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DOSSIER : Les métiers de la petite enfance
Dossier publié à l'adresse https://www.lagazettedescommunes.com/36778/petite-enfance-les-directeurs-craignent-la-dequalification/

Petite enfance – Les directeurs craignent la déqualification
Isabelle Verbaere | Dossiers Emploi | Publié le 08/02/2010 | Mis à jour le 03/05/2010

Un projet de décret vise à assouplir les normes d’accueil des enfants dans les crèches et structures multiaccueils. Leurs directeurs redoutent d’être contraints à ne plus faire que de la « garderie ».

La pétition lancée au printemps 2009 par le collectif « Pas de bébé à la consigne » rassemblait, mi-décembre, plus de 17 000 signataires. Parmi les premiers d’entre eux, on comptait une trentaine d’organisations, dont le collectif national de directeurs et responsables d’établissements et de services de la petite enfance .
En effet, nombre de ces professionnels s’inquiètent des propositions de réforme du décret du 20 février 2007 relatif aux établissements et services d’accueil des enfants de moins de six ans et modifiant le Code de la santé publique (1) [1]. Sa dernière version remonte au 23 novembre 2009. On va de plus en plus nous demander de garder les enfants et de moins en moins de les accueillir et de les éveiller, déplore Christine Boutry, éducatrice de jeunes enfants et directrice de la crèche de la communauté de communes du Luy-de-Béarn (Pyrénées-Atlantiques). C’est une déqualification de notre métier qui se profile.

Surnombre constant
Ce projet de texte prévoit en effet d’assouplir encore les normes pour recevoir davantage d’enfants à moindre coût. Il propose notamment d’élargir l’accueil en surnombre dans les structures. Aujourd’hui, des bébés peuvent être présents en surnuméraire, certains jours de la semaine, dans la limite de 10 % de la capacité d’accueil autorisée pour l’établissement, à condition que le taux d’occupation n’excède pas 100 % en moyenne hebdomadaire. Le secrétariat d’Etat à la Famille propose de porter ce quota à 20 %.

Je dirige une crèche départementale de 60 berceaux dans le Val-de-Marne, témoigne Claire Delmas, puéricultrice, déléguée régionale Ile-de-France de l’Association nationale des puéricultrices diplômées et des étudiantes. Si cette mesure est prise, mon gestionnaire pourra me demander d’accepter 72 enfants . Certes, il y en a toujours cinq ou six chaque jour qui sont malades. Mais nous en aurons tout de même plusieurs à accueillir en surnombre et à effectif constant. Or, j’ai l’expérience de ce type de situation lorsque du personnel est absent. Avec un taux d’encadrement réduit, on ne peut pas laisser les plus grands jouer à leur guise. On leur impose de rester assis. Et, au lieu de se rendre aux toilettes à la demande, ils y vont tous en même temps. Sans compter que nos locaux ne sont pas extensibles. Les bébés ne sont pas des sardines. Il faut les imaginer de 8 heures à 18 heures dans une salle de 30 mètres carrés avec dix enfants en plus. C’est dur, la collectivité !

Autre proposition qui préoccupe les directeurs d’établissements : plafonner à 40 %, au lieu de 50 % actuellement, le taux de personnel qualifié chargé de l’encadrement, à savoir les puéricultrices, les éducateurs de jeunes enfants , les auxiliaires de puériculture, les infirmiers et les psychomotriciens. Le reste de l’effectif étant composé d’agents justifiant d’une qualification définie par arrêté ministériel, notamment le CAP petite enfance .

Manque de compétence.
Les agents possédant un CAP petite enfance ont reçu une formation très légère, souvent dispensée par le Centre national d’enseignement à distance. Ils ne sont pas autonomes, estime Estelle Hubert-Bourne, éducatrice de jeunes enfants , directrice de la crèche municipale écologique 1, 2, 3, soleil d’Honfleur (Calvados) et trésorière de la Fédération nationale des éducateurs de jeunes enfants . Il est indispensable qu’ils soient accompagnés au quotidien par des auxiliaires de puériculture. Avec une proportion de 40 % de personnes qualifiées, nous ne pourrons plus former ces binômes. Le risque d’une baisse de la qualité de l’accueil est réel.

