[Tribune] Eau-assainissement

Du canal au méandre, l’illusion de la renaturation

Par
Canal_du_Midi_02

Peter Gugerell,

Pendant des années, les cours d'eau ont été aménagées pour les rendre droits. A l'heure actuelle, les aménageurs, parfois avec l'aide de prestataires privés, tentent de "restaurer" ces cours d'eau, notamment en les parant de méandres. Mais à quel prix ?

Par Sylvain Rotillon, attaché principal, ancien responsable de l’observatoire des services publics d’eau et d’assainissement

Pendant des décennies, l’aménagement des cours d’eau a consisté à essayer de les transformer en canaux. Une bonne rivière était une rivière droite, rectiligne, qui ne perdait pas son temps à méandrer, à se diviser. Une rivière droite, ça permettait d’évacuer les eaux plus vite, ça facilitait les opérations de remembrement en alignant les parcelles, ça libérait de la place pour construire. Et une fois bien rectifiée, comme si la nature faisait des erreurs, sa destinée ultime était d’être couverte pour disparaître totalement et lever toute contrainte foncière. Il faut dire que l’hydraulique d’antan assimilait rivières et canaux, sans prendre en compte la richesse des fonctionnalités des cours d’eau.

Mécanisme inversé

Depuis quelques années, un mouvement inverse est initié. On a compris qu’une rivière ce n’était pas que de l’eau qui s’écoulait, que le métabolisme de nos villes avait besoin de cours d’eau fonctionnels, que la biodiversité aquatique était fondamentale pour la résilience de nos territoires, que la beauté des rivières améliorait la qualité de vie. On se lance désormais dans des opérations inverses. Quand c’est possible on découvre la rivière, on supprime le béton des berges, on laisse revenir la végétation. On « renature » les cours d’eau. On les restaure.

Or, si les objectifs sont louables, la méthode laisse souvent franchement à désirer. Le fait même de parler de « restauration » pose question. Restaurer un objet, c’est chercher à lui redonner son aspect originel. Dans le cas d’une rivière cette notion est très ambiguë car l’état originel n’existe pas. Par nature, une rivière est mobile, en équilibre dynamique, en interaction avec le milieu dans lequel elle s’écoule, avec le contexte climatique et les actions anthropiques sur son bassin. Une rivière, c’est ce qui fait son charme, n’est jamais tout à fait pareille, change au fil du temps. Revenir à un état « originel » sous entendu avant les aménagements qui l’ont défigurée, c’est faire comme si elle était restée similaire, ce qui dans un contexte de changement climatique et d’artificialisation des terres est une aberration.

Idées toutes faites

Ces restaurations sont confiées à des bureaux d’études qui insidieusement sont en train de vendre un modèle de rivière, celle que les enfants dessinent spontanément : avec des méandres. Une rivière restaurée se doit avoir des méandres pour faire naturel. On voit ainsi se multiplier des rivières paysagées qui doivent répondre à un canon esthétique correspondant à notre imaginaire. Comme la loi Malraux a imposé des centre villes standardisés, figés dans une époque historique pseudo-médiévale n’ayant jamais existé, l’ingénierie écologique nous façonne des rivières génériques, des anatopismes, comme nos centres sont anachroniques.

Au fond, ceci reflète un lien avec la nature totalement rompu, reposant sur des idées toutes faites de ce que doivent être les objets géographiques. On ne pense pas le lieu, on l’imagine, mais avec une imagination d’une extrême pauvreté ; ça traduit le fait que la géographie est une discipline sacrifiée, mal enseignée, mal considérée. En fait, entre l’époque où nous rectifiions les rivières et maintenant, on a changé de modèle, mais on applique toujours des recettes clés en mains. Heureusement, tout n’est pas à jeter dans ce qui se fait. Il faut continuer à renaturer, mais il faut le faire en tenant compte de l’esprit du lieu, de son histoire, de sa dynamique. Il faut expliquer que toutes les rivières ne font pas des méandres et on sera vraiment revenus de ces années de méprises.

Commentaires

2  |  réagir

30/11/2016 04h25 - Sylvain Rotillon

Bonjour,
certes, les guides existent et on voit, heureusement, des études qui s’appuient sur les cartes anciennes. Ce n’est malheureusement pas systématique et trop souvent on fait la confusion de langage en parlant de reméandrage comme synonyme de renaturation, comme d’une fin en soi. J’ai vu assez peu d’études qui s’appuient sur les critères de pente et débits liquide et solide pour qualifier le style fluvial avec lequel la rivière serait en équilibre par exemple. L’approche est trop souvent paysagère. Et l’idée même de style « naturel » est contestable quand on a des cours d’eau sous influence anthropique depuis le Néolithique pour les cours d’eau de plaine en particulier.

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28/11/2016 09h37 - poisson

bonjour
pour votre information, toutes les études ne conduiront pas à un reméandrage car les études tiennent compte de la dynamique locale qui peut souvent être observée en amont et en aval des zones contraintes. L’observation des cartes napoléoniennes ou du cadastre donne souvent des indications du style « naturel » (pour les rivières qui n’avaient pas déjà été modifiées à cette époque).
Des guides sont disponibles sur internet pour vous expliquer les grands styles de rivère:
http://www.eau-seine-normandie.fr/fileadmin/mediatheque/Collectivite/HYDROMORPHO/01Manuel_restauration.pdf

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