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Petite enfance

L’accueil en crèche pour réduire les inégalités sociales ? Il reste encore beaucoup à faire

Publié le 09/07/2019 • Par Michèle Foin • dans : A la Une santé social, Dossier Santé Social

crèche garderie
©Kot63 - stock.adobe.com
Le gouvernement entend promouvoir la mixité sociale en crèche, comme un facteur de réduction des inégalités sociales dès le plus jeune âge. Un colloque organisé le 5 juillet 2019 au Sénat montre qu’il reste encore beaucoup à faire pour que cet accueil soit effectif, et porte réellement ses fruits.

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L’accueil de la petite enfance est aujourd’hui considéré comme un outil d’investissement social en haut lieu. C’était même l’un des leitmotive du Président de la République, lors du lancement de la stratégie de prévention et de lutte contre la pauvreté le 13 septembre 2018. Las, il y a aujourd’hui un gouffre entre les discours et les actes.

C’est la conclusion que l’on peut tirer du colloque organisé le 5 juillet 2019 au Sénat par la Fédération nationale des associations pour la petite enfance (Fnappe) et Alisé, un organisme de formation des professionnels de la petite enfance en Ile-de-France, intitulé : « Comment réussir la mixité sociale dans son établissement d’accueil du jeune enfant ».

Les inégalités sociales s’ancrent dès la prime enfance

Premier constat : il ne fait plus aucun doute aujourd’hui que les inégalités sociales commencent dès les premiers moments de la vie. « Le cerveau du jeune enfant est très malléable. Des différences de stimulus engendreront des développements différents. Un gradient socio-économique dans le développement des jeunes enfants est observé dans plusieurs pays développés » a rappelé Lidia Panico, chargée de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED). Plusieurs études démontrent en effet le poids des inégalités sociales sur le développement cognitif. Et une fois que ces inégalités sont en place, elles sont vraiment difficiles à réduire.

En France, l’étude longitudinale française depuis l’enfance (Elfe), qui suit un enfant sur cinquante né en 2011, démontre par exemple la corrélation entre poids de naissance de l’enfant et diplôme de la mère. 9% des bébés sont de petits poids à la naissance lorsque la mère est sans diplôme, alors que cela ne concerne que 3,5% des enfants des femmes de niveau Bac+ 3 ou plus. De même, plus les mères sont éduquées, plus le vocabulaire de l’enfant à 2 ans, est étendu. L’environnement de l’enfant joue donc un rôle majeur dans son développement.

L’intérêt des programmes de prévention précoce

Plusieurs études ont démontré l’intérêt de programmes de prévention précoce, de bonne qualité et ciblés pour réduire ces inégalités. Le plus connu d’entre eux est le programme Perry Pre-school, qui date de 1962. S’il est tellement connu, c’est qu’il a permis de suivre 123 enfants jusqu’à leurs 40 ans, et d’évaluer le retour sur investissement pour la collectivité. Le programme a en effet couté 15 000 dollars par enfants, pour un rendement estimé à 200 000 dollars. Les facteurs clés de succès de cette expérience sont la qualité du programme, et le suivi des familles.

L’accueil en crèche peut-il contribuer à réduire ces inégalités ? Les derniers résultats de l’étude Elfe, non encore publiés et qui restent encore à consolider, tendent à montrer que l’acquisition du vocabulaire est plus lente pour les enfants n’ayant pas accès à un mode de garde formel. « Les enfants issus de familles défavorisées (parent isolé, faible revenu ou niveau d’éducation) bénéficient davantage des crèches, surtout en termes de compétences langagières, que ceux issus de familles favorisées », conclut Lidia Panico.

Politique au rabais

Malheureusement, la politique du gouvernement n’est pas assez volontariste en la matière. « La crèche doit être considérée comme un outil d’égalité des chances », continue à marteler Florent de Bodman, directeur et Fondateur de l’association 1001 mots, et co-auteur du rapport Terra Nova de 2017 « Investissons dans la petite enfance ». Selon lui, il faut créer des places en crèche en priorité dans les quartiers défavorisés et les départements ruraux.

Malheureusement, les objectifs de création de places sont trop timides (30 000 places d’ici à 2022), et le bonus territoire, s’il incite à créer des crèches là où il y a un déficit, ne va pas suffisamment loin. « Il faudrait garantir aux communes qui ont le moins de revenus, un reste à charge quasi nul ! Le problème réside surtout dans les coûts de fonctionnement pérennes ! », déplore Florent de Bodman.