Estelle Hubert-Bourne évoque un cas de maltraitance, dans une crèche italienne, récemment médiatisé. Cette violence existe en France, j’en ai été témoin au cours de ma carrière. Si l’on accroît la proportion de personnel non qualifié, je n’ose pas imaginer ce que cela donnera. Or, en tant que responsables d’une structure, nous ne sommes pas toujours auprès des enfants.
Cette mesure fait également bondir Josiane Dartigue, puéricultrice et directrice de la structure multiaccueil de la communauté de communes de Saint-Macaire (Gironde) et membre de l’Association de directeurs d’établissements et services petite enfance d’Aquitaine. Il est important que je puisse m’appuyer sur d’autres professionnels, explique-t-elle. Je ne peux pas compter sur les “CAP petite enfance ”, qui n’ont pas les compétences nécessaires. Par exemple, si une maman veut savoir comment introduire les morceaux dans l’alimentation de son bébé, une auxiliaire de puériculture est apte à lui répondre, pas un agent non qualifié.

Logique comptable
Le projet de décret n’est pas le seul sujet de mécontentement. Depuis la mise en place de la prestation de service unique, en janvier 2005, qui introduit une comptabilisation à l’heure du temps de présence des enfants, les tâches administratives des directeurs se sont beaucoup alourdies. Il faut contrôler rigoureusement les heures d’entrée et de sortie, confie Josiane Dartigue. Et, lorsque nous élaborons les factures, c’est le casse-tête.

Surtout, les contrats enfance et jeunesse, mis en place en 2006, modifient les règles de financement par la Caisse nationale d’allocations familiales. En deçà d’un taux d’occupation de l’établissement de 70 %, la subvention est réduite. Il faut jongler avec les plannings des enfants , constate Estelle Hubert-Bourne. Essayer de remplir la structure peut me prendre la journée. J’en arrive parfois à insister auprès de parents qui n’ont pas spécialement besoin de faire garder leur bébé dans tel ou tel créneau. Et Christine Boutry de conclure : Nous travaillons désormais dans une logique comptable. On nous demande de faire du chiffre, du remplissage. Notre objectif est bien sûr de gérer correctement la structure, de ne pas la mettre en faillite, mais c’est aussi de répondre au plus près au besoin des enfants et des familles.

Témoignages

« Il faut de l’énergie pour impulser son projet d’établissement »

Anne Kohler, directrice de la structure multiaccueil de Cernay (Haut-Rhin)

Je dirige une structure qui accueille une trentaine d’enfants . Onze personnes sont sous ma responsabilité. Occuper un tel poste demande une grande disponibilité, notamment auprès de l’équipe qui a besoin d’un référent. Il faut aussi faire preuve d’une bonne qualité d’écoute, surtout à l’égard des parents. Certes, au quotidien, ceux-ci rencontrent mes collègues, mais s’ils ont besoin de conseils, je suis là pour les accompagner. Ils me font confiance. Il faut aussi beaucoup d’énergie pour impulser son projet d’établissement, le faire passer à l’équipe et savoir le défendre pour obtenir des financements. En regard de ces nombreuses responsabilités, y compris juridiques, mon salaire est peu élevé. Je gagne 1 500 euros net par mois, dont 65 euros de prime pour la direction. Je suis éducatrice de jeunes enfants depuis onze ans.

« Mon travail relève de plus en plus du management »

Murielle Lanussé-Monguilot, puéricultrice, directrice d’une crèche municipale dans le 12e arrondissement de Paris.

Je travaille dans le même établissement depuis dix ans. L’accueil des familles a beaucoup évolué. Nous organisons des journées portes ouvertes, des cafés parents…, ces derniers sont informés du projet de la crèche. Les adaptations sont davantage individualisées. Certes, cette prise en charge exige un accompagnement supplémentaire, mais elle nous fait gagner du temps sur le long terme. Car cette mise en confiance des familles facilite les relations avec l’équipe durant les trois ans où le bébé va rester dans l’établissement. Toutefois, la charge de travail a augmenté ces dernières années car, à capacité égale et personnel constant, nous accueillons un plus grand nombre d’enfants . Ils sont 81 inscrits pour 72 places. Certains viennent à temps partiel, mais cela représente davantage de familles à gérer. Nous devons leur accorder la même attention que celles dont les petits viennent à temps plein. Un enfant qui n’est accueilli qu’une fois par semaine doit aussi avoir ses repères. Le travail de directrice de crèche relève de plus en plus de la gestion et du management. Nous sommes des chefs d’établissement.

REFERENCES

Décret n° 2007-230 du 20 février 2007 relatif aux établissements et services d'accueil des enfants de moins de six ans et modifiant le code de la santé publique