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Culture

Zoom sur les relations entre auteurs et collectivités

Publié le • Par • dans : France

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380 X 253 EMMANUEL NEGRIER-UNE © Salah Mansouri

Dans une enquête sur « les revenus connexes des auteurs du livre », le politologue Emmanuel Négrier met au jour les activités des écrivains, illustrateurs, et traducteurs dans l’espace public et les rémunérations qui en découlent. L’occasion, pour la Gazette, de donner un coup de projecteur sur les relations entre auteurs et collectivités.

 

Chiffres-clés

Portrait-robot de l'auteur :

  • 58 %  d'hommes et 42% de femmes  
  •  52 ans d'âge moyen
  •  17 ouvrages publiés en moyenne
  • 38% d'auteurs affiliés au régime de sécurité sociale des artistes auteurs  (dont 30% à  l'Agessa et 8% à  la Maison des artistes)
  • 60 % des répondants exerçant une autre profession et 29% de retraités.
  • 20 % déclarant un revenu global annuel sous le seuil de pauvreté
  • 48 % ayant un revenu global annuel inférieur à 25 000 €

(source : enquête «Retour à la marge», 2016)

De plus en plus déstabilisés par la montée en puissance du numérique, les auteurs (écrivains, traducteurs, illustrateurs, scénaristes…) font l’objet d’un intérêt particulier du ministère de la Culture, avec pas moins de 4 études publiées en 2015. Toutes concluent à une précarisation grandissante des artistes cherchant à vivre de leur plume ou de leur crayon.

Une cinquième étude, intitulée « Retour à la marge », fait le point sur les revenus connexes des auteurs à partir d’une enquête statistique réalisée du 9 décembre 2015 au 15 janvier 2016, à l’échelle de 12 régions (1) et analysée par le spécialiste des politiques culturelles Emmanuel Négrier (CEPEL-CNRS, Université de Montpellier).

Ces activités connexes exercées dans l’espace public en région concernent 95% des auteurs. Elles sont très diversifiées : pour 80% des répondants, ces activités se situent dans au moins deux des quatre types d’activité identifiés dans l’étude : activités autour de l’œuvre, autour de l’auteur, de transmission, de création. En filigrane, les collectivités sont très souvent présentes. D’où l’intérêt de questionner l’auteur sur les relations entre auteurs et collectivités.

Les collectivités territoriales font souvent appel à des auteurs pour nourrir les manifestations qu’elles organisent autour du livre, depuis la rencontre avec un auteur dans une bibliothèque, jusqu’au salon du livre local, en passant par les lectures publiques, les interventions en milieu scolaire…  Que représentent ces activités dans les revenus des auteurs ?

La première découverte, c’est la place que cela occupe dans les activités d’écrivains, mais aussi dans leurs revenus. Ce sont des activités qu’on ne peut plus qualifier d’annexes ou d’accessoires. On doit les dire « connexes », car elles sont d’abord significatives en nombre et en retours (financier entre autres) : cela peut même parfois dépasser la moitié des revenus totaux ; en outre, elles mettent en évidence l’écrivain et sa place dans la société : ce ne sont pas des activités honteuses et de second ordre. Elles sont d’ailleurs reconnues comme telles puisqu’une bonne partie peut être prise en charge au titre des droits d’auteur (2), ce qui n’est pas forcément connu par les principaux intéressés : les programmateurs.

La plupart des écrivains vivent mal de la vente de leurs livres. Cela alimente d’ailleurs des relations parfois houleuses entre auteurs et éditeurs. Ces activités, qui sont extrêmement variées, je les ai classées en quatre catégories en fonction de leur contenu. Les premières sont autour de l’œuvre, comme la dédicace ou la présentation ou lecture publique de cette œuvre. Les deuxièmes mettent plutôt l’auteur au centre : résidence, participation à une table-ronde, en font partie ; les troisièmes sont des activités de transmission : cours, ateliers d’écriture, etc. Enfin, les dernières sont des activités de création, certes moins « libres » que la construction de leur œuvre, mais de création tout de même comme la réalisation d’adaptation théâtrale ou audiovisuelle, les travaux de presse, les commandes de textes.

Finalement, c’est tout un continent qui se révèle à nous, crucial par son poids économique, mais aussi par l’attachement que les auteurs éprouvent à son égard. D’ailleurs, cette étude vient d’être présentée le 23 juin à l’Agence régionale du livre en PACA, où Claire Castan, chargée de mission pour la vie littéraire, et Olivier Pennaneac’h, chargé de mission pour l’économie du livre, ont joué un grand rôle dans sa réalisation.

Force est de constater que quand on parle politiques culturelles et soutien à la création, on ne parle guère, voire pas du tout, des auteurs. Peut-on expliquer cet angle mort ?

Il me semble qu’il y a une double image fausse de l’écrivain, qui rejoint en partie d’ailleurs celle du plasticien. D’une part, on nous donne à voir le destin et les prestations d’écrivains célèbres qui, sans préjudice de leur qualité, accumulent à-valoirs et prix très rémunérateurs. De la même façon, on parle des peintres et des sculpteurs dont la gloire, qui n’est plus seulement posthume, vaut de l’or. Or cette image trahit la réalité bien plus prosaïque d’auteurs dont 32% seulement dépassent le salaire moyen, et dont une partie non négligeable dispose de revenus inférieurs au seuil de pauvreté ! Et je ne parle ici que d’auteurs qui publient ! De leur côté, les plasticiens sont bien plus souvent au RSA qu’imposés sur l’ISF !

