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Démocratie participative

Gilets jaunes : un débat démocratique est-il vraiment possible ?

Publié le 24/12/2018 • Par La Rédaction • dans : France

Obier - CC BY-SA 4.0
Dans un article paru sur le site The Conversation, Charles Hadji, professeur honoraire à l'Université Grenoble Alpes, se pose la question de savoir si l'organisation d'un débat démocratiques est réellement possible alors que le pays a connu, samedi 22 décembre 2018, l'acte VI du mouvement des gilets jaunes. L'occasion également, pour le professeur honoraire, de revenir sur la notion de "débat".

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On en appelle aujourd’hui de plus en plus au débat. Ainsi, pour sortir de la crise des « gilets jaunes », l’exécutif lance un « grand débat national […] permettant à chaque Français […] d’exprimer ses attentes et propositions » sur cinq thèmes – nombre d’ailleurs très vite réduit à quatre.

Mais que signifie débattre ? Et quelles sont les conditions de possibilité d’un débat qui soit à la fois libre et fructueux ? Un député LREM affirmait à la télévision, le samedi 15 décembre : « On va pouvoir tous discuter, calmement, autour d’une table. » Vœu pieux, ou espoir raisonnable ?

Plusieurs niveaux de débats

Débattre, c’est communiquer avec autrui en échangeant des points de vue sur un problème défini. Il faut donc s’engager dans un dialogue, avec des idées consistantes, dans l’espoir que du dialogue surgira « une » vérité. Mais on peut distinguer plusieurs niveaux de débat.

La polémique : c’est le débat lancé pour disqualifier l’adversaire, par des attaques ad hominem, et délégitimer sa position. Elle révèle une opposition tranchée, et engage une véritable guerre, entre deux façons de voir, deux thèses, et finalement deux clans. Par exemple, pour ce qui concerne l’apprentissage de la lecture, la méthode globale sera moquée comme non-scientifique et désastreuse. Dans la polémique sur l’accueil des migrants, ceux qui sont jugés « humanistes » seront taxés d’« angélisme », et dénoncés comme de mauvais patriotes.

La polémique est trop souvent le lieu d’expression de la haine, les échanges n’étant que vociférations. On débat ici pour tuer symboliquement l’adversaire. On pourrait dire pour « prouver qu’on a raison ». Comme si le meurtre, qu’il soit réel ou symbolique, pouvait être considéré comme une preuve ! Certains aimeraient bien qu’il en soit ainsi…

Le débat d’opinion : c’est le débat où s’affrontent, de façon raisonnable, les libres opinions des uns et des autres. On débat pour défendre et promouvoir son opinion. Bien que l’opinion soit, selon Spinoza, le plus bas degré de la connaissance (puisque la « connaissance du premier genre, opinion, ou imagination » est « l’unique cause de la fausseté » (Ethique, partie 2, propositions 40 et 41).

La liberté « d’opiner » n’en est pas moins un droit fondamental dans une démocratie, comme l’a établi Spinoza lui-même. Le droit de juger de toutes choses et d’avoir ses propres opinions est « un droit dont personne, le voulût-il, ne peut se dessaisir » (Traité théologico-Politique, chapitre XX).

Disputer et discuter

Le problème est que, relevant de la liberté individuelle, une opinion n’a – en soi – pas plus de valeur qu’une autre. Si bien qu’on ne voit pas comment il est possible de sortir « par le haut » d’un débat d’opinions. Dans le meilleur des cas, on échange des arguments. Mais comment trancher de la pertinence des arguments ? Un débat d’opinions pourrait-il déboucher sur « la » vérité ? Sans oublier qu’ici, comme le chantait Guy Béart, « le premier qui dit la vérité » s’expose au risque d’être exécuté !

Kant, dans sa Critique du Jugement (§ 56), nous fait entrevoir une issue, en distinguant – à propos du jugement de goût – disputer et discuter.

