Voirie

Viabilité hivernale en milieu urbain : comment éviter les mauvaises surprises

| Mis à jour le 19/02/2018
Par • Club : Club Techni.Cités
Sources : Technicités 

© Laurent Mignaux/METL-MEDDE

Fin 2017, la neige tombée en abondance sur l’agglomération lyonnaise a engendré des difficultés de circulation et par effet collatéral, la colère de certains usagers et de certains élus locaux contre l’impréparation supposée des services chargés d’assurer la viabilité hivernale. Ces polémiques reviennent régulièrement sur le devant de la scène, ce qui pose la question des spécificités de la viabilité hivernale dans les territoires urbains et des méthodes optimales permettant d’éviter de se laisser piéger par les intempéries.

cet article fait partie du dossier

Viabilité hivernale : éviter les pièges de Dame hiver

Par Laurent Guyon, ingénieur en chef hors classe, maître de conférences associé à l’université de Pau

La viabilité hivernale consiste, en cas de neige, verglas ou gel, à assurer le maintien ou le rétablissement de conditions de circulation propres à garantir la sécurité des usagers de la route. Elle doit également permettre d’assurer la continuité des activités économiques et commerciales, et de détecter des dégradations des revêtements ou structures de chaussées dues aux effets du gel et du dégel. La collectivité doit donc organiser la surveillance du réseau et prévoir les actions permettant de limiter les accumulations de neige, de verglas ou de givre.

Les méthodes à mettre en œuvre dans le cadre de la viabilité hivernale vont dépendre d’un grand nombre de facteurs tels que la nature et l’état du revêtement. Les opérations ne seront pas complètement identiques pour du bitume, du béton ou des enrobés drainants compte tenu des comportements thermiques différents. La prise en compte des éventuels phénomènes de microclimat est également essentielle, notamment grâce au déploiement de stations météo routières. Ces équipements doivent permettre d’identifier les éventuels phénomènes de discontinuités thermiques qui peuvent se révéler dangereuses et qu’il convient de connaître pour mieux en maîtriser les conséquences.

Multiples enjeux en milieu urbain

En milieu urbain, la circulation et ses conséquences sont bien évidemment à prendre en considération. Le trafic routier peut modifier l’état de la neige, la durcir et considérablement ralentir les opérations de déneigement. En cas d’épisodes neigeux, la vitesse d’écoulement des véhicules est réduite et la circulation peut être complètement bloquée en cas d’accidents. Ainsi, les congestions de la circulation (bouchons) peuvent rendre plus délicates les opérations de déneigement et ralentir la circulation des véhicules de traitement ou même les immobiliser.

Les spécificités des secteurs urbains concernent non seulement l’intensité de la circulation mais également un très grand nombre de types d’équipements à traiter. Il peut s‘agir de chaussées, de trottoirs, de places, de devantures de bâtiments, de ponts, de tunnels ou d’autres ouvrages d’art. En fonction de la nature des infrastructures, les types d’équipements à mettre en œuvre et les méthodes à déployer ne seront pas toujours strictement les mêmes ce qui complique la planification mais également la réalisation des opérations. Ainsi, pour un pont, l’inertie thermique sera plus faible que pour une chaussée avec un refroidissement plus rapide et des phénomènes de verglas qui arrivent plus vite que sur les autres secteurs. Sur un sol dur, sans fondation, la chaleur naturelle de la terre permettra en revanche un réchauffement plus rapide du revêtement ce qui est bien différent en présence de fondations qui isolent l’équipement de la terre.

En matière de gestion de la voirie, la responsabilité des agents et/ou de la collectivité peut être mise en cause. La responsabilité des agents ou des élus peut être pénale si une infraction à une règle a été commise et a porté atteinte aux biens et aux personnes, notamment en cas de blessures involontaires. La responsabilité des agents et/ou des élus peut également être engagée sur un plan civil en cas de négligences ou d’imprudences.

En ce qui concerne la responsabilité de la collectivité, celle-ci peut être engagée si elle n’a pas supprimé ou signalé un danger excédant celui auquel les usagers doivent s’attendre. Hors agglomération, le déneigement relève des opérations d’entretien courant. En agglomération, l’article L.2212-2 du code général des collectivités territoriales (CGCT) précise que les opérations de déneigement relèvent des pouvoirs de police du maire même si bien souvent c’est le gestionnaire de la voirie qui programme et réalise les interventions.

Dès lors, en cas d’épisodes neigeux ou plus largement d’événements climatiques, la collectivité doit être en capacité d’apporter la preuve qu’elle est intervenue dans le cadre d’un entretien normal et adapté à la situation. Pour se prémunir et réduire le risque juridique, il semble important de prévoir en amont une traçabilité de tous les faits, décisions et actions mises en œuvre par la collectivité en tenant une main courante de la chaîne de décision et en conservant la trace des bulletins météo et la liste exhaustive de toutes les interventions réalisées y compris celles relatives au simple signalement du danger.

