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DOSSIER : Quand les attentats bousculent les politiques de cohésion sociale
Dossier publié à l'adresse https://www.lagazettedescommunes.com/313750/apres-les-hommages-aux-victimes-du-terrorisme-les-quartiers-populaires-reclament-un-debat-de-fond/

POLITIQUE DE LA VILLE
Après les hommages aux victimes du terrorisme, les quartiers populaires réclament un débat de fond
Hugo Soutra | Actu prévention sécurité | France | Publié le 13/01/2015 | Mis à jour le 03/04/2015

Après avoir participé aux rassemblements républicains du week-end dernier, les responsables associatifs réunis au sein de la coordination « Pas sans nous » ont organisé de nouvelles marches, lundi 12 janvier, à Bobigny et à Toulouse.Trois objectifs : rendre de nouveau hommage aux 17 victimes au nom des quartiers populaires, faire émerger un débat de fond sur les banlieues et éviter autant que possible les amalgames entre musulmans et terroristes islamistes.

Sans grandes surprises après les raouts populaires du week-end ayant réunis plus de quatre millions de personnes partout en France, la mobilisation était moindre lundi 12 janvier. Si seule une trentaine de personnes étaient présentes devant la préfecture de Toulouse, principalement des responsables associatifs et syndicaux, le message se voulait néanmoins limpide : tous étaient désireux d’alerter les pouvoirs publics sur la situation dans les quartiers populaires.

Hommage – De l’autre côté du périphérique parisien, les chefs d’Etat avaient tout de même laissés place à plus de 200 citoyens, acteurs associatifs et personnalités politiques : Myriam El Khomri, secrétaire d’Etat à la ville, la sénatrice EELV Aline Archimbaud, Stéphane Troussel, le président PS du conseil général de Seine-Saint-Denis, la vice-présidente du conseil régional d’Ile-de-France, Marie-Pierre de la Gonterie ainsi que divers élus PCF, le maire UDI de Bobigny Stéphane Paoli, celui de Sevran Stéphane Gatignon (EELV) ou encore Olivier Klein, le maire PS de Clichy-sous-Bois, étaient là. Leurs revendications ne faisaient, là non plus, pas de doute.

Après avoir dit son émotion et sa solidarité envers les 17 victimes de ces « actes inhumains », l’organisateur de ces manifestations Mohammed Mechmache a rappelé à Libération [1] que « les assassins de Charlie Hebdo et du supermarché casher n’ont rien à voir avec les habitants des banlieues. En tuant Charlie Hebdo, ils nous ont flingués nous aussi. » Pour le vice-président de la coordination « Pas sans nous », « il y aura évidemment des conséquences du 7 janvier : c’était déjà compliqué de s’appeler Mohamed et de vivre en banlieue, ça le sera encore plus. Ça va être difficile pour plein de jeunes de chercher du travail. »

La banlieue, une solution ! – Loin de vouloir se désolidariser des mouvements de ce week-end, ce syndicat des quartiers populaires souhaitait surtout « marquer un positionnement au nom des habitants des quartiers de Toulouse, du grand Mirail et des autres » explique Ahmed Chouki à La Dépêche du Midi [2]. « On est tous assommés. Nous ne voulons pas d’une unité nationale à géométrie variable » explique ce membre de la coordination nationale.

A Bobigny – notamment en raison du faible succès de la manifestation auprès des plus jeunes –, la crainte du cortège était que de plus en plus d’habitants basculent dans le radicalisme religieux. « Si on veut éviter que d’autres glissent, il va falloir se bouger » prévient ainsi Mohammed Mechmache, alarmiste face à la journaliste du Monde [3]. « Pour l’instant on est dans l’émotion. Ces prochains jours, il y aura une grande responsabilité dans la prise de parole des politiques, des médias, des intellectuels, pour mettre en avant le débat de fond.»

Participation citoyenne – A l’entendre, il est grand temps de faire la critique de la politique de la ville. « Bien sûr que ce n’est pas normal que des enfants en viennent à ne pas respecter la République ? Mais il faut se poser les bonnes questions : cette République a-t-elle fait les bons choix ? A-t-elle reconnu tout le monde ou en a-t-elle laissé quelques-uns sur le carreau ? On parle d’intégration, et en même temps de quartiers « oubliés de la République. On a connu des échecs dans les politiques publiques menées depuis ces trente dernières années dans ces quartiers » explique aux Inrocks ce militant associatif [4] déjà présent lors des émeutes de 2005.

« On ne peut pas toujours chercher la faute chez l’autre sans se remettre en question soi-même. Quel horizon, quels espoirs a-t-on lorsque l’ascenseur social est coincé ? Quand on a des hommes qui ont des Bac+5, qui sont mariés et qui habitent toujours chez leurs parents ? Comment voulez-vous que des mères de famille monoparentale fassent des ménages et continuent de bien suivre la scolarité de leurs enfants ? Nos responsables doivent s’interroger et reconnaître qu’ils ont « merdé ». La banlieue n’est pas un réservoir de coupables, elle est peut-être au contraire une partie de la solution » poursuit-il dans L’Humanité [5].

