[Tribune] Smart city

DataCités : inventer l’intérêt général de la smart city

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Par Bruno Marzloff, sociologue et fondateur de Chronos et Bertil de Fos, directeur de Chronos

De nombreux services urbains reposent désormais sur la data, soulevant des questions cruciales sur leur maîtrise d’usage et leur gouvernance. Explications avec l’emblématique cas de Waze ; sans doute le modèle le plus abouti à ce jour d’un service urbain de nouvelle génération.

Waze, filiale de Google, produit des data-services de la smart city et soulève de fait la question du contrôle de sa data. Sa réussite interroge la refondation du service urbain et le destin d’une donnée urbaine d’intérêt général. Cette dernière est en l’occurrence produite dans le monde par 200 millions d’automobilistes (1) qui en retour bénéficient d’un service prédictif d’itinéraire en temps réel, fiable et gratuit. Cette masse garantit la précision et l’actualité des trafics.

L’application mobile va infiniment plus loin que l’apparente adaptation de la voiture à la ville. Waze collabore avec la ville de Boston pour restituer sa circulation en temps réel et permettre de la réguler ; idem avec la ville de Rio pour piloter les parcours des véhicules qui collectent les déchets. Son programme Connected Citizen propose aux cités de consolider son fonds d’informations dynamiques et prédictives en échange de services aux territoires. Inscrit dans la galaxie des services à l’urbain, son flux de données participe de l’indexation du monde par Google.

Waze contribue avec d’autres entités de la galaxie Google à une base des mouvements urbains, Flow, géré par Sidewalk Labs – le bras armé de Google dans la ville.

Bientôt, Waze sera embarqué par défaut sur tous les modèles Renault, et promet d’équiper d’autres constructeurs, élargissant d’autant sa domination. L’application Waze Rider, s’adossant aux mêmes informations, s’essaie désormais aux Etats-Unis à apparier conducteurs et voyageurs dans une tentative de covoiturage de courte distance en libre-service (2).

La firme déploie aussi en France avec une société d’autoroute des beacons (capteurs) dans les tunnels et pallie ainsi les limites du GPS. Autant de services à l’écran des smartphones pour lesquels Waze ne demande rien aux usagers, déclare « sacrifier parfois la monétisation au profit du bénéfice utilisateur » (3) et finance l’alchimie des données en services gratuits par la publicité. L’assureur Allianz peut ainsi proposer des primes très réduites par le seul suivi des pratiques des assurés contrôlées depuis Waze agissant en capteur de la conduite (4).

Etonnants services ! La détention de cette masse contextualisée de données remet en cause la légitimité historique de l’acteur public sur son territoire, bouleverse le jeu des acteurs, interroge le concept de service public, brouille les limites du privé et du public et trouble des règles fondamentales d’économie et de gouvernance de la cité. Certains évoquent « l’économie de la plateforme », d’autres parlent d’une “économie invisible” en soulignant des ressorts inédits de la gratuité. Enfin certains, comme le juriste français Alain Supiot professeur au Collège de France, appellent cette révolution « la gouvernance par les nombres »(5), soulevant des questions de philosophie politique et institutionnelle.

« Toutes les données que nous récupérons ne nous appartiennent pas vraiment en fait. Il est normal qu’on les partage », admet Julie Mossler, Brand and Global Marketing Officer de Waze (6). L’affirmation laisse sceptique, mais prenons la au mot. Sommes-nous face à une “donnée d’intérêt général” à l’aune de la Loi Numérique ? Rien ne le confirme.

Cette posture répond-elle aux perplexités de 81% des usagers (7) quant à la dissémination de leurs données ? Rien n’est moins sûr. Comment ses algorithmes s’accordent au contrôle régalien ? Personne n’y répond.

Waze résulte d’une production de données des publics, ses services s’activent dans l’espace public mais relèvent de production et de diffusion privée. Les tensions entre pouvoir et légitimité s’accentuent avec la domination de data-services privés, l’extension de la collecte, et donc de la valeur de la donnée, car celle-ci croît avec le nombre d’interactions dans un système de ville. Elle enrichit les modélisations et donc les services. Elle confère de fait une puissance qui se mesure de l’étendue des informations détenues par l’opérateur, et consolide de facto le pouvoir par les nombres.

