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DOSSIER : Temps de travail : les fonctionnaires territoriaux travaillent-ils assez ?
Dossier publié à l'adresse https://www.lagazettedescommunes.com/263611/temps-de-travail-le-perfectionnisme-est-presque-un-handicap-pour-les-cadres/

INTERVIEW
Temps de travail : « Le perfectionnisme est presque un handicap pour les cadres »
Martine Doriac | Dossiers Emploi | Toute l'actu RH | Publié le 09/09/2014

Le sociologue Denis Monneuse déplore le manque de recul des agents sur leur activité, la perte de créativité et la sous-utilisation du temps libre. Il plaide pour une organisation du temps de travail individualisée.

Dans votre dernier livre, « Le Silence des cadres », vous décrivez un rapport au temps souvent perturbé. Est-ce commun aux secteurs public et privé ?

Les cadres qui travaillent beaucoup sont plutôt satisfaits. Ils s’interrogent sur la qualité de leur travail. Les tâches sont-elles utiles et intéressantes ? Si c’est le cas, ils ont moins de réticences à travailler autant. Ce qui pèse, c’est d’être pollué par des tâches inutiles, du « reporting ». Les cadres en font beaucoup. « Secrétarisés », ils ont l’impression de réaliser des missions à faible valeur ajoutée.

La connexion pose aussi question. Dans la territoriale, beaucoup disent que rester connecté fait partie de leurs responsabilités, car un problème retombera toujours sur eux. Ils ne le vivent pas comme un poids. Ce n’est pas l’urgence ou l’aléa qui sont difficiles à vivre, mais la mauvaise organisation, le dossier prioritaire qui aurait pu être anticipé, l’élu qui se réveille une semaine avant l’échéance. La réactivité qui passe avant la réflexion fait naître un sentiment de frustration chez le cadre, qui a l’impression de manquer de moyens ou de temps pour réaliser un travail de qualité.

Vous évoquez un « présentéisme compétitif » typiquement français. Que voulez-vous dire ?

Les Anglo-Saxons en parlent quand il s’agit de se faire bien voir de ses collègues et de sa hiérarchie en arrivant plus tôt et en partant plus tard pour montrer son engagement, avec en toile de fond la croyance en un lien entre temps de travail et performance, ce qui n’est pas forcément le cas. Un cadre peut vouloir rester chez lui pour approfondir un dossier, sans perturbation. Certains emportent leur travail avec eux le soir ou le week-end. D’autres arrivent tôt, partent tard. Cette intensification du travail est notée depuis les années 90. Le passage aux 35 heures et la diffusion du « forfait jours » l’ont accélérée, avec l’idée que le cadre ne compte pas ses heures. La contrepartie, c’est la sous-utilisation du temps libre, le manque de recul sur son activité et la perte de créativité alors que les meilleures idées viennent en courant, le dimanche. Il s’agit de rester maître de son emploi du temps, de l’organiser, dans une flexibilité vis-à-vis de son temps de travail.

Comment limiter la « surcharge cognitive » ?

Un cadre dit « en vacances, je regarde mes emails un jour sur deux », un autre délègue pour sanctuariser ses congés. Chacun forge sa discipline. Le cadre fait appliquer des chartes du temps (visant à faciliter la conciliation de la vie professionnelle et de la vie personnelle, ndlr) sans en bénéficier. Les réunions sont interdites après 17 heures, sauf pour lui. L’absence de limites peut conduire au burn-out, si le cadre n’écoute pas les signaux, surinvestit le travail. Tant qu’il ne craque pas, ajouter une tâche paraît possible. Or il faut savoir dire non. Le perfectionnisme, dans un monde du travail qui promeut la réactivité, est presque un handicap. Il s’agit d’accepter de ne pas pouvoir aller au fond des choses.

« Le silence des cadres », Editions Vuibert, mars 2014.