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DOSSIER : Smart city : les clés de la ville intelligente
Dossier publié à l'adresse https://www.lagazettedescommunes.com/415204/la-ville-numerique-progres-social-ou-empilement-technologique/

PROSPECTIVE
La ville numérique : progrès social ou empilement technologique ?
Hélène Huteau | A la une | Actualité Club Techni.Cités | Dossiers d'actualité | France | Publié le 21/10/2015 | Mis à jour le 08/02/2017

En 2015, la « smart city », ou « ville intelligente » s'appuyant sur le numérique est-elle synonyme de progrès ? Le 15 octobre, à l’Agence parisienne du climat, les associations de journalistes Mediapep’s et l’AJEC21, interrogeaient, lors d’un débat entre chercheurs et urbanistes, la place du citoyen dans cette mutation technologique, afin que le rêve ne se transforme pas en cauchemar.

street art smart city [1]La « smart city » est-elle vraiment intelligente ? Pas tant que cela encore, à en croire une étude du Parlement européen de janvier 2014 [2]. 90% des villes européennes de plus de 500 000 habitants possèdent une ou plusieurs caractéristiques de la « smart city » (voir focus). Mais seules six seraient dotées d’une « politique ou d’une stratégie de ville intelligente » sur un échantillon de 468 plus grandes villes analysées : Amsterdam, Barcelone, Copenhague, Helsinki, Manchester et Vienne.

Le Grand Lyon métropole arrive en dixième position, grâce au quartier Confluence, ses bâtiments à énergie positive, ses compteurs intelligents et ses voitures électriques en auto-partage, tous reliés par un réseau électrique intelligent.

Mais globalement, la Commission Industrie, Recherche et Energie du Parlement critique un manque d’objectifs précis du déploiement de la smart city et le fait qu’elle ne soit pas alignée aux plans de développement et aux objectifs 2020 de l’Europe, notamment sur la réduction de la pauvreté.

En concentrant de plus en plus les populations, les villes actuelles sont devenues les points chauds des enjeux environnementaux, sociaux et économiques et par là-même, elles sont l’endroit de leur résolution, « le premier levier sur lequel il est possible d’agir efficacement », souligne Jean-François Soupizet consultant en développement et stratégie numérique, notamment pour la Commission européenne, convaincu que « nous sommes à la veille d’une grande mutation en matière de ville ».

« Entre utopie et dystopie »

Oui mais laquelle ? L’utopie de plus en plus palpable de l’architecte Luc Schuitten, ses jardins en hauteur, nourriciers, sa ville plus autonome en énergie, plus résiliente [3] ? Son « chenillard » existe déjà. Ce train de voitures électriques, en libre service, qui s’attachent et se détachent pour optimiser la dépense énergétique fait partie des solutions présentées à la COP [4] 21.

Mais « quand on parle de ville numérique, le fil est tendu entre utopie et dystopie », rappelle Carlos Moreno, professeur des universités et conseiller scientifique du président de Cofely Ineo (GDF Suez) qui alerte sur la chimère d’une approche techno centrée.
Il fait partie de ceux qui considèrent la ville comme un « écosystème vivant » dont il faut considérer la « très forte vulnérabilité socio-comportementale ». Et de citer le comportement des habitants de HLM d’Aubervilliers [5], lors de la canicule, dans des logements mal isolés et sans espaces verts ni étendues d’eau autour.
Les pompes à incendies avaient été fracturées pour en faire des geysers salvateurs, dépensant des millions de mètres cubes en quelques heures. Inutile, en effet, d’avoir des compteurs intelligents dans un cas pareil…

De même, le compteur intelligent Linky [6], déployé nationalement par ErDF, au coût de 4,5 milliards, ne servira probablement [7]pas à ceux qui en ont le plus besoin pour contrôler leur consommation, vu qu’il n’est souvent pas dans le logement et qu’il faut aller sur Internet pour avoir le détail de sa consommation.

