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Cet article fait partie du dossier Economie sociale et solidaire : quand les territoires inventent leur monnaie |
Sommaire du dossier
Philippe Derudder, chercheur et conseiller en économie et monnaies complémentaires, et Marie Fare, doctorante en sciences économiques au laboratoire Triangle de l’université Lumière Lyon 2 et auteur d’une thèse sur « les conditions monétaires d'un développement local soutenable : des systèmes d'échange complémentaire aux monnaies subsidiaires » nous aident à définir ce que sont les monnaies locales.
C’est un outil d’échange, contre des biens ou des services, sur un territoire, entre des utilisateurs et des prestataires membres d’un réseau. Ils s’engagent à respecter un ensemble de valeurs sociales et éthiques.
Si Philippe Derudder choisit les termes de « monnaies locales complémentaires » pour « permettre à chacun de choisir les valeurs qu’il souhaite soutenir à travers cet outil et ne pas ainsi enfermer », Marie Fare préfère parler de « monnaies locales sociales et complémentaires », dans le souci « d’englober toutes les situations et souligner d’emblée la finalité de lien social ».
Quant au mot « complémentaire », il indique que les monnaies locales n’ont pas vocation à se substituer à l’euro, mais à circuler en parallèle à la monnaie officielle. D’ailleurs, les monnaies locales sont indexées à l’euro. Par exemple, 1 abeille (nom donné à la monnaie locale à Villeneuve-sur-Lot) vaut 1 euro.
Pour Philippe Derudder, c’est « la question clef. Il est essentiel qu’un groupe, désireux de créer une monnaie locale, passe par cette réflexion ». Car la monnaie locale n’est pas une fin en soi, mais un moyen. Un moyen pour que « le citoyen « de base » se réapproprie – avec sagesse – l’outil monétaire dont il a été coupé depuis que sa création a été transférée aux banques privées et que l’indépendance a été donnée aux banques centrales. En résumé, c’est un acte démocratique. »
Marie Fare défend également tout l’intérêt de ce mouvement d’éducation populaire : « On assiste à une reconquête de l’outil monétaire par les citoyens qui sont amenés à donner du sens à leurs actes d’achat et à s’interroger sur la circulation monétaire, la destination des euros et ce qu’ils financent comme, par exemple, l’industrie de l’armement ».
Plus concrètement, nos deux interlocuteurs présentent les autres avantages de cet outil d’échange pas comme les autres :
Par ailleurs, les euros convertis en « mesures » sont réaffectés, via le fonds d’épargne collectif. Ce fonds, géré selon les principes de l’ESS, représente à terme un réel levier de réappropriation par les citoyens de la question monétaire.
Mais il est aussi un levier quantitatif, en raison des ressources financières qu’il mobilise. Le Chiemgauer allemand, par exemple, représente 500 000 €, fléchés vers des activités locales socialement utiles, qu’elles soient commerciales ou non marchandes.
Pourquoi, en effet, avoir recours à une monnaie locale, au lieu de notre monnaie européenne, pour acheter des produits pourtant éthiques et locaux, comme, par exemple, des légumes biologiques en direct à la ferme ? Une question essentielle que s’est posée Frédéric Bosqué, coordinateur du SOL-Violette à Toulouse et à laquelle il apporte ces réponses :
Premièrement, il faut savoir que 97 % des transactions en monnaies « officielles » circulent dans les sphères spéculatives et seulement 3 % dans l’économie réelle. Contrairement aux transactions en monnaies locales qui, elles, « voyagent » à 100 % dans l’économie réelle. Par ailleurs, pour chaque euro qu’elles stockent, les banques commerciales multiplient par 12 leurs capacités de crédit, ces fonds alimentant quasi exclusivement la sphère financière. Les euros échangés contre des monnaies locales ne sont, eux, destinés qu’à l’Economie sociale et solidaire.
Autre argument : environ 85 % de la monnaie « officielle » en circulation est une monnaie de crédit qui, par définition, pousse à l’endettement des citoyens, des entreprises et des collectivités. La monnaie locale, elle, permet de nous désendetter collectivement, puisque son usage fait de l’euro une monnaie permanente qui tournera indéfiniment dans un réseau, en créant de la richesse sans refinancement par un nouveau crédit.
Enfin, le caractère fondant de pratiquement toutes les monnaies locales complémentaires empêche la thésaurisation et encourage la circulation, ce qui est bénéfique pour sa circulation et de fait pour la création d’une richesse locale et durable.
