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FRACTURE TERRITORIALE
Jean-Baptiste de Froment : « Il manque un baron local au côté d’Emmanuel Macron »
Jean-Baptiste Forray | France | Publié le 19/03/2019

Ecrit bien avant le déclenchement du mouvement des « gilets jaunes », « Etat de nature », l’épatant roman de Jean-Baptiste de Froment résonne fortement avec la guerre des mondes politiques de ces derniers mois. L’auteur, il faut le dire, connaît bien une partie des forces en présence. Camarade d’Emmanuel Macron à Henri IV, ce normalien gravite depuis une quinzaine d’années au cœur du pouvoir central.

Jean-Baptiste de Froment

C’est une lointaine province, restée dans son jus depuis l’orée de la IIIe République. Les politiciens locaux font leur miel de ce rétrécissement qui laisse « intacts leurs propres avantages, à la façon des passagers du « Titanic » qui continuèrent, tant que les eaux ne les avaient pas eux-mêmes atteints, à se resservir du champagne ». Rien ne bouge jusqu’à ce qu’une accorte préfète, Barbara secoue le cocotier. Devant le courroux d’un édile du cru, le grand commis parisien Claude renvoie aussi sec la gêneuse. Mais le mal est fait. La Douvre est en ébullition. Le projet, ourdi depuis la capitale, de fusion du département avec son voisin, le Richardin, met définitivement le feu aux poudres. La Douvre s’attaque à tous les symboles de l’Etat.

Ecrit bien avant le déclenchement du mouvement des « gilets jaunes », « Etat de nature », l’épatant roman de Jean-Baptiste de Froment (éd. Aux forges de Vulcain, 2019), résonne fortement avec la guerre des mondes politiques de ces derniers mois. L’auteur, il faut le dire, connaît bien une partie des forces en présence. Camarade d’Emmanuel Macron à Henri IV, ce normalien gravite depuis une quinzaine d’années au cœur du pouvoir central. Pur produit de la noblesse d’Etat, ce fils d’un conseiller d’Etat, lui-même pensionnaire de l’institution du Palais-Royal, Jean-Baptiste de Froment a fait office de « boîte à idées » de Nicolas Sarkozy au cabinet élyséen. Conseiller (LR) de Paris, il entretient aussi des liens familiaux avec la Creuse qui sert de matrice à sa Douvre. Son père, Bernard de Froment, a présidé le département dans les années 1990. Il avait, alors, publié une fable à la « Bouvard et Pécuchet » sur l’opposition entre un maire de la France profonde et son cousin énarque (« Le bon sens est dans le pré », éd. La table ronde, 1998).

Avez-vous vu venir depuis longtemps l’antagonisme entre les métropoles et la France périphérique ?

En 2011-2012, à l’Elysée, j’avais présenté Christophe Guilluy à Nicolas Sarkozy. Son livre, « Fracture française » (François Bourin éditeur, 2010.), n’avait pas encore eu un grand retentissement, mais ça a infusé et, aujourd’hui, ça éclate. Comme le dit Claude, le personnage du haut fonctionnaire de mon roman, « la France, ça ne se réforme pas, mais ça peut faire la révolution ». On assiste ces dernières semaines à des scènes d’une violence extrême. Comme l’insurrection dans la Douvre dans mon roman, les « gilets jaunes » ne sont pas assignables politiquement. S’agit-il de néopétainistes identitaires ou d’humanistes épris d’égalité ? Une chose est sûre : ce n’est pas une jacquerie, car la révolte n’est pas locale. C’est un mouvement national dirigé contre le pouvoir central. Depuis des villages et des petites villes, des gens se connectent entre eux sur les réseaux sociaux.

La grande nouveauté, c’est donc que cette insurrection n’émane pas des grandes villes, foyers de toutes les révolutions, où se concentraient les ouvriers et les militants les plus engagés. De 1789 à 1968, tout est parti de Paris. Lyon a été aussi un foyer de révolte. Déjà, sous la monarchie, le roi évitait Paris, s’installant à Versailles. Le pouvoir central s’appuyait sur les masses rurales de province, attachées à l’ordre, comme sous Napoléon III. Le régime du maréchal Pétain est allé à Vichy, et non à Lyon, pourtant plus grande ville de la zone « libre » et occupant une position plus centrale. Mais aujourd’hui, la révolte n’émane pas des centres urbains, ni même de la banlieue, lieu de renouvellement permanent de populations qui alimente l’avant-garde dans la mode et la culture. Elle provient de ce que l’on peut appeler sans mépris aucun « la France d’avant ». Une France qui prend sa revanche.

