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[ENTRETIEN] RÉGIONALISME
« Une marche irrésistible vers l’Europe des régions »
Jean-Baptiste Forray | France | Publié le 30/01/2018 | Mis à jour le 01/02/2018

Dans « Du bonheur d’être breton. Les régions contre les nations », Gilles Martin-Chauffier s’en prend à l’Etat français. Sous sa plume, la mère patrie de la Révolution n’est plus qu’un « grand cadavre à la renverse ». Selon l'écrivain, c’est inévitable : « la Bretagne survivra à la France » et « l’Europe des nations est condamnée ».

Régionaliste de cœur et de raison, l’écrivain breton Gilles Martin-Chauffier en convient volontiers : les Catalans ne font pas toujours avancer la cause des petites patries. « Il y a chez eux une morgue. On a le sentiment que leur principal problème, c’est de donner plus d’argent qu’ils n’en reçoivent. Les Catalans, qui se considèrent comme les Prussiens de l’Espagne et n’ont, au fond, jamais accepté la domination de Madrid, ont transformé leur combat légitime pour l’indépendance nationale en campagne antipathique pour l’indépendance fiscale », déplore-t-il. Et Gilles Martin-Chauffier de citer également la distinction nauséabonde établie par les autorités locales entre les victimes catalanes de l’attentat islamiste sur les Ramblas de l’été 2017 et les autres.

Autant de fautes de goût qui n’enlèvent rien, à ses yeux, à la justesse du combat. « La Catalogne n’a rien à voir avec la Castille de l’Escurial et de Vélasquez, continentale et rigide. C’est un pays méditerranéen extravagant, la patrie de Gaudí, le berceau de Dalí et des surréalistes. » La Catalogne, selon Gilles Martin-Chauffier, forme le poste avancé de la renaissance des provinces qui préexistaient aux nations.

Dans un essai aussi élégant que tranchant (1), le rédacteur en chef de « Paris Match » s’en prend singulièrement à l’Etat français, ce « grand cadavre à la renverse ». Sous sa plume, la fille aînée de l’Eglise, la mère patrie de la Révolution n’est plus qu’une vieille baudruche, gonflée aux « mensonges du roman national », incapable de retrouver son éclat depuis la bérézina de 1940. La mort clinique est proche. Pour Gilles Martin-Chauffier, c’est inscrit dans les astres : « La Bretagne survivra à la France. »

Qu’est-ce qui vous fait dire que l’heure de l’Europe des régions a sonné ?

Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes progresse partout dans l’Union. L’Ecosse a fait le travail préparatoire il y a près de quatre ans avec son référendum. En l’espace de quelques semaines, le « oui » à l’indépendance est passé de 33 % à 45 %. La Catalogne, maintenant, s’exprime clairement en ce sens. Comme elle fait partie de la zone euro, contrairement à l’Ecosse en 2014, elle ne peut pas quitter l’Europe. Sinon, cela ferait tomber toutes les banques espagnoles et mettrait en péril la monnaie unique. Songez que l’Europe a déjà dépensé 200 milliards pour la Grèce, qui représente moins de la moitié de l’économie catalane… Bruxelles se garde donc de mettre un holà définitif à cette affaire d’indépendance. Bien au contraire, elle invite le leader de la fronde, Puigdemont, à venir négocier chez elle.

Bruxelles suit également le dossier de la Flandre et de la Corse qui a bien plus à voir avec la Sardaigne ou la Sicile qu’avec Lille. Vis-à-vis de toutes ces régions, l’Europe se comporte exactement comme les Capétiens de l’an 1000 avec les autres pairs de France (les ducs de Bourgogne et de Bretagne, le comte de Toulouse…). Chargée à l’origine de régler les petits litiges, elle s’attaque aux grands. L’Europe fabrique toujours plus de normes dans toujours plus de secteurs. Maintenant qu’elle dispose d’une monnaie, elle va définir des fourchettes d’impôts…

Cette marche vers l’Europe des régions est irrésistible. Aujourd’hui, Bruxelles n’est pas véritablement gouvernable car 27 pays l’empêchent d’avoir un gouvernement. Mais, dans trente ou quarante ans, l’Europe des 60 régions damera le pion aux vieux Etats-nations.