Dans son dernier ouvrage (1), Bernard Lietaer, l’un des architectes originels de l’ECU, le mécanisme qui a mené à la monnaie unique européenne, fait remonter les monnaies locales complémentaires à l’époque des Pharaons, entre 3 000 et 1 000 ans avant Jésus-Christ. Les Egyptiens commerçaient ainsi, pour le lointain, avec des monnaies faites de matières précieuses, émises par l’autorité. En parallèle, pour les achats locaux de leur vie quotidienne, ils utilisaient une monnaie à surrestaries (fondante) sans valeur propre : des tessons de poterie.
Par ailleurs, au Moyen Age, en Europe, entre le Xème et le XIIIème siècle, autre grande période de prospérité, on retrouve l’équivalent de ce qui fut en Egypte ancienne une monnaie pour les échanges à distance et une autre, fondante et sans valeur, pour les échanges quotidiens locaux. Elles sont réapparues suite à la grande crise de 1929, notamment en Allemagne (Schwanenkirchen) et en Autriche (Wörgl) ainsi qu’en Suisse, en 1934, année de création du WIR qui est toujours en circulation.
N’importe quel groupe de citoyens ! A noter que, s’il s’agit souvent d’initiative ascendante, les collectivités territoriales ne sont pas en reste. En témoigne la ville de Toulouse qui a lancé au printemps 2011 le SOL-Violette que l’on peut qualifier de monnaie locale… solidaire (Cf. chapitre SOL). Et les collectivités locales peuvent apporter un soutien technique ou financier à ces projets d’initiative citoyenne.
Les monnaies locales peuvent s’inscrire dans le cadre de la loi du Code monétaire et financier de la République française, au terme de son article L521,chapitre 3 alinéa I. Elles sont donc légales, à condition de n’être utilisées que par les membres d’un réseau déterminé. Autrement dit, sur un territoire donné. Leur usage « intra-associatif » ne peut donc être généralisable.
Deuxième condition : elles ne doivent pas être considérées comme un service de payement (une banque, une société de crédit ou un bureau de change de devises).
Les biens ou les services ne sont disponibles qu’auprès des prestataires adhérents au réseau d’une monnaie locale. C’est tout l’intérêt de cette initiative puisque ces prestataires se sont engagés à respecter certaines valeurs en signant une charte. La liste des prestataires est disponible auprès de l’association fondatrice de la monnaie.
Il suffit de se rendre aux comptoirs d’échanges que l’association créatrice de monnaies locales a aménagés sur son territoire.
En France, les euros sont placés sur un compte à la NEF, la société coopérative de finances solidaires, comme fonds de garantie. Certains initiateurs de monnaies locales réfléchissent à un moyen de les utiliser, en partie, pour financer des projets locaux.
On gagne surtout en pouvoir de choix ! En fait, tout dépend des règles mises en œuvre, mais la majorité des associations créatrices de monnaies locales prévoient un « bonus » à la conversion : par exemple, contre 30 euros, on offre deux unités de monnaie locale.
De plus, comme l’explique Philippe Derudder, « il faut bien comprendre que l’on double la masse monétaire : quand on change 100 euros contre 100 mesures, on obtient au total 200 unités en pouvoir d’achat global », pour le dispositif local. Et Marie Fare d’ajouter : « La richesse circule aussi localement, ce qui est bénéfique pour l’ensemble de la population du territoire de circulation de la monnaie ».
Le risque, c’est que leur usage ne soit, dans les faits, réservé qu’à une poignée de militants convaincus. De même, on peut craindre une faible circulation en raison du peu de prestataires acceptant ce moyen de paiement.
A ce sujet, la question se pose de savoir qui est légitime pour décider qu’un prestataire peut, ou pas, faire partie du réseau : « mieux vaut une dynamique « ouverte » et « encourageante » qu’une sélection très restrictive », remarque Marie Fare.
Par ailleurs, contrairement aux SOL, monnaies solidaires qui sont à la fois locales et s’inscrivent dans un réseau national, les monnaies locales sont, elles, délimitées aux frontières d’un territoire. Un habitant d’Aubenas, par exemple, ne pourra régler, en Bretagne, ses achats avec ses « bogues ».
Précisons cependant que des rencontres nationales sont organisées entre les acteurs des monnaies locales et qu’un site regroupant les initiatives citoyennes de monnaies locales est en ligne.
Enfin, « il est essentiel d’associer un univers de valeurs aux monnaies locales, liées à l’Economie sociale et solidaire » précise Marie Fare. « Sans quoi, conclut Philippe Derudder, ces billets ne seraient qu’un simple joujou pour s’amuser à la marchande. »
« Au cœur de la monnaie ». Bernard Lietaer. Ed. Yves Michel. 2011 - Retourner au texte
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