Ainsi la numérisation de la ville est source de fracture sociale sans un travail sur la participation et le partage des biens communs. La sociologue Saskia Sassen, spécialiste de la mondialisation et des grandes villes, l’atteste : ces dernières ont de plus en plus tendance à être binaire entre riches et pauvres. « New York en est l’exemple extrême, avec 1% de la population qui reçoit 44% des capacités de salaires » précise-t-elle.
« Les villes les plus équipées technologiquement connaissent une érosion de la classe moyenne, comme à San Francisco », confirme Clément Marquet, doctorant en sociologie à ParisTech. « D’autant que le numérique détruit des emplois de cols blancs », renchérit M Soupizet.

Réseau social hyper local

Pour le professeur Moreno, la technologie doit être tirée par le design des services, localement. Le réseau social local, voire hyperlocal, tient de cette approche. Grand Paris Seine Ouest vient de lancer sa version publique avec Smart City + [8], une plateforme, sous forme d’application, qui permet aux habitants de huit villes d’interagir de façon privilégiée avec leur réseau local : voisins, amis, école, associations, commerçants, avec annuaire géolocalisé, agenda d’événements, etc.

« Les vrais leviers se situent dans le lien social à retisser, les lieux publics à réinventer et les communs à fabriquer », précise Carlos Moreno. Ces communs, qu’ils soient eau, espaces publics, réels et virtuels, données personnelles ou logiciels libres, font plus que jamais l’objet de débats sur leur gestion entre privé et public, accès restreint ou ouvert. Pour Clément Marquet, « notre mode d’organisation doit permettre de préserver ces ressources pour les citoyens. »

La clef est de prévoir si et comment les citoyens vont s’approprier une application, un service avant de le déployer, aussi intelligent soit-il. L’Urban fabric organisation, avec qui il travaille, tente de rénover la démocratie participative en mettant les citoyens devant des scénarii hypothétiques d’aménagement, via des tablettes et modélisation 3D. « Cela entraine davantage de discussions et d’appropriation que des calques ou simples questions » témoigne le chercheur.

A lire aussi Changement climatique : les grandes villes misent sur les citoyens et la smart city [9]

Data centers énergivores

La vulnérabilité de la ville numérique, est sociale mais aussi environnementale. Bien que les réseaux intelligents d’électricité nous promettent une gestion optimisée de l’énergie et donc des économies de 12 à 15% sur les factures d’électricité, les data centers, qui hébergent les quantités monstrueuses de données qui transitent et que l’on stocke tous les jours, sont des consommateurs tout aussi monstrueux d’énergie, sans que celle-ci soit du tout optimisée pour l’instant (par la récupération de chaleur, notamment).

La puissance électrique des data centers dans le monde correspond à la capacité de production de 30 centrales nucléaires (Glanz, 2012). Leur consommation électrique a explosé de 235% entre 2000 et 2010 et promet de continuer sur cette lancée…

L’Agence locale de l’énergie et du climat de Plaine Commune, communauté d’agglomération d’Ile-de-France, qui les concentre, a édité [10] un rapport édifiant sur cette problématique méconnue.
L’Europe a alerté dès 2008 sur la forte consommation électrique des data centers, leur impact sur les émissions de gaz à effet de serre et la tension qu’ils peuvent générer sur les infrastructures énergétiques. Ces usines à données, peu pourvoyeuses d’emploi, et potentiellement dangereuses -risques d’incendies- sont évidemment implantées dans les territoires les plus modestes.

Qu’est-ce qu’une « smart city » ?

Le Parlement européen la définit ainsi : « une ville qui cherche à résoudre les problèmes publics grâce à des solutions basées sur les TIC (1) [11] sur la base de partenariats d’initiative municipale et mobilisant de multiples parties prenantes ».
Dans son rapport, une ville est dite « smart » si elle présente au moins une initiative comprenant une des six caractéristiques de la ville intelligente : la gouvernance, les gens, le mode de vie, la mobilité, l’économie ou l’environnement « smart ».

Mais la définition est loin de faire consensus et prend vite des allures de débat philosophique [12].

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