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DOSSIER : Service public : les ravages de la novlangue
Dossier publié à l'adresse https://www.lagazettedescommunes.com/633311/la-novlangue-ou-lart-de-noyer-de-poisson/

SERVICE PUBLIC
La novlangue ou l’art de noyer de poisson
Jean-Baptiste Forray | France | Publié le 29/07/2019 | Mis à jour le 30/07/2019

« Quand les hommes ne peuvent pas changer les choses, ils changent les mots », écrivait Jean Jaurès. Une dérive qui touche aujourd'hui les collectivités locales et, en particulier, les cadres territoriaux.

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Faudra-t-il bientôt un dictionnaire pour traduire certains documents administratifs ? La question mérite d’être posée devant la littérature des pouvoirs publics. Dans le droit fil de leur grande sœur étatique, des collectivités territoriales cultivent un art de noyer le poisson qui confine au sublime. Sous leur plume, l’amende devient un « forfait post-stationnement », une hausse des tarifs relève d’une « modernisation tarifaire », des coupes budgétaires de la « sobriété budgétaire »…

Un nouveau patois

A ce petit jeu, la ville de Paris remporte la palme. Chez elle, la salle de shoot se transforme en « salle de consommation à moindre risque », Les Vélib’ volés sont « privatisés ». Quant à « la dynamique naturelle de la salissure », elle désigne la saleté. Et lorsqu’un conflit, au sein de la collectivité, ne peut être masqué, la Ville lumière lance un chantier de redynamisation de « la gouvernance collaborative ». N’en jetez plus ! Pour le sémiologue et communicant Stéphane Wahnich, professeur associé à l’université de Paris est – Créteil, ce recours massif aux euphémismes ne doit rien au hasard : « C’est, chez les élus, une stratégie d’évitement afin d’échapper à leur statut de punching-ball. » « Quand les hommes ne peuvent pas changer les choses, ils changent les mots », écrivait déjà Jean Jaurès. « Tout milieu qui se sent menacé éprouve le besoin de se protéger par des mots de passe. Si les médecins de Molière parlent latin, c’est qu’ils doutent de leur légitimité », abonde l’écrivain et directeur général des services (DGS) du conseil départemental de Loir-et-Cher, Xavier Patier, un temps patron des Editions du Rocher. Pour son complice Pierre Monzani, directeur général de l’Assemblée des départements de France, « cette fuite devant les réalités transforme le citoyen en idiot utile ».

Un dialecte de cadre supérieur

Une rupture d’autant plus forte que cette euphémisation du monde s’accompagne d’un goût irrésistible pour la complexité. « On utilise davantage de mots pour dire les choses moins clairement », résume Xavier Patier. Ainsi, les bibliothèques sont désormais fondues sous l’appellation, obscure, de « lecture publique ». « La culture » est elle-même devenue petit bras pour les professionnels du secteur qui lui préfèrent « les politiques culturelles ».

Dans le même sillon, le mot « déménagement » a disparu des intitulés du Commissariat général à l’égalité des territoires au bénéfice des « mobilités résidentielles ». Des changements qui correspondent, certes, à une évolution des concepts… Mais ce dialecte de cadre supérieur crée aussi une cassure au sein de services des collectivités, essentiellement composés d’agents de la catégorie C.

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