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Patrick Viveret : « Les monnaies locales jouent un rôle d’alerte »

Publié le 07/12/2011 • Par Aude Raux • dans : Dossiers d'actualité

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Entretien avec Patrick Viveret, philosophe, ancien conseiller-maître à la Cour des comptes, initiateur de Dialogues en humanité, un forum organisé chaque mois de juillet à Lyon, et auteur notamment de "Pourquoi ça ne va pas plus mal" et du rapport "Reconsidérer la richesse".

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Cet article fait partie du dossier

Economie sociale et solidaire : quand les territoires inventent leur monnaie

 

Les monnaies locales peuvent-elles être un moyen de résoudre la crise financière ?

Face à la crise financière, les monnaies locales sont effectivement un outil de résilience MAIS à l’intérieur d’une boîte à outils. A elles seules, elles ne peuvent résoudre une telle crise : une monnaie locale, ce n’est pas une baguette magique !

Quels autres outils devrait-on mettre dans la boîte ?

La question clef face à la crise financière, c’est la mise en place d’un véritable audit des richesses. Car, lorsqu’on évoque la « faillite » encore faut-il savoir de quoi on parle. La représentation collective est en effet doublement faussée : par la comptabilité et par les indicateurs. C’est ce que j’avais appelé, dans mon rapport sur la richesse, « le paradoxe de l’Erika », du nom de ce pétrolier qui a fait naufrage et a terriblement pollué les côtes bretonnes.
Si l’on se place uniquement du point de vue de la comptabilité nationale, cette catastrophe a été prise en compte comme une production de richesses. On a ainsi additionné les valeurs ajoutées de son remplacement pour l’industrie pétrolière, des indemnisations versées par les assurances ainsi que des entreprises qui sont intervenues dans la dépollution. Bref, tout a été pris en compte positivement.
A aucun moment, dans aucune colonne, un indicateur ou un chiffre n’est apparu pour nous dire : « Attention, ces valeurs ajoutées ont été créées à cause d’une destruction ».

Ainsi, toutes les catastrophes environnementales mais aussi sociales, tels les accidents de la route, sont comptabilisées positivement comme des flux monétaires. Inversement, quantité de richesses ne sont pas considérées comme telles, bien qu’elles soient vitales : le bénévolat, les activités domestiques, les échanges de savoir et de connaissances.
On peut faire le parallèle avec l’abeille : son activité de production la plus essentielle est la pollinisation. Or, si on ne regarde que sa fonction productive, à savoir la cire et le miel, c’est une infime contribution de l’abeille à notre environnement. Il est donc urgent de réaliser l’audit de ces richesses et de ces nuisances.
Et dans cette optique, le PIB ne suffit pas : il ne s’intéresse pas à la nature des activités dans le calcul de nos richesses, mais uniquement au fait de savoir si elle génère un flux monétaire. C’est un thermomètre qui rend malade puisqu’il nous conduit à des programmes d’austérité qui ont pour conséquence de détruire des richesses humaines. Regardez les suppressions de postes de professeurs, d’infirmières et de policiers de proximité.

Le coup de force de la crise, c’est de présenter l’austérité comme le seul moyen de la régler or, cela ne va qu’aggraver la situation. Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy part en campagne à Bordeaux contre la fraude sociale. Il faut être irresponsable pour jouer à ce petit jeu-là. Heureusement, le soulèvement dans le monde arabe montre que la force des peuples qui aspirent à la démocratie est plus forte que les marchés financiers.

On n’utilise donc pas actuellement les bons outils pour résoudre la crise ?

Nous sommes crédules si nous pensons rassurer les marchés. La première question que l’on devrait se poser c’est : qui y a-t-il derrière ? Et l’on verrait que 70 % des transactions financières aux USA, et 50 % en Europe, sont réalisées par des robots qui fonctionnent à la nano seconde. Quelle absurdité : les logiciels de ces robots, il faut les changer et non les rassurer ! Ils ont été conçus de façon à rapporter le maximum de profits.
On n’est plus du tout dans l’attitude du boursier qui selon l’adage : « achète au son du canon et vend au son du violon ». Nous sommes en réalité au service d’une logique très pauvre.

Par ailleurs, les traders sont dans un état de stress tel que, selon le Wall Street Journal, ils ne connaissent plus que deux sentiments : « l’euphorie ou la panique », ce qui est typique de la psychose maniaco-dépressive qui se traduit par une perte de la réalité, ici économique. C’est pourquoi je demande à mettre les traders sous curatelle !

Nous sommes face à un problème de santé internationale. Cette économie que l’on qualifie de « spéculative » est en fait une économie de « casino », dans le sens où les traders sont des joueurs, des parieurs. Le risque c’est que, quand on fonctionne à la nano seconde, on ne supporte plus le temps démocratique ainsi que la différence, la division, le débat qui sont le propre des démocraties.

Conséquence : on assiste à un coup d’Etat silencieux de l’hypercapitalisme qui, à terme, va détruire nos systèmes de sécurité sociale. Des coups d’Etat dont ont été victimes notamment la Grèce et l’Italie, désormais dirigés par des financiers. Il faut savoir que Mario Monti, le nouveau président du conseil italien, tout comme Lucas Papadémos, le nouveau premier ministre grec ont en commun d’être d’anciens conseillers de la banque Goldman Sachs. Celle-là même qui a poussé la Grèce à s’endetter et est en procès pour son rôle dans la crise des subprimes…

Face à un tel chaos, toute alternative ne semble-t-elle pas dérisoire ?

