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BIBLIOTHÈQUES
« Chut ! », quand une bibliothèque crève l’écran
Hélène Girard | Actualité Culture | France | Publié le 25/02/2020 | Mis à jour le 27/02/2020

"Chut !", le film réalisé par Alain Guillon et Philippe Worms à la bibliothèque Robert Desnos de Montreuil (Seine-Saint-Denis), sort en salle le 26 février. Les deux réalisateurs ont glissé leur caméra dans le quotidien d'une bibliothèque où l'équipe se démène pour mener une action d'émancipation culturelle.

CHUT-UNE [1]

Dans des faisceaux de lumière acidulée, des ados se déhanchent sur des rythmes syncopés : c’est une soirée électro, à la bibliothèque Robert Desnos [2] de Montreuil (Seine-Saint-Denis). Les jeunes qui ont participé durant l’année 2017-2018 à l’atelier d’éducation aux médias d’Aline Pailler, journaliste-productrice à France Culture, en résidence à la bibliothèque, sont là les yeux brillants et la mine réjouie.

C’est une des scènes emblématiques du documentaire « Chut ! [3] », réalisé par Alain Guillon et Philippe Worms, et qui sort en salle le 26 février. Un film qui donne à voir la vie d’une bibliothèque, « où, à bas bruit, se dessine un avenir », comme le précise le sous-titre.

Lors de la soirée disco, les ados ont fait la fête. Mais pas que. « La bibliothèque est restée ouverte jusqu’à 5h30, heure du premier métro. Car après le disco, nous avons proposé des séances sur l’histoire de la musique », raconte Fabrice Chambon, le directeur de l’équipement.

La bibliothèque, « lieu du vivre »

Le projet cinématographique est né dans la tête d’Alain Guillon, après un atelier de conversation pour non-francophones, auquel il apporta un jour sa contribution en tant qu’allophone. « L’intégration ne peut pas réussir sans maîtrise de la langue, justifie le réalisateur, séduit par cette initiative d’apprentissage du français dans une ville où un habitant sur quatre est né à l’étranger (1) [4]. Dans la foulée, il fait part de son idée à son complice de longue date Philippe Worms, et à Fabrice Chambon.

Après une période d’observation, Alain Guillon (le cadreur) et Philippe Worms (le monteur), se fondent dans l’équipe de bibliothécaires, en fonction du programme d’activités. « Pendant un an, nous sommes venus régulièrement filmer ce qui se passait dans cette bibliothèque, explique Philippe Worms. C’est-à-dire une action sociale forte, l’apprentissage de la langue, de la prise de parole, etc. Ce lieu, où tout est gratuit, constitue un refuge, où l’on accède aux livres et aux savoirs par le biais des mots. »  Un refuge, où la vie bat son plein.  « La bibliothèque est autant le lieu des mots que celui du vivre », analyse Alain Guillon, citant l’académicien Erik Orsenna, co-auteur, en 2017, avec l’inspecteur général des affaires culturelles Noël Corbin, d’un rapport sur les équipements de lecture publique qui a fait date : Voyages au pays des bibliothèques [5].

Le bibliothécaire « sociologue de son territoire »

Des lycéens attablés pour préparer un exposé ; des usagers réunis pour donner leur avis sur la vie de la bibliothèque ; une SDF qui a installé son campement derrière un des murs vitrés de l’édifice… et qui pousse la porte pour partager son amour des mots et des phrases joliment troussées ; une séance tous publics pour en savoir plus sur le blues ; des tout-petits qui vivent leur premier contact avec le livre… les séquences s’enchaînent, entrecoupées de retours au hall d’accueil où va et vient un public bigarré dans une ambiance de ruche.

« Pour être efficace, tout bibliothécaire devrait se faire le sociologue de son territoire, estime Fabrice Chambon. Il faut s’adresser à tous, faire en sorte que tous les publics se croisent. »

« Chut ! » largement soutenu par l’Etat

Séduit par le message porté par le film sur les missions de service public des bibliothèques, l’Etat a pris en charge un peu plus de la moité de son budget : 50 000 euros, sur un total de  85 000 euros (soit 40 000 apportés par la Drac d’Ile-de-France et 10 000 euros par  l’Agence nationale de la cohésion des territoires [ANCT]). Est-Ensemble (l’établissement public territorial dont fait partie Montreuil) y a contribué  à hauteur de 10 000 euros, la Ville de Montreuil 5000 euros. La Mutuelle nationale territoriale (MNT) a versé avec 10 000 euros. Le reste (10 000 euros) correspond à l’ investissement du producteur Matthieu Lamotte (aaa production).

Actions « militantes » des bibliothécaires

Si son titre invite au silence – après minuit ! -, nul doute que le film va faire le buzz dans le monde des bibliothécaires, des éducateurs, des acteurs du champ social, et, plus largement, de la culture. Car il vaut plaidoyer pour le rôle joué par les équipements de lecture publique dans l’émancipation culturelle et la construction de la citoyenneté.

« Comme l’Ecole, nous essayons de faire vivre une forme d’égalité des chances, en croisant des outils de politiques culturelles, sociales et éducatives, résume le directeur. C’est une perspective professionnelle enthousiasmante, et dans une société traversée par les inégalités, c’est faire œuvre utile ». Avec un leitmotiv : épargner à tous « la violence symbolique » que peut véhiculer un lieu culturel, « et faire en sorte qu’ici, ils se sentent légitimes », déclare Fabrice Chambon dans le film.

« Toute la bibliothèque n’est pas dans le film, souligne le directeur. Nous faisons encore bien d’autres choses. Par exemple, on n’y voit pas le gros travail réalisé avec les scolaires. » Cela n’empêche pas l’ampleur du travail abattu par les bibliothécaires et leur enthousiasme de crever l’écran. Les discussions en réunion donnent à voir leur engagement pour mener à bien tel projet, ou résoudre telle difficulté d’organisation. Alain Guillon et Philippe Worms se réjouissent d’avoir réussi à « montrer les actions militantes » des bibliothécaires montreuillois.

Fabrice Chambon 380X250 [8]« Un regard d’artistes  »

« Alain Guillon et Philippe Worms avaient carte blanche : il ne s’agit absolument d’un film de commande. C’est « leur » film, pas le nôtre. Il s’agit donc d’un regard d’artistes, souligne Fabrice Chambon. Leur empathie pour notre bibliothèque a fait que nous avons été rapidement en confiance. Evidemment, nous appréhendions le choc de nous voir à l’écran et de découvrir comment le film allait rendre l’équipe collectivement et son travail. Le film ne pouvait pas montrer toutes nos activités. Mais il donne à voir ce qui est essentiel pour nous : notre travail au quotidien pour rendre la culture accessible à tous, pour contrecarrer la reproduction des schémas sociaux. Bien d’autres bibliothèques et acteurs culturels ont cet engagement. Nous sommes contents que cela soit montré à l’écran. »

REFERENCES


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