N’est-ce pas un retour au Moyen-Age ?

Oui, et tant mieux ! N’en déplaise à l’imagerie populaire de ces dernières années, le Moyen-Age, ce n’est pas « Les Visiteurs ». Il s’agit d’une grande période historique, de construction de cathédrales, de développement des villes et du commerce. Une ère où l’Europe a pris les armes pour devenir la première puissance du monde. Les nations n’existaient pas en tant que telles.

Quand je lis, dans vos pages, Jean-Pierre Chevènement qui explique que la France est née en se singularisant de l’Angleterre durant la guerre de Cent Ans, je m’inscris en faux. On invente un passé bidon. Ce conflit, c’est une guerre civile entre les Capétiens, basés à Paris, et la famille Plantagenêt, qui possédait tout le Sud-Ouest. Hélas, les mensonges de l’historien Michelet sont toujours repris en classe. L’Education nationale se sert dans l’histoire de France comme dans un self-service. Elle n’évoque jamais l’apport décisif du Rennais Isaac Le Chapelier à l’abolition des privilèges. Tous les Bretons, dans le roman national, doivent rester des Chouans opposés à l’esprit de 1789.

Pourtant, l’immense majorité des Bretons ne souhaite pas l’indépendance…

Moi-même, je ne suis pas favorable à l’indépendance de la Bretagne… encore moins hostile. J’y crois, c’est différent. L’indépendance est inévitable. La Bretagne ne s’est pas révoltée après son rattachement à la France. Le « Pérou du royaume », comme on la surnommait alors, a accepté son sort. Elle ne s’est guère révoltée quand Colbert l’a ruinée en imposant des droits de douane exorbitants. Elle n’a pas l’âme d’une pionnière. Elle est sociale-démocrate et démocrate-chrétienne. Mais sa géographie et son passé font que, lorsqu’elle verra les autres régions prendre leur indépendance, elle empruntera la même voie.

L’esprit national y est beaucoup plus puissant que dans les autres provinces françaises. Les Bretons arborent leur drapeau partout sur la terre, lors d’une course au Mali comme à l’occasion de l’ouverture d’un musée à Rio. Grâce au renouveau des fest-noz et aux chanteurs bretons, ils portent haut leur culture et une histoire que Paris a cherché à museler.

N’écartez-vous pas un peu vite la piste d’une France fédérale, assise sur le nouveau redécoupage des régions ?

On peut toujours rêver qu’après s’y être opposée pendant des siècles, la France devienne subitement fédéraliste… mais je n’y crois pas une seconde. Le redécoupage des régions a été conçu sur un coin de table. Comme toujours avec François Hollande, ce n’était ni fait ni à faire. A 20 h 10, il y avait quatorze régions, à 20 h 25, seize, à 20 h 40, quinze… Les noms proposés étaient grotesques. Jean-Yves Le Drian (leader politique de la Bretagne, ndlr) a mouillé la chemise pour empêcher que Nantes aille en Bretagne. Il a scandaleusement trahi pour éviter qu’un nouvel acteur, le département de la Loire-Atlantique, ne vienne perturber son jeu.

L’Etat demeure, sûr de son fait. Le luxe papal de nos présidents est indigne. Ils feraient bien d’abandonner leurs carrosses pour prendre les citrouilles des pays scandinaves. L’Etat devrait se méfier. Le centralisme soviétique a disparu en très peu de temps…

Comme je le souligne dans mon livre, les grandes régions dotées d’une personnalité historique ont déjà prouvé qu’elles savaient administrer leur territoire. La Catalogne a sa police, l’Ecosse son parlement, la Flandre prépare sa propre Sécurité sociale. Bruxelles parlera d’efficacité et de proximité avec la population. Pourquoi discuter des quotas de pêche en Atlantique avec la Hongrie et la Savoie ? On s’en entretiendra avec les régions concernées. Personne ne consultera la Bretagne sur les subventions aux éleveurs d’alpage. Dans ces conditions, l’Europe des nations est condamnée.

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