Il regrette également que le gouvernement ne soit pas allé au bout de son exigence de transparence des procédures d’admission en crèche, qui n’a pas été rendue obligatoire. De même, le bonus mixité sociale, censé encourager les EAJE à accueillir davantage de familles défavorisées en crèche, est calculé de telle manière qu’il n’est pas du tout incitatif. « Il revient à donner plus d’argent aux crèches qui ont déjà cette mixité, mais n’incite pas à faire davantage », regrette-t-il.

Réticence des maires

De son côté, Élisabeth Laithier, coprésidente du groupe de travail sur la petite enfance à l’Association des maires de France (AMF), n’entend pas se faire imposer quoi que ce soit. « Il s’agit d’une compétence facultative des communes », a-t-elle rappelé.

Quant à construire plus de crèches dans les quartiers politique de la ville, elle se dit partagée sur cette idée. « Il vaut mieux instaurer un parcours de l’enfant, avec des lieux parents enfant pour « apprivoiser » ces familles, et que le parcours se termine par un EAJE la dernière année », estime-t-elle.

Ce que Florient de Bodman réfute : « Nous ne disposons d’aucune étude sur la demande des familles précaires en matière de place en crèche ! Rien ne permet d’affirmer qu’elles ne sont pas demandeuses. J’en rencontre au contraire qui comprennent l’intérêt d’une place en crèche pour trouver un emploi ou une formation ».

De nombreux écueils à éviter pour les professionnels de la petite enfance

Si cet accueil doit se développer dans l’optique de réduire les inégalités sociales, cela nécessite de s’interroger sur sa qualité. Dans cet optique, Pierre Moisset, sociologue, s’est intéressé à l’effet que produisait l’accueil des familles pauvres sur les professionnels de la petite enfance en interrogeant plusieurs de ces professionnels qui accueillent ce type de familles parmi d’autres.

Un questionnement fort intéressant et que l’on aborde rarement dans un colloque de cette nature. Qui dit pauvreté financière, dit aussi parfois « pauvreté éducative », voire « carence éducative ».

Pierre Moisset s’est intéressé aux différents « chocs » que les professionnels peuvent éprouver face à ces familles. Le premier d’entre eux : le choc culturel, face à des familles qui sont souvent sans filtre. Le second est un choc moral, vis-à-vis de parents qui peuvent avoir du mal à respecter leur contrat.

« C’est quasiment donné, et elles ne viennent pas, alors que les professionnelles doivent, elles, payer une nounou pour travailler dans cette crèche… », illustre-t-il. Si le problème n’est pas posé, cela peut engendrer du ressentiment vis-à-vis de la famille, prévient Pierre Moisset.

Troisième choc possible : celui de la représentation. « Si le schéma éducatif de la famille est trop éloigné des représentations des professionnels, ils peuvent basculer dans le jugement, ou le rejet total de la famille », alerte le sociologue. Il discerne enfin un quatrième choc : celui de l’engagement. Devant la détresse de certaines familles accueillies, où s’arrête la mission des professionnels ? Pour éviter ces multiples écueils, il faut avant tout prendre du recul, et pour cela prévoir des temps de réflexivité et d’analyse de pratiques.

« Une ligne budgétaire doit être consacrée à cela, au risque d’être en contradiction entre les objectifs affichés et la réalité de l’accueil », prévient Pierre Moisset. Ce recul permet de ne pas être pris par la vitesse de l’émotion, et de ne pas tomber dans le jugement. Cela nécessite aussi un travail sur les outils de mesure du développement de l’enfant, mais aussi de communication et de transmission, dans l’équipe et vis-à-vis des familles.

La question essentielle à se poser porte sur l’objet du travail : est-ce la famille ou l’enfant ? « Travailler avec les familles pauvres, c’est travailler au bien-être de l’enfant et de son accueil », rappelle le sociologue. Cela permet de se recentrer sur l’objectif de l’accueil. « Ce ne sont pas les parents que l’on fait changer, mais l’enfant et son parcours », conclut-il. Une journée de réflexion qui montre à quel point l’accueil des familles pauvres ne va pas de soi, tant d’un point de vue institutionnel, financier, que managérial.

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