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DOSSIER : Service public : les ravages de la novlangue
Dossier publié à l'adresse https://www.lagazettedescommunes.com/633312/novlangue-les-maux-du-management/

SERVICE PUBLIC
Novlangue : les maux du management
Jean-Baptiste Forray | France | Publié le 30/07/2019 | Mis à jour le 02/08/2019

De « l’agilité » à « l’efficience », les mots du CAC 40 imprègnent les collectivités territoriales. Effet de mode ou chant du cygne du service public à la française ?

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C’est le genre de petit détail qui change tout. Dans certains états-majors de collectivités, on ne dit plus que l’on va passer un coup de fil. Définitivement has-been. « On a un call. » Et on est « en capacité » d’assumer sa mission. Autant d’anglicismes dignes des grandes firmes mondialisées.

A l’instar d’Emmanuel Macron et de ses fidèles, des « managers publics » font assaut d’« agilité », d’« efficience » et d’« optimisation ». Ils se « challengent » pour mieux relever le défi du « benchmarking ». Leurs profils LinkedIn sont truffés de ces expressions qui ont fait la fortune d’Ernst & Young et du Boston Consulting Group. Est-ce là un simple effet de mode pour faire mentir le cliché du chef de bureau provincial placé à la tête d’une cohorte de ronds-de-cuir ? Pour le communicant et sémiologue Stéphane Wahnich, l’usage de ces mots dépasse le théâtre des apparences. Il traduit « une nouvelle logique », née de la baisse des crédits de l’Etat aux collectivités, « qui passe moins par la création de nouveaux services que par la recherche d’une bonne gestion ».
Si le directeur général des services de Loir-et-Cher, Xavier Patier, salue l’avènement de « la culture du résultat », il déplore une victime collatérale : l’expression « service public », qui disparaît au profit d’un énième anglicisme, « politiques publiques ». « Ce ne sont ni les mêmes mots ni les mêmes ambitions », alerte-t-il.

Mélange des genres

Une mise en garde que n’entendent guère les élus. A leur tour, des édiles se convertissent au vocable techno-managérial de leur directeur général des services. Une mutation naturelle, tant ces deux mondes sont parfois proches. Il n’est pas rare de voir des maires issus de la technostructure locale, comme Philippe Buisson (PS) à Libourne, en Gironde. Des édiles que le politologue Jean-Pierre Gaudin appelle les « technotables ». « Un mélange des genres qui ressemble fort à celui entre l’ENA et les politiques sur le plan national », décrypte le professeur associé à l’université de Paris est – Créteil, Stéphane Wahnich.

Parler clair

Une technocratisation qui serait criante dans les nouvelles grandes communautés d’agglomération nées de la réforme territoriale. « Les directeurs généraux des services et leurs adjoints prennent le pouvoir aux dépens de l’exécutif. Les élus répètent les documents que leur donne leur administration. C’est le règne des schémas directeurs et des projets d’agglomération. Déjà très mal identifiées par les habitants, ces intercommunalités deviennent carrément inaudibles », déplore Stéphane Wahnich.

Xavier Patier brosse un tableau plus rose des conseils départementaux. « Oublié le jargon, les fonctionnaires sont souvent remarquables. Il existe de belles vocations d’ingénieurs, de financiers ou de travailleurs sociaux qui abattent un énorme travail. Et qui savent parler clair. » Les services du département de Loir-et-Cher viennent d’ailleurs d’adopter « un guide de rédaction et d’expression destiné à respecter la langue française » et à être compris par tous les usagers.

La grande illusion de la « coconstruction »

C’est le tube des « team buildings » et autres « workshops » à base de post-it qui font un malheur dans les collectivités. Après le tutoiement et le bannissement des noms au profit des prénoms, la « coconstruction » vise à mettre sous le tapis la ligne hiérarchique, selon la doxa de « l’horizontalité ». Un changement de civilisation, rappelle le directeur général des services de Loir-et-Cher, Xavier Patier : « Pendant longtemps, l’organisation modèle, réputée pour avoir le meilleur savoir-faire dans le commandement des hommes, c’était l’armée, capable de prendre des gens qui n’avaient rien demandé et de les emmener au bout du monde se faire tuer avec enthousiasme. » Les DRH de grandes entreprises étaient souvent d’anciens officiers. Les collectivités elles-mêmes ont, à l’origine, mis en place une hiérarchie civile transposée du modèle militaire. La transition vers la coconstruction n’est donc pas gagnée. Les administrations locales affichent une décontraction à l’anglo-saxonne tout en demeurant pyramidales et attachées à un formalisme procédural très français. Un cocktail explosif.

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