Des élites de la capitale et, en particulier, des aspirants à la mairie de Paris manifestent un certain mépris de classe vis-à-vis de cette France des « gilets jaunes ». Après les propos de Benjamin Griveaux sur « les gars qui fument des clopes et roulent au diesel », Gaspard Gantzer a jugé que « si on faisait des tests de QI avant les manifestations, il n’y aurait pas grand monde ». Ces sorties ne montrent-elles pas que les métropoles font sécession ?

C’est, hélas, le sentiment qu’elles donnent. En tant qu’élu parisien, je considère que la ville de Paris a le devoir de ne pas se refermer sur elle-même. La capitale ne peut pas être uniquement dans le clientélisme électoral en brossant exclusivement dans le sens du poil les classes créatives qui apportent beaucoup à la prospérité du pays, mais ne représentent pas le pays tout entier. Paris n’appartient pas qu’aux Parisiens, mais à tous les territoires. Si les provinciaux « montent » toujours à Paris, on a l’impression que leur premier réflexe consiste à fermer la porte derrière eux.

Est-ce le cas de l’enfant d’Amiens Emmanuel Macron, que vous avez côtoyé peu après son arrivée dans la capitale ?

Non, Emmanuel Macron n’est pas du genre à se laisser enfermer. Son arrivée correspond à une attente légitime de changement. Il y a une responsabilité politique de la génération de l’après-guerre qui a trusté tous les postes pendant plus de trente ans. On ne peut pas dire que son bilan soit formidable… Mais il existe aujourd’hui une surreprésentation des Parisiens dans l’entourage d’Emmanuel Macron qui pose problème. Le nouveau monde a largué les amarres, oubliant un stock de Français qui sont peut-être majoritaires. Le pouvoir central n’a plus de capteur. Il n’est plus irrigué.

Il manque, au côté d’Emmanuel Macron, un politique chevronné comme Farejeaux dans mon roman. Un personnage qui, au bout de quelques décennies, ressemble aux spécialités culinaires de sa circonscription ! Cet élu local pressent la révolte et a le courage de s’effacer derrière une concurrente politique, la préfète Barbara Vauvert. Paradoxalement, l’agent du changement, c’est donc le baron local. Voilà peut-être une leçon.

D’autant plus que les élites de l’Etat ne sont pas toujours à la hauteur ?

Isolées dans leur bulle, elles tournent à vide. C’est, dans mon roman, l’image du hammam dans le sous-sol d’un palace du centre de Paris où se retrouvent les décideurs. Entourés d’une épaisse vapeur, ceux-ci ne voient plus rien. Le pouvoir isole. De manière cyclique, il y a un moment où il faut jeter un seau d’eau froide pour remettre les compteurs à zéro. Evidemment, il faut des hiérarchies, des représentants et des experts, mais, comme le dit le préambule de la Constitution, les citoyens doivent être « admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ». « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »

Il faut retrouver la justification de nos institutions. Le réformisme en chambre qui repose sur le déni des identités culturelles, comme pour la fusion entre mon département imaginaire de la Douvre et son voisin qui ne se sont jamais regardés, est désastreux. Le personnage de Claude dit qu’il fait un boulot d’état-major. Ce tableau d’ensemble est utile. Mais si l’on a une coupure absolue entre le programmateur en chef et les réalités de terrain, cela ne va pas. A leur décharge, les pouvoirs publics se heurtent à un cocktail explosif. Pour être performante, l’organisation de la vie collective nécessite des rouages complexes et une expertise qui éloignent les citoyens de la décision publique. Dans le même temps, les réseaux sociaux reposent sur l’immédiateté et des réponses très simples. Entre la superstructure de Bercy et le twittos « gilet jaune», le dialogue est définitivement impossible.

REFERENCES

  • « Etat de nature », éd. Aux forges de Vulcain, 2019.


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