote populiste… Mais cette thèse a été largement invalidée par les enquêtes. Elle se fonde sur des méthodes erronées et des catégories figées, voire chargées idéologiquement.

La conséquence est que la média­tisation de ces questions est en décalage total avec la réalité que vivent les ­Français. On est face à une grande mutation des territoires en France. Il n’y a plus de local qui soit totalement figé, épargné, à l’abri du vaste monde. C’est un mythe. Et il n’y a quasiment plus d’habitants assignés à résidence toute une vie. On est dans une société de la mobilité sociale, professionnelle, résidentielle – avec bien sûr ses blocages et ses pesanteurs. On utilise un concept pour décrire une réalité soit fantasmée, soit nostalgique, qui ne correspond en rien au fonctionnement du territoire français, comme nous le montrent toutes les études.

Il est temps d’abandonner les postures et les catégories obsolètes pour regarder la réalité en face, nommer et identifier les vrais problèmes et leur apporter des réponses adaptées.

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Commentaires

« Le terme “territoires” est une ficelle médiatique et politique »

Votre e-mail ne sera pas publié

Al

06/10/2021 09h33

Cette utilisation de la notion de territoire dans le discours politique c’est aussi je pense un moyen de se relégitimer, dans un contexte de défiance marqué. ça permet aux élus nationaux de montrer qu’ils prennent en compte « la réalité de ce qui vivent les français », qu’ils ont une connaissance (avérée ou non) des spécificités locales et donc qu’ils sont en mesure de s’adresser à tous à travers un discours pourtant général et abstrait. ça permet également comme souligné de mobiliser des affects sur des thèmes comme la tradition, le savoir-faire, et de repenser à la marge l’économie du pouvoir sans pour autant franchir le pas d’une réforme globale des institutions de la Vème république, et sans pour autant aborder la question sociale comme dit.

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