Urbanisme

Ecoquartiers : « Le risque en France serait de se contenter d’un effet vitrine » / Interview

| Mis à jour le 22/07/2013
Par • Club : Club Techni.Cités
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Alors que la semaine du développement durable, qui se déroulait du 1er au 7 avril 2009 vient de s’achever, Catherine Charlot-Valdieu, présidente du Réseau européen pour un développement urbain durable (Suden) et Philippe Outrequin, coauteurs d’un ouvrage sur le développement durable et les écoquartiers * qui vient de paraître, reviennent, dans une interview accordée à la Gazette des Communes, sur la notion très en vogue d’«écoquartiers».

Pouvez-vous rappeler ce qui définit un éco-quartier ?
L’urbanisme durable est caractérisé par une nouvelle façon de penser et d’agir qui se manifeste à travers 4 éléments majeurs : une «démarche projet» raisonnant en cycle (eau, énergie, matériaux) ou par écosystème (déchets, flux) et centrée sur la cohérence économique ; une démarche qui associe le sensible (l’architecture) et l’ingénierie technique et économique (objectifs de performance et processus d’évaluation) ; la prise en compte du long terme : économie de ressources naturelles, investissements évités (réseaux), prévention et lutte contre le changement climatique ; une nouvelle gouvernance qui s’appuie sur des partenariats multiples (public-privé, entreprises-clients…) et de nouvelles règles de marché (PPP, dialogue compétitif…), d’une part, et la participation de différents acteurs d’autre part.
Outre ces 4 éléments majeurs, un projet d’écoquartier doit comprendre 4 caractéristiques indissociables : il répond aux enjeux majeurs de la planète (effet de serre, épuisement des ressources naturelles, préservation de la biodiversité). Il doit aussi répondre aux enjeux sociaux, économiques et environnementaux de la commune ou de l’agglomération en terme d’emplois et activités, de mixités, d’équité sociale. Il participe aussi au besoin d’attractivité des villes : mobilité, culture… Il vise à améliorer la qualité de la vie de ses habitants et usagers : réduction des nuisances, qualité globale (environnementale mais aussi architecturale, d’usage…) des bâtiments et des espaces publics, synergie territoriale, synergie thématique (eau par exemple …).
Il doit enfin favoriser la durabilité de la commune ou de l’agglomération : stratégie d’amélioration continue, reproductibilité ou transférabilité…

La Caisse des Dépôts et Consignations qui a annoncé le 27 mars 2009 un soutien financier de 1,3 million d’euros à 15 projets d’éco-quartiers, recense une centaine de projets en France. Etes-vous d’accord avec ce chiffre ?
Le ministère de l’Energie, de l’environnement, du développement durable et de l’aménagement du territoire (MEEDDAT) a reçu 160 dossiers ou projets d’écoquartier pour son appel à projets, clos depuis le 31 mars 2009. De notre côté, nous avons identifié début 2009 plus de 100 projets évoqués dans la presse professionnelle ou nationale.
Toutefois la question qui se pose maintenant est double : Combien de ces projets sont de véritables projets d’écoquartier ? Combien aboutiront ?
En effet, un projet d’écoquartier est un projet à long terme et nombreux sont ceux qui ne vont pas jusqu’à la réalisation effective, pour des raisons politiques ou économiques notamment. Ainsi, par exemple, le projet de quartier du Théâtre à Narbonne a reçu plusieurs médailles de développement durable (dont fin 2006 les Rubans du développement durable décernés par le Comité 21, Dexia, l’AMF et l’AMGVF). Mais, en 2008, la nouvelle municipalité a décidé d’abandonner ce projet de quartier « zéro émission de gaz à effet de serre ».

Quels aspects, ou étapes, les élus qui souhaitent réaliser des éco-quartiers doivent-ils améliorer ?
Il n’y a pas de réponse générale, chaque projet étant spécifique. Nous signalerons cependant 3 points faibles dans les projets actuels en France :
L’évaluation : il y a, en France, très peu de méthodes et d’outils d’évaluation. De plus le processus d’évaluation est très rarement défini en amont des projets et est souvent limité à un tableau de bord d’indicateurs binaires très simples comme dans de nombreux Agendas 21.
Deuxième point, les partenariats : il faudrait donner plus de poids aux partenariats en amont. Enfin, l’ingénierie technique et économique : approche écosystémique, analyse des cycles, analyse en coût global élargi, notamment.