Barrière de dégel

La viabilité hivernale consiste aussi à assurer, en période de dégel, la pérennité du patrimoine routier. Pour atteindre cet objectif, il s’agit de limiter provisoirement le tonnage des véhicules et de réduire la circulation des poids lourds sur certains axes qui ont pu être fragilisés par le gel.

Adapter les équipements et les techniques

Les conditions climatiques peuvent rapidement devenir très compliquées à gérer avec des chutes de neige importantes (supérieures à 10 cm). Il en est de même en cas de pluie verglaçante et/ou de températures inférieures à -8°. Pour faire face à ces intempéries, différents équipements peuvent être prévus en fonction des circonstances et des caractéristiques de l’épisode neigeux : utilisation de chasse-neige ou de lames de déneigement installées sur des véhicules dédiés ou adaptés. Les tracteurs utilisés par les espaces verts et inutilisés en période de neige peuvent ainsi être équipés en cas d’alerte.

Des balayeuses à neige peuvent également être requises pour traiter les cheminements piétonniers, les places et accès aux principaux services publics (gares, écoles, bâtiments administratifs…). Des saleuses mécaniques ou à main sont également souvent utilisées par les services en charge du déneigement.

Les équipements à utiliser vont dépendre des techniques que la collectivité choisit de mettre en œuvre. Il peut s’agir de déneigement, de salage ou de sablage. Le salage peut utiliser différents matériaux tels que la bouillie de sel, le chlorure de calcium, le chlorure de sodium, ou la saumure, mélange d’eau et de sel.

D’autres matériaux, moins répandus peuvent également être utilisés comme le chlorure de magnésium, de potassium, l’acétate de potassium, le formiate de potassium ou l’urée technique. En fonction de la température, le volume de produit à épandre sera différent. De la même manière, ces matériaux connaissent un seuil de température en dessous duquel ils sont inefficaces ou moins performants.

Ainsi, la saumure est à utiliser jusqu’à -3 ou -4 °C, le chlorure de sodium permet de traiter jusqu’à -7 ou -8 °C alors que le chlorure de calcium peut permettre de traiter jusqu’à -15 ou -20 °C. Le sel reste le plus souvent employé. Il se révèle efficace jusqu’à un certain niveau de température mais il s’avère toutefois relativement polluant et néfaste pour la flore, les équipements, les nappes phréatiques et cours d’eau.

Sel moins corrosif mais plus cher

En décembre 2014, la ville de Grenoble (Isère) a expérimenté un sel de déneigement moins corrosif, au PH neutre. Fabriqué à base d’acétate de calcium, ce sel n’entraîne aucune interaction chimique avec le métal ou le béton habituellement à l’origine de la pollution. Il a toutefois l’inconvénient d’être trois fois plus cher que le chlorure de sodium utilisé habituellement par les collectivités. Ce test a porté sur une toute petite partie de ses 600 km de voiries et de trottoirs et a conduit la ville de Grenoble à commander 40 tonnes de ce matériau, sous forme de saumure.

Planification et mobilisation des ressources

La planification des interventions s’effectue sur la base d’une hiérarchisation des voies. En règle générale, des voies prioritaires sont déterminées, ce sont les grands axes qui représentent entre 20 et 25 % du total des voies. À ces grands axes doivent venir s’ajouter les voies de desserte des lieux essentiels pour assurer la sécurité des biens et des personnes (hôpitaux, centres d’incendie et de secours…) mais également les voiries en pente.

L’établissement de la cartographie des voies doit s’effectuer en étroite relation avec les très nombreux acteurs qui interviennent en milieu urbain. Sur le territoire des agglomérations, il n’est pas rare d’avoir plusieurs gestionnaires de la voirie qui doivent coordonner leurs actions : la commune et/ou l’intercommunalité, le conseil départemental, éventuellement des concessionnaires autoroutiers. Les usagers principaux de la route et en particulier les opérateurs de secours doivent être pris en compte. Les gestionnaires des transports urbains et interurbains doivent être également concertés. Dans le cadre de la planification en amont des opérations, il convient également de prévoir la mobilisation des ressources humaines à un niveau adéquat.

Dès qu’une alerte météo est déclenchée et en fonction de la gravité prévisionnelle de l’événement climatique, la collectivité peut décider de maintenir l’organisation habituelle en préparant toutefois la sortie des véhicules chargés du traitement. Elle peut aussi décider de mettre des agents en astreinte pour s’assurer qu’ils seront disponibles en cas de déclenchement effectif de l’épisode neigeux. L’inconvénient de l’astreinte est que les agents peuvent avoir du mal à quitter leur domicile pour venir prendre leur service si l’épisode neigeux est plus sévère que prévu ou si les conditions de circulation sont trop dégradées.

Pour se prémunir contre ce risque, la collectivité peut décider d’organiser une permanence sur place. Même dans cette hypothèse, les services gestionnaires peuvent se faire piéger si la neige tombe en abondance alors que la circulation est déjà dense. Les véhicules en charge du déneigement pourraient ainsi être pris dans la circulation et se trouver en incapacité de se rendre sur les différents sites et axes prioritaires à traiter rapidement. Pour éviter cette difficulté, les véhicules et équipements peuvent, en fonction des circonstances, se prépositionner dans différents lieux pour être au plus près des axes à traiter.

