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DÉRIVES SECTAIRES
Quand les gourous veulent initier les soignants
Olivier Bonnin | Dossier Santé Social | Publié le 16/05/2013

Les formations aux soins alternatifs, peu contrôlées, pullulent. Une aubaine pour les charlatans, ainsi que pour les sectes.

Deux jours de stage pour s’essayer aux « soins avec les pierres, cristaux et les bols chantants tibétains ». Dix-huit jours de formation pour s’initier au « décodage biologique » et « retrouver le trauma gelé dans le temps » à l’origine de tout symptôme. Deux années de cursus de « maître praticien professionnel en reiki » pour apprendre à « ré-harmoniser l’énergie ». Ces prochains mois, les offres de formation ne manquent pas pour les amateurs d’ésotérisme et de thérapies alternatives. « Tant mieux si certaines de ces techniques font du bien, même si c’est par l’effet placebo », admet le sénateur (RDSE) Jacques Mézard (lire son témoignage), rapporteur d’une commission d’enquête sur le sujet (1). Toute la difficulté est de savoir « où s’arrête le charlatan – voire l’escroc – et où commence le gourou », comme l’indique le document.

« Eden »

Car le terrain est miné. Nombre de professionnels sont en quête de bien-être. « Lorsque l’on travaille avec des personnes autistes ou en fin de vie, on peut avoir besoin de se ressourcer », rappelle Richard Langlet, délégué aux affaires juridiques d’Unifaf, l’organisme paritaire collecteur agréé (OPCA) de la branche sanitaire, sociale et médico-sociale privée à but non lucratif. Parallèlement, « ces personnels sont à la recherche de méthodes pour progresser dans la bientraitance, ou pour soulager la douleur de leurs patients ». Les vertus antalgiques promises par les « champs magnétiques pulsés », par exemple, peuvent donc les intriguer. Enfin, « les usagers en situation de faiblesse sont eux-mêmes demandeurs de nouvelles thérapies », poursuit Richard Langlet. Dans une société volontiers friande de procédés naturels, les traitements alternatifs aux médicaments, fatalement, intéressent. Le marché des formations, dès lors, constitue un éden pour les charlatans et les gourous désireux de monnayer leurs « savoirs ».

Ainsi, selon la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), 20 % des formations relèvent du « comportemental » ou du « développement de soi ». Et « c’est justement dans ce domaine que le risque sectaire peut souvent être le plus important, avec celui de la santé, par le biais des pratiques non conventionnelles à visée thérapeutique ». La Miviludes évalue à 1 800 le nombre de structures d’enseignement et de formation « à risques ».

Six pistes pour éviter les dérives

Parmi les 41 propositions présentées par la commission d’enquête sénatoriale sur les dérives thérapeutiques et sectaires, 6 portent sur la formation, qu’elle soit initiale ou continue. Les élus appellent à mieux contrôler l’usage du terme « université » et à recenser les diplômes universitaires portant sur des pratiques non conventionnelles. Ils préconisent de mieux sensibiliser et coordonner les acteurs de la formation continue ; et proposent d’extraire les métiers dangereux de la nomenclature de Pôle emploi. Enfin, les sénateurs prônent un label garantissant l’absence de dérive thérapeutique ou sectaire. « Quelle garantie offrirait cette nouvelle norme ? » réagit Richard Langlet, délégué aux affaires juridiques d’Unifaf. Ce dernier espère avant tout « davantage de contrôle des organismes de formation, et de coordination entre les services régionaux compétents ».

Labels trompeurs

Or qu’ils soient charlatanesques ou sectaires, ces organismes avancent, naturellement, masqués. Que penser, par exemple, de la conférence « écomédecine », qui traitera notamment d’ostéopathie et de médecine chinoise, en octobre à Paris ? Sur Internet, les organisateurs de ce colloque « susceptible d’être prise en charge au titre de la formation » revendiquent « le haut patronage de Marisol Touraine ». Il suffit pourtant d’interroger le ministère de la Santé pour apprendre que ce soutien n’a jamais été accordé… et n’a même pas été demandé ! Quant au Collège européen de naturopathie traditionnelle holistique (Cenatho), à Paris, il arbore sur son site des labels rassurants, tels que celui de l’Office professionnel de qualification des organismes de formation (OPQF). Il initie pourtant à des pratiques douteuses, telles que l’iridologie, méthode de diagnostic fondée sur un simple examen de l’iris. Ce type de label ne garantit pas « que l’organisme ne présente aucun risque », commente Jacques Mézard, dans son rapport.