L’Agence nationale de rénovation urbaine (Anru) joue-t-elle son rôle dans la création/réhabilitation de quartiers en éco-quartiers ?
Nous ne nous permettons pas de juger du rôle de l’Anru, il y a pour cela un Comité d’évaluation constitué de divers experts. Cela dit, dans un interview au Monde du 21 mars, j’ai [Catherine Charlot-Valdieu, ndrl] fait référence à l’énergie, laquelle n’a pas été prise en compte dans de nombreux projets de renouvellement urbain contractualisés avec l’Anru. Et ceci pour 4 raisons, outre la méconnaissance des travaux des chercheurs (comme la démarche HQE2R de transformation durable des quartiers par exemple) :
Une raison liée à la réglementation : en effet la réglementation actuelle (DGUHC) exige un diagnostic urbain et social alors qu’il faudrait réaliser un diagnostic partagé de développement durable du quartier.
Une raison structurelle ensuite : les agents de l’Anru sont principalement issus de la Délégation interministérielle à la ville (DIV). L’Anru n’a pas recruté d’économistes ni d’environnementalistes ni d’experts du développement urbain durable.
En troisième lieu, il faut citer l’absence de transversalité des actions menées par les services de l’Etat et notamment de l’Anru et de l’Ademe – laquelle aurait pu combler l’absence d’environnementalistes – ou une collaboration trop tardive des deux organismes.
Une raison culturelle enfin : l’absence de stratégies d’évaluation définies très en amont des projets et centrées sur l’intérêt général (pour lequel des indicateurs ont été définis par l’Etat, comme la valeur de la tonne de carbone par exemple).

Pourriez-vous citer quelques exemples d’éco-quartiers qui fonctionnent bien en France ?
Nous pouvons citer La Courrouze, à Rennes, projet qui n’est pas le premier essai de la ville. Avant, il y a déjà eu La Poterie et Beauregard, par exemple. Les élus de Rennes, comme ceux de Fribourg (Suisse), ont élaboré depuis longtemps une stratégie de développement durable de leur territoire et différents outils tels qu’un plan local d’urbanisme qui intègre des préoccupations environnementales, un plan local de l’habitat qui renforce la mixité et l’équité sur le territoire, un référentiel espaces publics, un référentiel aménagement durable pour leur ZAC (2007), etc.

A l’échelle de l’Europe, comment se situe la France, dans ce domaine ?
La France est en retard par rapport aux pays nordiques, l’Allemagne ou l’Autriche, par exemple. Ce n’est pas grave mais il ne faut pas pour autant brûler les étapes ni céder aux effets de mode.
Le risque aujourd’hui, en France, est l’effet «vitrine» et la confusion entre «projet de quartier durable» et «projet exemplaire» (sur un thème tel que l’énergie et le gaz à effet de serre ou sur le plan environnemental). Ce risque est d’ailleurs accentué par le choix du seul terme d’éco-quartier.
De nombreux élus veulent leur écoquartier pendant leur mandat, sans avoir élaboré de stratégie de développement durable à l’échelle de l’ensemble du territoire.
De plus, certains élus ont une vision très restreinte du développement urbain durable ou de l’urbanisme durable. Nombreux sont ceux qui privilégient le choix d’un grand nom de l’architecture (contribuant à l’effet vitrine recherché) au détriment d’une réelle ingénierie technique et économique.
Le choix risque donc de se porter sur des projets d’aménagement en périphérie urbaine, sans réelle démarche de développement urbain durable. Le risque est réel de voir des lotissements aggravant l’étalement urbain baptisés «écoquartiers » au prétexte d’une, ou de quelques bonnes pratiques thématiques, notamment environnementales (bâtiments à énergie positive par exemple).
Pour atteindre les objectifs du Grenelle de l’environnement, nous devons rechercher l’effet de masse (grâce à des stratégies territoriales et patrimoniales) tout en traitant les quartiers et les bâtiments existants et en montant les partenariats qui permettront d’identifier les techniques de construction et de réhabilitation les plus efficaces économiquement (notamment pour les bâtiments existants, grâce à une analyse en coût global élargi et partagé).
En période de crise économique il est important d’élaborer des outils d’évaluation et de ne pas se focaliser uniquement sur l’environnement (en mesurant les impacts sociaux et économiques des solutions environnementales retenues). Il s’agit d’aborder en même temps les 3 piliers du développement durable, de se doter de nouveaux outils d’analyse, de financement, d’évaluation (analyse coût/efficacité notamment), de nouvelles méthodes de travail.

* «L’urbanisme durable – concevoir un écoquartier», éd. Le Moniteur, 295 pages, 59 euros

Pour aller plus loin
Consultez le site du Réseau européen pour un développement urbain durable
Consultez notre dossier Anru et plan de relance : quels leviers pour les collectivités
Consultez notre dossier Des solutions pour financer la maîtrise énergétique

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