En cas d’épisodes neigeux, certains services ne pouvant travailler comme habituellement, il peut être prévu par les plans d’intervention de mobiliser les agents concernés (propreté, espaces verts, entretien des stades…) pour les redéployer au sein du service en charge des opérations de déneigement.

Au-delà des agents en charge du traitement, en fonction du niveau de l’alerte, le service peut également prévoir la mise en place d’un PC spécifique qui aura pour mission de piloter et de coordonner les différents moyens pour assurer une efficacité maximale mais également pour communiquer dans de bonnes conditions, avec les élus, les autres services, les médias et la population.

Consignes et obligations

La communication est en effet importante. En amont, au début de l’hiver et bien avant le déclenchement d’un épisode neigeux, la collectivité doit communiquer avec les différents acteurs et avec la population pour les informer des mesures prises en matière de déneigement et de la catégorisation des différents axes. Au moment de l’alerte, il convient de rappeler à la population les consignes de prudence et d’installer sur certains sites à risque, des panneaux signalant le danger (ponts pour le verglas…). Il s’agit également de rappeler aux riverains les obligations de déneiger les trottoirs au droit de leurs habitations. Au cœur des opérations de déneigement, il paraît indispensable d’assurer une bonne information des médias et des élus pour les informer du déroulement des opérations de déneigement. Enfin, à l’issue des opérations, il convient de remercier les agents qui ont été mobilisés, de tirer en interne le bilan des opérations, notamment en ce qui concerne la coopération interservices mais aussi de communiquer en direction des élus et des médias pour valoriser l’action de la collectivité, des services et des agents concernés.

Pour mobiliser les bonnes ressources, en hommes et en matériel, au bon moment, au bon endroit, la collectivité doit disposer d’informations météorologiques fiables, mises à jour en temps réel, sur le niveau des précipitations neigeuses, leur intensité, la température au sol… Pour permettre aux collectivités de prendre les bonnes décisions, Météo France propose depuis quelques années un service spécifique appelé Prévi expert.

Ville d’Annemasse : charte de viabilité hivernale durable

Sous l’impulsion d’Annemasse (Haute-Savoie), l’agglomération a adopté une charte de viabilité hivernale durable pour mieux respecter l’environnement et limiter les pollutions induites par le salage intensif et répété des voiries en hiver : pollution des nappes phréatiques et des sols, dégradation des végétaux, des carrosseries et des revêtements de sols. Cet enjeu environnemental est particulièrement important si l’on considère que la salinité du lac Léman a été multipliée par trois en presque cinquante ans. La charte prévoit ainsi que 50 % des 500 km de voies de l’agglomération ne seront désormais plus salées.

Dossier
Commentaires

0  |  réagir

Ajouter un commentaire

Ce champ est obligatoire

Ce champ est obligatoire

Ce champ est obligatoire

Conformément à la loi "Informatique et libertés" du 6 janvier 1978, vous pouvez accéder aux informations vous concernant, les rectifier ou vous opposer à leur traitement et à leur transmission éventuelle à des tiers en écrivant à : Groupe Moniteur - Antony Parc 2, 10 place du Général de Gaulle, La Croix de Berny – BP 20156, 92 186 Antony Cedex ou en cliquant ici.

L'actu Technique

  • Ile-de-France : une consultation internationale pour construire (enfin) une vision partagée

    La consultation internationale que va lancer le Forum métropolitain du Grand Paris va permettre de rapprocher les visions de la multitude d'acteurs publics compétents en matière de mobilité en Ile-de-France (Etat, région, ville de Paris, etc.). L'objectif est de ...

  • Réglementation des barres de hauteur et camping-cars

    Pour éviter le stationnement des camping-cars sur certaines zones, une solution de facilité a été trouvée par plusieurs communes, celle d’installer des barres de hauteur leur empêchant ainsi le passage pour se garer. Néanmoins, le contentieux des arrêtés ...

  • RGPD : toutes les collectivités ne sont pas prêtes

    Le règlement général  sur la protection des données (RGPD) entre en vigueur ce vendredi. Quels bouleversements entraîne-t-il pour les collectivités territoriales et comment les agents s’y sont préparés ? Explications.  ...

  • L’actu juridique de la semaine

    Notre sélection de textes officiels, jurisprudence et réponses ministérielles intéressant les cadres de la filière technique, publiés par le Club Techni.Cités et sur Lagazette.fr entre le 19 et le 24 mai 2018. ...

Offre découverte 30 jours gratuits !

dernières offres d’emploi

services

Thèmes abordés

Retrouvez tous nos produits sur La plateforme de mise en relation entre professionnels de la commande publique et fournisseurs

menu menu

Club Techni.Cités : l'information pour les techniciens de la FP
 
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt. OK En savoir plus X