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[ENTRETIEN] FRANÇOIS DUPUY, SOCIOLOGUE
« Les collectivités n’ont pas à s’inspirer des entreprises »
Marie-Pierre Bourgeois | France | Toute l'actu RH | Publié le 22/02/2018 | Mis à jour le 06/08/2018

Après le succès de « Lost in management », le sociologue des organisations François Dupuy, grand spécialiste de la bureaucratie, a publié « La Faillite de la pensée managériale » (Editions du Seuil, 2017). Il y décrypte l’appauvrissement du management dans le secteur privé comme dans la fonction publique.

françois dupuy

Après le succès de « Lost in management », le sociologue des organisations François Dupuy, grand spécialiste de la bureaucratie, a publié « La Faillite de la pensée managériale » (Editions du Seuil, 2017). Il y décrypte l’appauvrissement du management dans le secteur privé comme dans la fonction publique. Alors que la recherche de sens devient de plus en plus forte parmi les agents, les cadres managers de la territoriale peinent à comprendre l’importance du changement espéré pour améliorer les conditions de travail. En cause, un manque de formation criant au management et une culture de la contrainte et de la procédure qui nourrit le désengagement des agents des collectivités.

Comment expliquez-vous que les cadres des collectivités sont souvent, selon vous, de mauvais managers ?

Dans le privé comme dans le secteur public, la tendance lourde est le recrutement des cadres en fonction de leurs compétences techniques, de leurs diplômes et de leurs concours pour les fonctionnaires. Si vous travaillez bien, vous dirigerez ensuite une équipe. Autrement dit, vous êtes recruté pour une fonction précise et vous vous retrouvez propulsé manager. Alors que vous avez une tâche relativement complexe, celle de gérer des hommes et des femmes, personne ne pense à vous former. Cela fait partie du parcours habituel de carrière mais cela n’a aucun sens du point de vue de la gestion des ressources humaines. La multiplication des chefs de projet dans les collectivités en est un bon exemple. Les dirigeants pensent souvent qu’un titre de chef suffit pour donner de fait ce statut. Pourtant, changer un organigramme ne change pas du tout une organisation.

Le management public tend à s’inspirer davantage des façons de faire du secteur privé. Est-ce le signe qu’un meilleur management pourrait infuser dans les collectivités dans les années à venir ?

J’entends souvent dire que les collectivités doivent s’inspirer des pratiques des entreprises. Nous ne sommes pourtant pas obligés de répéter les mêmes bêtises. Le management dans le privé est aujourd’hui dans un grand désarroi. J’ajouterais également que diriger une équipe est encore plus complexe dans la fonction publique. Les contraintes qui existent, notamment celle du statut, sont sans commune mesure avec les impératifs d’une entreprise. Imaginez bien qu’un ministre n’a pas la possibilité d’affecter des ressources humaines aux politiques publiques qui lui semblent prioritaires. Le déploiement des effectifs se fait à partir de votre catégorie et de votre statut de titulaire ou de contractuel. C’est un non-sens managérial total.

Les formations au management ont beau se multiplier dans les collectivités, de plus en plus d’agents se disent démotivés par leur travail. Pourquoi ?

Le désengagement dans le travail est un phénomène général qui touche le public tout autant que le privé. Comment voulez-vous que les fonctionnaires soient investis s’ils se sentent en permanence poussés à respecter des procédures et que leur manager cherche surtout à vérifier qu’ils respectent les contraintes ? Comment donner un peu de vous-même, vous engager, quand votre supérieur vous dit point par point ce que vous devez faire ? Expliquer le fonctionnement d’une collectivité et son déficit managérial en s’appuyant sur la notion d’intérêt général est rarement la meilleure façon d’impliquer les agents. Non, c’est la liberté, la confiance dans les relations humaines, une plus grande autonomie, qui donne du sens à son métier.