Politique de la ville – « Si on ne traite pas les problèmes de fond, on ne rétablira pas la justice sociale, on aura toujours le sentiment de ces injustices et de ces inégalités, on continuera à produire des dommages collatéraux. On ne demande qu’une seule chose : être des Français à part entière, pas à part » analyse encore Mohammed Mechmache, cette fois-ci dans Libération. [1]

Souhaitant co-construire l’après-11 janvier avec les responsables politiques, les acteurs associatifs réclament plus de moyens et de services publics dans ces quartiers en difficulté. « Ces territoires vont mal. C’est vraiment grave ce qui s’y passe. Des mômes y sont déscolarisés à 12 ans. Comment voulez-vous qu’ils ne dérapent pas ? Un jeune sur deux n’a pas de boulot dans ces territoires » confie Nicky Tremblay, autre vice-présidente du collectif « Pas sans nous » selon laquelle une fracture sociale et raciale s’est développée entre les banlieues et les centre-ville.

Islamophobie –  « On stigmatise les musulmans », a regretté Nadir Kahia, président de l’association Banlieue plus. « Mais le problème, ce n’est pas la religion. C’est le chômage, l’échec scolaire, l’insécurité. Tant qu’on ne résoudra pas ces problèmes-là, on aura des gens qui se sentiront marginalisés ».

Dans un communiqué publié notamment sur facebook [6], la coordination fait également état d’une « tension raciste et islamophobe qui ne cesse de s’accroître » ces derniers mois et qui « pèse tout particulièrement sur les quartiers populaires. Ce leitmotiv revient régulièrement dans la bouche de Mohammed Mechmache, Nicky Tremblay ou des autres responsables associatifs présents à Bobigny et Toulouse, qui craignent que les habitants des quartiers prioritaires de la politique de la ville soient considérés comme des terroristes islamistes en puissance.

Amalgames – Outre la cinquantaine d’agressions contre des individus de confession musulmane ou visant des édifices islamiques recensés depuis les attentats des 7, 8 et 9 janvier, ils peuvent également avoir en tête les accusations de la chaîne conservatrice américaine Fox News comparant les 751 zones urbaines sensibles (ZUS) à des « ghettos » [7] interdits aux « non-musulmans », où « les islamistes recrutent dans la rue. »

Le but de ces marches en banlieues, outre rendre hommage aux victimes et tenter de faire émerger un débat de fond sur la situation des banlieues, était aussi d’exprimer « notre inquiétude face aux manipulations et amalgames qui utiliseraient ce drame dans une logique sécuritaire et islamophobe. Des voix se font déjà entendre pour instrumentaliser cette tragédie et exacerber encore cette tension. Elles cherchent à désigner des coupables et montrent du doigt les quartiers populaires ; elles jouent la stratégie de la division, de la haine et du rejet. Ce chemin est dangereux et ne contribuera qu’à la montée des extrémismes.»

Jihadistes français : radicalisation marginale ou raté de l’intégration ?

Pour le spécialiste de l’islam Olivier Roy, les attaques illustrent un phénomène sociologique « de radicalisation d’une frange de la jeunesse qui se sent marginalisée » et qui se tourne vers le radicalisme islamique « parce que c’est ce qui est sur le marché aujourd’hui ». « On a affaire à quelques centaines de jeunes qui plongent dans une violence très spectaculaire, en conclure que l’intégration a échoué serait statistiquement absurde », met-il en garde.

Enfants de la République – Chérif et Saïd Kouachi, qui ont assassiné mercredi douze personnes dans l’attaque de Charlie Hebdo, sont nés en France de parents algériens. Les parents d’Amedy Coulibaly, qui a tué cinq personnes, sont d’origine malienne, mais il a été élevé en France. Ce sont des « enfants de la République », qui ont eu des contacts très tôt avec différentes institutions et services publics, de l’école à l’aide sociale à l’enfance en passant par la justice.

« On est dans des formes de passage à l’acte violent qui sont très rares », souligne Patrick Simon, chercheur à l’Ined (Institut national d’études démographiques). Mais « il y a des liens évidents », d’une part avec les discriminations liées aux ratés de l’intégration à la française, et d’autre part à la situation géopolitique au Moyen-Orient qui stimule la radicalisation.

Zéro perspectives – « Nous sommes dans une société multiculturelle mais on constate un décalage avec la prise en charge politique, qui n’offre pas de perspectives », et qui a vu émerger un discours « disant que nous sommes allés trop loin dans les politiques d’immigration, qu’il faut revenir à une société antérieure » où il y avait moins d’immigrés. « Cela pose un problème fondamental: il n’y a pas de retour possible. »

Revoir le modèle d’intégration, mais selon quels critères? Pour le sociologue des religions Olivier Bobineau, on ne peut transiger sur la laïcité, ni les valeurs de la République. Mais « il faut passer d’un modèle d’assimilation à une ‘créolisation’ des identités, qui génère un ‘vivre ensemble’ où nous serions égaux mais différents ».

Hypocrisie – Le politologue Laurent Bouvet juge au contraire que la France paie « le prix d’une hypocrisie » qui profite aux tenants d’une vision communautarisée de la société. Pour lui, « on a beaucoup trop abaissé les exigences » de l’intégration, soit en niant aux étrangers la capacité à s’intégrer, soit en estimant qu’ils n’avaient pas besoin de le faire au contraire, et « cette double impasse identitaire ouvre la voie à toutes les dérives ».

« Ce qui vient de se passer est le côté tragique de l’histoire. On est ratrappés par le problème des banlieues, des prisons, de l’école, de la politique de la ville…. tous les débats qu’on n’a pas voulu avoir nous reviennent dans la figure », estime le politologue, auteur d’un livre sur « L’Insécurité culturelle ».

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