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[Entretien] Sans-abri

« Le “logement d’abord” nécessite une action forte de l’Etat » – Christophe Sente, chercheur

Publié le 25/04/2018 • Par Nathalie Da Cruz • dans : France

sente-christophe
C. S.
En binôme avec le politologue ­Julien ­Raone, ­Christophe ­Sente, docteur en sciences politiques, a publié récemment une étude dans laquelle ils tirent les leçons de plusieurs expériences visant à réduire de manière substantielle le nombre de personnes sans domicile, selon le principe du « Housing First ».

En binôme avec le politologue ­Julien Raone, ­Christophe Sente a publié récemment une étude pour la Fondation Jean-Jaurès, intitulée : « Zéro SDF ? L’attribution universelle d’un logement ». Les deux experts y tirent les leçons de plusieurs expériences visant à réduire de manière substantielle le nombre de personnes sans domicile, aux Etats-Unis et en Europe, selon le principe du « Housing First », qui consiste à donner directement les clés d’un logement à un sans-abri, avec un accompagnement. Ce type de dispositif est davantage couronné de succès qu’un parcours d’errance entre centres d’hébergement et nuits à l’hôtel. Une réflexion bienvenue à l’heure où le gouvernement lance un plan quinquennal pour « le logement d’abord ».

Comment est née l’expérience menée dans l’Utah, à Salt Lake City, que vous analysez dans votre rapport ?

Une première initiative menée à New York, dans les années 1990, avec des personnes souffrant de troubles psychiques a montré l’intérêt du « Housing First ». L’Etat de l’Utah a mis en œuvre la même démarche à partir de 2005. Entre 2005 et 2015, le programme a permis de réduire de 72 % la population de sans-abri à Salt Lake City (1 932 personnes au départ). Et 80 % des bénéficiaires ont réussi à conserver leur logement, un taux retrouvé dans les différentes expérimentations de « Housing First ». Le gouvernement de l’Utah est républicain ; en 2005, il était préoccupé par les questions de sécurité liées au sans-abrisme, mais aussi par la maîtrise des dépenses. Or une personne vivant dans la rue coûterait entre 16 000 et 31 000 dollars par an aux Etats-Unis, selon les Etats, alors que la mise à disposition d’un appartement avec un suivi professionnel reviendrait à 11 000 dollars par an.

Qu’en est-il des expériences menées en Europe ?

Entre 2011 et 2013, la Commission européenne a soutenu le projet expérimental HFE. L’enjeu était de tester la méthode nord-américaine sur le Vieux Continent, mais aussi d’abandonner la logique du « workfare », qui implique une assistance sous conditions : arrêt des addictions, casier judiciaire vierge, etc. Car tel est le principe initial du « Housing First » : on donne les clés d’un vrai logement, sans poser de conditions, pas même de revenus. Toutefois, à terme, une participation financière est attendue des résidents, à hauteur de 30 % de leurs revenus. Indépendamment du HFE, plusieurs villes, comme ­Stockholm et ­Malmö en Suède, ­Haarlem ou ­Eindhoven aux ­Pays-Bas, s’en sont inspirées. En France, ­Marseille, ­Lille, ­Toulouse et ­Paris ont fait l’objet du programme « Un chez soi d’abord » incluant 800 personnes pendant trois ans.

Pensez-vous que le « Housing First » peut s’implanter en France avec le plan « Le logement d’abord » ?

Le plan du gouvernement français, qui vise à tester le « logement d’abord » sur 15 territoires, va dans le bon sens. Mais attention, le « Housing First » parie sur une offre de logements suffisante. Seule une action forte de l’Etat peut contribuer à l’augmentation de celle-ci : construction de logements, incitations fiscales à l’accueil de SDF dans des biens privés, expropriation ou réquisition de logements abandonnés. Concernant l’équilibre budgétaire, il peut être atteint rapidement aux Etats-Unis, où la flexibilité du travail permet de compenser une dépense d’investissement. En Europe, et notamment en France, où l’emploi public est mieux protégé, des économies peuvent être attendues, à court terme, d’une réaffectation des postes des agents, et, à plus long terme, de la réinsertion des sans-abri.

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