logo
DOSSIER : Le pari de l'économie collaborative
Dossier publié à l'adresse https://www.lagazettedescommunes.com/383275/airbnb-un-modele-qui-bouscule-les-communes/

ECONOMIE NUMÉRIQUE
Airbnb : un modèle qui bouscule les communes
Delphine Gerbeau, Sabine Blanc | A la une | Dossiers d'actualité | France | Publié le 31/07/2015 | Mis à jour le 20/12/2016

Depuis deux ans, la vogue de la location de résidences entre particuliers, notamment par Airbnb, pousse les collectivités locales à chercher des solutions pour maîtriser cette offre éparse.

carte-Airnb-une [1]

Chambre d’hôtes, location de la résidence principale, « couch surfing »… les hébergements touristiques entre particuliers représenteraient aujourd’hui plus de 40 % des lits disponibles, selon le rapport parlementaire des députés Jeanine Dubié et Philippe Le Ray sur l’évaluation de la politique d’accueil touristique [2], paru le 2 juillet. Une révolution liée notamment au succès des sites de petites annonces, comme Abritel et Homelidays (groupe HomeAway), Le bon coin, Bedycasa et, surtout, Airbnb, qui se veut l’étendard de l’économie dite collaborative.

Si la location de résidences saisonnières n’est pas une nouveauté, son caractère diffus et sa massification posent problème, avec des loueurs qui ne connaissent pas leurs obligations ou passent outre, et la difficulté à évaluer pleinement le phénomène, d’autant que de nombreux sites sont domiciliés à l’étranger.

La collecte de la taxe de séjour est le premier point litigieux : la loi de finances pour 2015 l’a réformée, autorisant sa perception en direct par les plateformes de location. Problème, le décret d’application est toujours attendu, après avoir été bloqué au Comité des finances locales (il a enfin été publié le 31 juillet 2015 [3], ndlr). Ce mode de collecte faciliterait grandement la tâche des collectivités et leur éviterait de vérifier site par site les annonces mises en ligne. Airbnb attend la sortie du décret pour expérimenter cette collecte dans quelques villes, comme Chamonix (8 900 hab., Haute-Savoie).

« Nous le faisons déjà à l’étranger, dans certaines villes comme Portland ou Amsterdam. En France, l’enjeu sera de le généraliser à l’ensemble du territoire, alors que chaque commune vote un taux différent de taxe », explique Sarah Roy, directrice de la communication d’Airbnb France. Une démarche intéressante, mais qui devra être renouvelée avec l’ensemble des plateformes.

Avis partagés

L’opacité autour de l’identité des loueurs et le poids sur le marché local du logement posent aussi question. La loi « Alur » du 24 mars 2014 a ébauché un début de réponse, en prévoyant aux articles L.631-7 et suivants du code de la construction et de l’habitation un régime d’autorisation : dans les communes de plus de 200 000 habitants, le fait de louer un local meublé destiné à l’habitation de manière répétée pour de courtes durées à une clientèle de passage qui n’y élit pas domicile nécessite une autorisation de changement d’usage de la commune.

Paris (2,24 millions d’hab.) tente d’utiliser cette réglementation pour limiter l’essor des locations, notamment par le biais d’Airbnb. A Nice [4] (343 600 hab.), au contraire, le conseil municipal a délibéré en juin pour accorder un régime d’autorisation aux propriétaires de trois logements au plus.
« C’est une offre d’hébergement qui s’adresse à une clientèle nouvelle. Par ailleurs, en été, le parc hôtelier est quasiment complet. Enfin, les logements en question sont des résidences secondaires vides la plupart du temps dans l’année, cela n’a pas d’impact sur le marché classique du logement », argumente Rudy Salles, adjoint au maire chargé du tourisme.
La majorité des communes attendent le décret d’application pour décider de la ligne à adopter.

