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DOSSIER : Les responsables des services techniques au coeur de la crise sanitaire
Dossier publié à l'adresse https://www.lagazettedescommunes.com/671468/on-a-un-boulot-a-faire-on-a-signe-pour-on-le-fait/

CORONAVIRUS
« On a un boulot à faire, on a signé pour, on le fait »
Albane Canto | A la une | Actualité Club Techni.Cités | France | Publié le 30/03/2020

Au cours de cette semaine, la rédaction de Techni.Cités vous propose des témoignages d’ingénieurs des services techniques, qui sont sur le terrain pour organiser la continuité des services dans les collectivités. Directeur de service technique, d’un syndicat d’eau, de déchet, de voirie, d’espaces verts, animateur de cellule de crise ont répondu présent pour raconter leur quotidien par temps de crise. Pour le premier témoignage, notre directeur des services techniques d’une ville de plus de 100 00 habitants a souhaité rester anonyme. Pour une parole franche et directe.

ingenieurs 1« Je suis responsable du service technique d’une ville de plus de 100 000 habitants et je gère le plan communal de sauvegarde (PCS [1]). Aujourd’hui, j’ai traité 79 appels, et coordonné 48 actions terrain. Je ne compte pas les mails et les SMS [2]. Les interventions urgentes s’enchaînent (aide aux structures hospitalières, etc.).

Les PCA [3] (plan de continuité d’activité) ne permettent pas d’anticiper cette situation de crise. Elle est inédite et aucun scénario de ce type n’a jamais été sérieusement envisagé. Et il y a la réalité. Certains cadres sont absents. Les gens ont peur. Mon supérieur, dont l’âge et l’état de santé le placent dans les personnes « à risque particulier » est arrêté. L’aspect psychologique est important. Ensuite, il y a les abrutis, ceux qui sont ravis d’être en vacances. Et il y a ceux qui paniquent. C’est humain. Mais j’ai dû les écarter, surtout parmi les encadrants, car il ne faut pas créer de crises dans la crise. Je ne porte aucun jugement sur ces derniers. Chacun réagit comme il peut.

« Il faut montrer qu’on est là »

Il y a trois types de fonctionnaires : d’abord, ceux qui peuvent faire du télétravail : la comptabilité, les actes administratifs, les marchés publics, le juridique… Puis, le cœur de métier, les services techniques. Ceux-là viennent directement sur site depuis leur domicile. On a mis en place, en catastrophe, des process pour cela. Enfin, ceux pour lesquels le télétravail est impossible car ils sont chargés d’ouvrir les écoles, de nettoyer les rues, de faire fonctionner les feux de signalisation, réparer les trous des voiries, etc. Ces agents sont obligés de venir travailler, avec des précautions drastiques pour éviter les regroupements. Pour eux, il faut montrer qu’on est là. Je doute parfois de la durabilité du système. Mais il faut que cela tienne. Je suis fier d’eux et je suis fier d’avoir des collègues qui se mobilisent dans ces circonstances.

Pour ceux qui ne viennent pas travailler, il y a un appel aux bonnes volontés pour constituer un centre  d’appel et prendre des nouvelles  des personnes fragiles. Mais tout le monde n’est pas en capacité pour cela. Même si la personne est volontaire. Il faut savoir gérer cela.

Quatre blocs essentiels

J’ai déterminé quatre blocs essentiels :

Ces quatre blocs, c’est le minimum.  Mais tout cela ne tient que grâce à la DSI [4] (direction des systèmes informatiques) qui se bat pour garder opérationnels nos moyens de communications et permettent le télétravail du plus grand nombre.

Même si on ne se voit pas entre cadres, on se parle par téléphone, ou parfois à l’extérieur, en petit groupes. Je ne veux pas de héros, je ne suis pas un héros. Le héros, on le décore à titre posthume. Je le rappelle régulièrement à mes [5] équipes : on a  un boulot à faire, on a signé pour, on le fait. Je rappelle qu’un pompier, en arrivant sur un incendie, commence par assurer sa sécurité. Car pour aider les autres, il faut être capable de le faire.

Intérêt collectif et intérêt particulier

Et puis il y a la vie personnelle. Ma femme est infirmière à l’hôpital, j’ai des enfants. Le proviseur du collège a appelé car ils ne sont pas très impliqués. Je lui ai expliqué. Peut-être que mes enfants redoubleront. Ce n’est pas grave [6] de redoubler. Ma femme et moi assumons notre responsabilité. S’il faut choisir entre l’intérêt collectif et mon intérêt particulier, mon choix est fait et je devrai en assumer les conséquences, même si nous sommes aussi inquiets pour nos enfants. Je sais que je ne vais pas en sortir indemne au niveau psychologique. Je suis en mode analytique et froid : je sais que mes émotions ne doivent pas guider mon action, ni les choix que je prends. Et ça va monter crescendo. Le pire sera la semaine prochaine. La première chose que j’ai faite en activant le PCA, c’est de prévoir mon remplaçant. Ça peut arriver et cela demande une grande dose de sang-froid. J’ai reçu l’appel d’un collègue dans l’Est : « Je ne t’appelle plus, je l’ai ».

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