Effectivement, la commission d’enquête sénatoriale met en lumière une faille dans le secteur de la formation : la « dilution des responsabilités entre les différents acteurs de régulation ». « N’importe qui peut ouvrir une école de sophrologie », rappelle Richard Langlet. Et sur les 60 000 organismes de formation recensés, « seulement 800 sont contrôlés chaque année », relève la commission d’enquête.

Quant aux labels et aux qualifications, ils ne s’attachent guère aux dérives sectaires. Par exemple, pour accepter des diplômes dans son répertoire national, la Commission nationale de certification professionnelle se base sur quatre critères, et « principalement sur les débouchés », estime Richard Langlet. Ainsi y figure le titre « intervenant spa et bien-être », consacré notamment aux techniques du shiatsu ou des pierres chaudes. Or cette reconnaissance ouvre à la plupart des financements au titre de la formation continue.

De même, Pôle emploi a créé une fiche pour tous les postes de « développement personnel et bien-être », dans son Répertoire opérationnel des métiers et des emplois (Rome). Sous le code K1103 sont ainsi englobés les « praticiens en reiki », les « intervenants en iridologie », ou les « énergéticiens ». D’après la commission sénatoriale, les organismes qui forment à ces métiers en tirent de la légitimité, notamment pour être qualifiés par l’OPQF.

Ouvrir l’oeil

Dès lors, que peut un OPCA tel qu’Unifaf, pour trier les 300 000 demandes de financement de formation qui lui parviennent, chaque année, des directeurs d’établissements ou des salariés ? Face à un dossier fantasque, « nos marges de manoeuvre sont faibles, répond Richard Langlet. Si l’organisme est conforme à la réglementation, nous n’avons guère de motif de refus. Arguer d’un soupçon de dérive sectaire nous exposerait à un procès ! » Au moins Unifaf s’appuie-t-il sur un comité d’éthique interne, créé en 1998 : lorsque celui-ci repère des risques pour l’intégrité des salariés ou de leurs usagers, l’OPCA s’efforce de réorienter le demandeur vers un autre organisme.

Quant aux personnels et aux directeurs d’établissements, il leur reste à ouvrir l’oeil. Florence Leduc, directrice de la formation à la Fehap (2), recommande la plus grande vigilance : « Il faut s’assurer que l’organisme est connu, examiner ses références, vérifier le contenu des formations, voire rencontrer les responsables. » En attendant que les grands maîtres de la manipulation soient enfin évincés du marché.

NOTES

(1) « Dérives thérapeutiques et dérives sectaires : la santé en danger [1] », publié le 10 avril.
(2) Fédération des établissements hospitaliers et d’aide à la personne privés non lucratifs

TÉMOIGNAGE

« Une grande porosité »

Jacques Mézard, sénateur (RDSE), rapporteur de la commission d’enquête sénatoriale sur l’influence des sectes dans le domaine de la santé

« Notre commission d’enquête a observé une grande porosité entre les dérives thérapeutiques et les dérives sectaires. Les organisations sectaires ont développé des discours très hostiles à la médecine et au service public : elles mettent en cause les vaccins, la psychiatrie, la transfusion, et revendiquent une liberté thérapeutique. Appuyé par les derniers scandales pharmaceutiques, ce discours entraîne une défiance de l’opinion par rapport à la médecine, qui a pourtant réalisé de grands progrès. Certains s’engouffrent dans cette brèche pour proposer des pratiques thérapeutiques non conventionnelles. Et ces officines savent très bien utiliser la Toile pour figurer en bonne place dans les moteurs de recherche. Tant mieux si certaines techniques font du bien, même si c’est par l’effet placebo. Mais lorsqu’elles dévient vers de l’emprise mentale, ou un arrêt des soins, cela fait vraiment peur. »

POUR ALLER PLUS LOIN

A lire

En 2012, la Miviludes a publié le guide Savoir déceler les dérives sectaires dans la formation professionnelle. La mission interministérielle donne des clés pour reconnaître les signaux d’alerte dans les méthodes du formateur. La déstabilisation mentale est « le point de départ incontournable de l’emprise sectaire » ; peuvent ensuite se manifester une rupture avec l’environnement d’origine, des atteintes à l’intégrité physique, ou des exigences financières exorbitantes.