Airbnb face au réseau hôtelier

L’offre de la plateforme est inégale. Dérisoire à Lourdes ou au Mont Saint Michel, elle se rapproche de l’offre hôtelière classique dans d’autres communes. Toutefois, une partie relève en fait de professionnels du tourisme.

carte-Airnb-max [5]

Les chiffres représentent le nombre d’annonces publiées sur internet pour chaque ville, y compris celles limitrophes, car les voyageurs utilisant Airbnb ne séjournent pas en hypercentre mais sont répartis dans plusieurs quartiers et les villes les plus proches. En revanche, les chambres d’hôtels sont situées sur la commune.

Lire aussi : [Data] Airbnb squatte les villes touristiques [6]

 Travailler en complémentarité

Autres acteurs bousculés, les offices de tourisme (OT), concurrencés sur la composante « centrale de réservation » de leur activité. Les avis sont partagés quant à la posture à adopter. « Travailler avec ces centrales permettra de mieux maîtriser les offres fantômes, mais attention au lobby hôtelier. La réponse ne peut être que collective, prévient Nicolas Durochat, directeur de l’office de tourisme intercommunal de la vallée de Chamonix. Il faut veiller à ne pas reproduire la même erreur que les hôteliers avec les centrales de réservation, comme Booking : ils subissent à présent des hausses de commissions très importantes. Il s’agit de prendre garde à ne pas se retrouver face à un lobbying monopolistique. »

« Il est impossible d’aller contre ce mouvement et quelle utilité cela aurait-il, modère Romain Le Pemp, chargé de la qualité à la Fédération nationale des offices de tourisme de France. Ces sites contribuent à amener de nouveaux touristes sur les territoires. Mieux vaut se rapprocher et travailler en complémentarité. » La fédération s’est rapprochée des principaux acteurs et envisage différentes collaborations en fonction du modèle économique de chacun.

« Pourquoi ne pas coorganiser des rencontres entre les utilisateurs, sur le modèle des meetup d’Airbnb ? Avec Abritel, on peut imaginer des tarifs préférentiels pour les adhérents de l’office de tourisme », détaille Romain Le Pemp. En Aquitaine, un tel partenariat a été noué entre la mission des offices de tourisme et pays touristiques d’Aquitaine (Mopa) et le groupe HomeAway pour le site Abritel.

« Soit on se replie sur nos fondamentaux, soit on s’adapte pour survivre. Grâce aux plateformes, le contrôle est facilité. On peut imaginer de nouveaux services proposés par les offices, par exemple, de conciergerie pour l’accueil des locataires, juge Jean-Luc Boullin, directeur de la Mopa. Mais le législateur doit faire son travail pour donner un cadre plus précis à cette activité. »

A La Rochelle (74 100 hab., Charente-Maritime), personne ne s’est encore attaqué au phénomène, mais cela ne saurait tarder. Claire Couderchon, chargée du tourisme depuis seulement quelques mois, découvre son importance et ébauche des hypothèses : « Les touristes passent en moyenne 1,74 nuit dans la ville, j’ai discuté avec une personne qui loue sur Airbnb depuis le mois d’octobre, cela ne désemplit pas, sur 2 ou 3 nuits. Il y a donc une réflexion à entamer sur des forfaits. Il faut aussi réfléchir avec les hôteliers à la mise à niveau des équipements. Et également avec les restaurateurs : les personnes louent un logement avec cuisine, si l’offre de restauration n’est pas adaptée, ils prennent leurs repas en intérieur. »

L’enjeu des données

Aux communes de prendre pleinement la mesure d’un mouvement qu’elles ignorent encore trop souvent. La maîtrise de la donnée constitue un enjeu central pour équilibrer le dialogue. « Les offres disponibles sont facilement accessibles, mais Airbnb protège les données sur la réalité des transactions, indique Simon Chignard, coauteur de Datanomics – Les nouveaux business models des données [7](1) [8]. Pour l’entreprise, les données possèdent une valeur d’actif stratégique. On pourrait imaginer qu’elles servent de monnaie d’échange. Ainsi, Uber, l’entreprise de voitures de tourisme avec chauffeur, a transmis ses données dans certaines villes en échange de l’autorisation d’exercer. Airbnb pourrait troquer les siennes contre une législation plus souple. » Une approche nouvelle pour les collectivités, qui rejoint la question des données des délégations de service public.

POUR ALLER PLUS LOIN