Les deux sont faits dans « l’espoir de s’accorder ». Mais disputer, c’est entrer dans l’ordre de la démonstration, pour « décider par des preuves ». Or cela est impossible dans le domaine du goût, où l’« on ne peut rien décider par preuve… bien que l’on puisse en discuter à bon droit », en recherchant « l’assentiment nécessaire d’autrui à son jugement ». Pour obtenir un assentiment fondé, il faudrait donc pouvoir passer du niveau de la discussion, à celui de la dispute, laquelle seule a valeur probatoire. Cela est-il possible dans un débat de nature politique ? Que va-t-on bien pouvoir prouver ?

La dispute « scientifique » ? C’est un débat dont l’horizon est la vérité. Celle-ci est l’horizon des vraies « controverses ». Mais au nom de quoi peut-on trancher une controverse ? Si elle est scientifique, au nom de la vérité, qui se manifestera dans l’exhibition d’une preuve expérimentale. Ce sont les faits qui tranchent. Mais si la science est engagée dans tout débat social ou politique (comme, par exemple, la sociologie ou l’économie), elle est impuissante à clore ces deux derniers types de débats.

Un débat social exige que l’on fasse référence à des valeurs universelles, du type justice ou équité : les « gilets jaunes » revendiquent ainsi plus de « justice sociale ». Un débat politique, au sens plus large, exige que l’on définisse un intérêt général, s’imposant aux intérêts particuliers.

Ainsi, en ces deux derniers domaines, la vérité est à rechercher, d’un côté, dans l’adéquation à des valeurs et, d’un autre côté, dans l’obtention d’un consensus sur le « bien commun », pour un pays donné à un moment donné.

De la possibilité d’un débat démocratique

Il n’y a donc de passage à la « dispute » (au sens kantien), et de vrai débat possible, en démocratie que si :

  • l’on s’accorde sur des valeurs communes : d’où l’utilité d’un débat fondateur sur « l’identité profonde » de la nation, thème qui a disparu du programme du « grand débat » ;
  • l’on comprend et admet que l’intérêt général est en démocratie le Bien suprême. Cela suppose que les Français ne soient plus citoyens simplement sur le plan formel, mais le deviennent réellement. Il leur faut, pour cela, posséder et manifester des qualités personnelles sans lesquelles il n’y a pas de dialogue possible. Car la balle est, in fine, dans le camp des individus.

La première de ces qualités est la bonne foi : sans un minimum de bonne foi de part et d’autre, le débat est condamné d’avance, car alors le dialogue n’est qu’un leurre. Mais la bonne foi n’est-elle pas aujourd’hui ce qui manque le plus dans la vie politique ?

La seconde qualité requise est la capacité de respecter les autres. Tout d’abord, en se gardant de les moquer, ou de les insulter. L’injure n’a jamais fait progresser un débat : bien des gilets jaunes semblaient ne l’avoir pas compris.

Ensuite, en étant prêt à écouter, pour entendre, en examinant sérieusement les « raisons » des autres. Pour en tenir compte, et faire évoluer son point de vue, si nécessaire. Car la troisième qualité requise est l’humilité. Elle se traduit dans la conviction que personne n’est propriétaire de « la » vérité, et que chacun doit finir par s’incliner devant une « meilleure » raison – qu’elle soit telle par référence à une valeur, alors universelle, ou à un « bien commun », alors plus clairement perceptible aux yeux de la raison.

Les citoyens français sauront-il faire preuve de ces qualités pour s’inscrire dans un fructueux débat mis au service de tous ? Souhaitons que chacun reçoive, pour étrenne, la sagesse nécessaire à cette fin, pour qu’enfin l’amour l’emporte sur la haine, et que l’on puisse mieux vivre ensemble, dans la paix civile. Car : « La haine doit être vaincue par l’amour (ou générosité) et non pas compensée par une haine réciproque » (Éthique, partie 5, proposition 10).The Conversation

Charles Hadji, Professeur honoraire (Sciences de l’éducation), Université Grenoble Alpes

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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