Non ! Dans la mesure où l’un des enjeux majeurs est qu’on va avoir besoin de résilience. Ces espaces d’expérience, où l’on montre qu’on peut faire autrement, qu’il y a une autre façon de s’organiser, sont essentiels. Il faut se servir de tous ces prototypes, de tout ce réseau de savoirs comme le SEL, l’Accorderie, le SOL, les monnaies locales complémentaires d’initiatives citoyennes mais aussi l’agriculture biologique, les nouvelles formes démocratiques, les nouveaux rapports homme/femme et nord-sud ainsi que les recherches spirituelles.

Par exemple, l’expérimentation du SOL-Violette à Toulouse nous permet de travailler sur notre capacité de résilience pour faire face au choc financier. Comme le disait Antonio Gramsci : « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté ».
Et, contrairement à la critique que l’on entend souvent, ces mouvements ne sont pas cloisonnés : le mélange sur le plan social est beaucoup plus présent que l’on croit, tout comme l’intergénération. J’ai d’ailleurs été frappé par la résonance entre les jeunes Indignés et Stéphane Hessel. Frappé par le fait que cette génération d’une vingtaine d’années se reconnaît en ce Monsieur de la Résistance, que ce mouvement d’aujourd’hui a la même capacité de création et d’espérance face au chaos.

Vous qui êtes l’inventeur du SOL, quel regard portez-vous sur son évolution ?

L’histoire du SOL est aussi celle d’une organisation apprenante. Quand j’avais présenté ce projet, il a été repris par de grosses organisations, comme la Macif ou les Chèques Déjeuner, avec leurs propres prismes. Ce qui a entraîné des limites : je pensais qu’il fallait avoir une approche plus ascendante.

Je n’ai pas été forcément à l’aise avec les modalités du SOL des premières années. Au fur et à mesure, on a essuyé les plâtres. Aujourd’hui, le SOL, tel qu’il se met en place à Toulouse, est beaucoup plus ascendant. Cela va dans le bon sens. Et puis, le SOL, qui n’a pas la prétention d’être hégémonique, se met en résonance avec les monnaies locales d’initiatives populaires comme « les abeilles » ou « les mesures ». On essaye ainsi de construire des passerelles.
Et le SOL, parce qu’il s’inscrit dans un réseau national, tout en ayant le respect de la territorialité, peut rendre service. Car si nous n’avons que des monnaies locales, comment les territoires vont-ils pouvoir échanger entre eux et aussi au niveau national et européen ?

Concernant l’accueil fait au SOL, je prends ça comme le mouvement de la vie. Il faut préciser qu’à Villeneuve-sur-Lot, par exemple, s’ils n’ont pas retenu le SOL à cause des limites imposées par les terminaux de paiement, c’est le SOL qui leur a donné l’idée qu’on pouvait faire autrement avec la monnaie. De même à Toulouse, qui a trouvé la solution en imprimant des billets infalsifiables, mais réfléchit aussi à l’utilisation des téléphones portables.
Regardez également le Wir, en Suisse, qui a été développé dans les années 1930 : quand la croissance est là, cette monnaie complémentaire diminue ; en période de récession, elle augmente.

Autre exemple avec le Japon, où le ticket de solidarité, le Fureaï Kippu, favorisant l’échange de services, notamment intergénérationnels, sur la base du temps, a permis la résilience lors de la crise de 1990.

Pourquoi cette « politique de l’autrement  » n’est-elle pas entendue ?

Même s’ils sont minoritaires, les marchés financiers maîtrisent le système politique, économique et médiatique. Ils ont une capacité de puissance considérable. Mais la démocratie n’est pas que quantitative : elle est aussi qualitative. Et il ne faut pas négliger son rôle d’alerte de l’opinion.

Prenons l’exemple du nucléaire : dès les années 1960, les anti-nucléaires avaient alerté sur les dangers, soit bien avant Tchernobyl et Fukushima. S’ils avaient reçu les moyens pour développer une contre-expertise, cela aurait permis de ne pas partir de zéro en cas de pépin. C’est comme une traçabilité.

On peut faire le parallèle avec les monnaies locales qui jouent ainsi le rôle d’alerte sur le fait que notre système financier, pourtant officiel, ne tourne pas rond. Si on avait donné les moyens à l’économie sociale et solidaire, on aurait pu développer des logiques à l’échelle nationale et européenne. On aurait dû lancer des travaux de recherche sur une monnaie sociale nationale. En s’appuyant par exemple sur la carte vitale et en lui ajoutant un volet écologique.

Comme le déplorait Montaigne : « Quand une idée nouvelle paraît, on commence par dire qu’elle est fausse. Puis, on dit que c’est vrai, mais marginal. Et on finit par dire : Ah mais ça fait longtemps que cette idée existe ! » Nous vivons la même chose avec les indicateurs de richesse. Moralité : il ne faut jamais se laisser intimider !

Combien de temps jusqu’au « Ah mais ça fait longtemps que les monnaies sociales existent ! » ?

La France est paralysée par l’enjeu des élections de 2012. Tant qu’il y a cette perspective, le cœur de l’énergie démocratique est entièrement focalisé. Mais plus on va se rapprocher de l’élection, plus on va comprendre qu’une alternance politique ne suffit pas. Que nous avons de plus en plus besoin d’une dynamique citoyenne, sociétale. On va assister à quelque chose de plus organisé. Il faudrait construire une alliance dynamique entre les mouvements de jeunes, comme celui des Indignés, et les forces plus anciennes représentées par Stéphane Hessel, mais aussi Edgar Morin et Claude Alphandéry. Des hommes qui n’ont plus rien à prouver, qui sont dans la force de vie, désireux de transmettre avant de quitter cette terre. Ils donnent de l’énergie aux générations intermédiaires qui renouent avec leurs idéaux.

Ces deux générations ont en commun le refus de voir remettre en cause la démocratie et la paix mises en péril par la crise financière et les choix politiques de la résoudre.

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