logo
Adresse de l'article https://www.lagazettedescommunes.com/554007/les-grandes-villes-bastions-de-lentre-soi/

AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE
Les grandes villes, bastions de l’entre-soi
Jean-Baptiste Forray | France | Publié le 13/03/2018

A l’image de Paris, le cœur battant des métropoles attire toujours plus de cadres et de professions intellectuelles. Avec l’explosion des prix de l’immobilier, les ouvriers et les employés sont évincés. Dans une note pour la fondation Jean Jaurès, le politologue Jérôme Fourquet se penche sur plus de trente ans de séparatisme social et territorial.

PLF 11A l’occasion d’un entretien [1] accordé à l’automne 2016 à La Gazette, le géographe Christophe Guilluy comparait l’action de la municipalité « Hidalgo » au séparatisme originel de la Ligue du Nord italienne.

Sans aller aussi loin, le politologue Jérôme Fourquet pointe, dans une note pour la Fondation Jean Jaurès « la sécession des classes favorisées » [2] à Paris et, à un degré moindre, dans la plupart des grandes villes de pays. En l’espace de trois décennies, le phénomène a pris une ampleur inégalée.

Les cadres et professions intellectuelles, qui pesaient moins d’un quart de la population de la capitale (24,7 % en 1982), en représentent aujourd’hui près de la moitié (46,4 % en 2013). La proportion d’ouvriers et d’employés a plongé d’autant. La part des classes populaires a très précisément chuté de 25,2 % en 1982 à 11,8 % en 2013 à Paris.

Moins de brassage dans « les colos »

Sous l’effet cumulé de l’explosion des prix de l’immobilier et du boom du tertiaire dans les métropoles mondialisées, les anciens quartiers ouvriers des grandes villes se sont « gentrifiés » à vitesse grand V. La diversité sociologique tombe au plus bas. « Les ouvriers et employés (en bonne partie issus de l’immigration) qui demeurent dans la capitale sont cantonnés en bordure du périphérique ou dans une partie de l’Est parisien », relève Jérôme Fourquet, par ailleurs sondeur à l’Institut IFOP.

Depuis le début des années 2000, cette « mécanique implacable » se met aussi en branle à Lyon, Strasbourg ou encore à Nantes.

« Les  colonies généralistes organisées par les collectivités, où l’on envoyait les enfants, quel que soit leur milieu social, ont du plomb dans l’aile », relève par ailleurs Jérôme Fourquet. Les « classes favorisées » privilégient désormais les séjours à thème (équitation,  plongée, violon…) pour leurs enfants. De manière générale, les « colos » ne font plus recette. Elles accueillent seulement 800 000 jeunes, contre quatre millions à leur firmament, dans les années 1960.

Tarifs prohibitifs dans les stades

Exit aussi les grandes enceintes sportives auxquelles avaient accès « le populo ». « Les tarifs d’abonnement ont fortement augmenté. Entre 2010 et 2013, l’abonnement au Parc des Princes s’est ainsi envolé de 191 % », déplore Jérome Fourquet.

Enfin, le service militaire, creuset de la mixité sociale, ne remplit plus son office depuis sa dévitalisation à partir de 1996. « Il n’est d’ailleurs pas anodin de constater qu’Emmanuel Macron est le premier Président de la Vème République à ne pas avoir accompli son service  militaire », juge Jérôme Fourquet.

Les grandes villes, pour l’essentiel arrimées au Parti Socialiste, ont accompagné le mouvement. « Le jour, en 2001, où les socialistes ont conquis Paris, j’ai su que c’était le début de la fin pour le PS », confiait ainsi Christophe Guilluy, en marge de son entretien à La Gazette de 2016. La suite ne lui pas donné tout à fait tort.

Jérôme Fourquet complète son analyse, mettant en lumière la position dominante des cadres supérieurs » dans la sociologie des adhérents du PS (38 % en 2011 contre 19 % en 1985).

Reproduction sociale à tout crin

Enfin, l’ascenseur social est bloqué. La part des élèves modestes dans les quatre plus grandes écoles de la République (Polytechnique, ENA, HEC et Normale Supérieure) est tombée de 29 % à 9 % entre 1950 et 1995.

La fracture entre « la France d’en bas » et « la France d’en haut » n’a jamais été aussi béante. Jérôme Fourquet reprend même volontiers à son compte la formule de l’essayiste américain Thomas Frank, auteur de « Pourquoi les pauvres votent à droite ? » : « Les élites vivent comme des touristes dans leur propre pays ».

Une petite catastrophe aux yeux du politologue. Avec le triomphe du séparatisme social et territorial, les élites n’assument plus leurs responsabilités vis-à-vis des classes populaires. L’adage « Noblesse oblige » a vécu.