L’acteur public perd la main, la société civile aussi est prise en tenaille entre des bénéfices incontestable et l’incertitude sur le destin de leurs données. Les réflexions sur la prise de pouvoir de data-services privés s’ouvrent simultanément sur plusieurs fronts qui, tous, bousculent nos certitudes. L’alerte est-elle entendue ? Les récents développements de la justice, des réglementations et des législations à Paris, Londres, Berlin, New York, Séoul et d’autres gouvernements face aux abus d’usage des Uber ou Airbnb laissent espérer que tous étendront leur vigilance sur ces nouveaux fronts du service.

Mais avant tout l’application Waze est-elle une bonne réponse pour la ville ? Si les usagers en tirent d’incontestables bénéfices de confort, si de réels services sont parfois rendus à la cité, Waze ne réduit certainement pas le parc automobile, source constante des congestions ; ils ne diminuent qu’à la marge les débordements de la ville qui demeurent depuis des décennies une plaie de la cité, voire qui s’aggravent (8).

Cessons de voir de la magie là où ne se formulent que des palliatifs. Les intelligences numériques ne sont évidemment ni vertueuses, ni perverses par elles-mêmes. Leur mobilisation aussi efficiente soit-elle n’exempte pas d’une réflexion sur la ville que nous voulons. Mais là n’est pas le propos. Ici Waze est l’occasion d’interroger l’intérêt général et la gouvernance dans le contexte d’un numérique urbain devenu omniprésent, et de chercher des issues.

Où sont alors la maîtrise d’usage, le service public, l’intérêt général, le bien commun ? Où est le gouvernement par la Loi ? La donnée – objet de l’ère cybernétique – ne saurait être traitée en objet de l’ère industrielle, encore moins en objet hors la loi. Elle appelle un discernement. Son utilisation n’épuise pas sa valeur. À l’inverse même, sa puissance procède de sa réutilisation enrichie d’historiques et de contextes multiples. Mais son éthique, ses statuts et ses modèles économiques sont à consolider de sorte à s’accorder à la nécessaire place de l’autorité publique, au respect des usagers fournisseurs de la donnée et à la qualité des services attendus. D’où des tentatives de sortir par le haut des pièges.

On a cru que l’open data serait l’issue. Mais l’ouverture ne suffit pas à refonder l’intérêt général, ce n’en est qu’une condition. D’où l’émergence de « la donnée d’intérêt général » et du « service public de la donnée » (9), aujourd’hui consacrés par la Loi Numérique.

Reste que leur champ d’application s’arrête où commence le territoire du privé. Il faut bien sûr aller plus loin. Axelle Lemaire eut l’audace de mettre en débat les attendus de cette loi. Les internautes avaient alors validé le statut de la donnée en bien commun. Ce dernier percute la question de la propriété, héritée de notre culture et du Code Napoléon, qui contrarie la dynamique des réutilisations et des partages. L’idée, écartée par les parlementaires, n’est pas perdue pour autant.

Ces enjeux sont en débat à l’heure où la smart city pousse les feux des data-services dans tous les domaines (mobilité, énergie, santé…) ; à l’heure aussi où la ville bascule d’une gestion centralisée à un modèle où de nombreux acteurs s’interfacent. Chronos et OuiShare entreprennent d’explorer ces perspectives en rassemblant des acteurs concernés autour du programme DataCités. Ses résultats de cette investigation seront publiés sous licence Creative Commons.

Chronos et Le Hub avaient publié dans La Gazette les résultats de leur précédente exploration « Datact » au sein d’un cahier « Concevoir une régie de données territoriales. Vers une nouvelle fabrique des services urbains » (La Gazette des Communes, novembre 2014).

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Commentaires

1  |  réagir

05/12/2016 01h51 - Stéphane

Je trouve cet article incomplet. Dans le domaine du numérique, il existe de nombreuses licences réglementant l’usage des données et notamment leur réutilisation comme la licence ouverte d’Etalab. Avant d’inventer de nouveaux concepts, il faudrait apprendre à utiliser ceux qui existent déjà !

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