La seconde image fausse, c’est l’idée que, finalement, être auteur relève de la préférence personnelle qu’il n’est pas besoin de soutenir, d’intégrer dans des politiques publiques. Les auteurs se suffiraient à eux-mêmes, contrairement aux comédiens, aux danseurs ou musiciens, dont les institutions perçoivent, à juste raison, l’appui de la puissance publique.

Or, les politiques de soutien aux auteurs sont pareillement légitimes, même si on en parle moins. Les écrivains ne sont pas, le plus souvent, de « grandes gueules ». Ce sont même souvent encore des artistes qui estiment que leur écrit parle pour eux. Mais lorsque vous invitez un écrivain pour un festival de littérature, il doit bien – indépendamment de son travail d’écriture – préparer son intervention, se déplacer jusque chez vous, passer du temps parmi vous. Cela ne mérite-t-il pas salaire ? Ou plutôt droits d’auteur d’ailleurs…

L’expérience montre qu’une bonne partie de ces interventions dans l’espace public ne sont pas rémunérées, la collectivité considérant que la contrepartie à la présence de l’auteur passe par la valorisation et l’exposition de son travail et qu’il suffit de lui offrir le gîte et le couvert, parfois le voyage. Que pensez-vous de cette situation ?

C’est bien le problème ! J’irais même plus loin. Dans la pratique, il n’est pas rare que pour s’attacher la présence d’un écrivain de renom, la paye qu’on lui consent sorte de tous les cadres établis de rémunération. Ce sont les mêmes autorités qui lésineront parfois pour que la venue de tel autre, moins célèbre, vienne sur ses deniers, pourtant bien plus limités que le premier. Cela est très caractéristique du monde artistique, où les inégalités de revenus et de prestige, à activité égale, bénéficient d’une légitimité qui serait inconcevable dans un autre domaine. Accepte t-on qu’un plombier soit, pour la même opération, payé 100 fois plus qu’un autre ? Ce n’est pas parce que ces inégalités sont donc structurelles qu’il faut s’en satisfaire. Car elles touchent singulièrement deux populations plus que les autres : les femmes et les jeunes auteurs, dont les situations se dégradent plus, ou peinent davantage à générer des revenus décents.

Récemment, le Centre national du livre (CNL) a révisé les modalités de son aide financière aux manifestations littéraires en n’intervenant plus qu’auprès des organisateurs qui rémunèrent les auteurs.  Cette mesure peut-elle contribuer à limiter la précarisation financière des auteurs ?

Bien entendu. La modification des modalités de soutien du CNL aux manifestations littéraires est de bon sens. Cela dit, il faut également veiller à proportionner les rémunérations à la nature de la présence des auteurs en question. S’il ne s’agit que de dédicace, la rémunération ne semble pas vraiment justifiée. En revanche, elle l’est dès qu’il s’agit pour l’auteur de s’impliquer dans l’événement, d’y accomplir une prestation. À ce propos, dans cette étude, j’ai été assez étonné de voir que les pratiques de rémunération (droit d’auteur, salaire, honoraire) étaient finalement mal connues par les puissances invitantes elles-mêmes. Le secteur de l’Education nationale est très caractéristique de cela, avec des difficultés nombreuses ressenties par les auteurs à l’heure d’être rémunérés pour leurs interventions. Dans ces conditions, pour les événements comme pour les autres activités connexes qu’accomplit un auteur, le fait de pouvoir s’appuyer sur une charte est une bonne chose.

Les collectivités territoriales revendiquent un rôle dans le soutien à la création artistique. Peut-on (doit-on) considérer qu’elles ont aussi une responsabilité à l’égard de la situation sociale des auteurs et un rôle à jouer dans le soutien à la création littéraire/intellectuelle ?

Il est évident que cette responsabilité se pose, même si elle doit prendre des formes spécifiques pour écarter le spectre de l’instrumentalisation. La loi CAP (3) qui vient d’être adoptée, affirme cela avec emphase, mais la réalité est aussi plus triviale. La responsabilité à l’égard de la situation sociale des auteurs résulte du fait que les pouvoirs locaux financent des bibliothèques, organisent des festivals, passent même parfois commande aux écrivains dans le cadre de l’exercice normal de leur mandat et de leurs compétences en matière culturelle. C’est une responsabilité qui participe de plusieurs facettes : initiateur de service public, animateur de territoire, commanditaire. Elles sont diversement présentes selon les niveaux territoriaux et selon les convictions portées par tel ou tel élu.

L’accueil en résidence est souvent cité comme LA solution pour attirer des créateurs sur un territoire, les associer à la notoriété de la collectivité, mener une action de soutien à la création et d’activités pédagogiques à moindre coût. Y a-t-il une spécificité de la résidence d’auteur ?

La résidence d’auteur est une modalité qui est à la fois très populaire dans le milieu des écrivains et responsables de politiques du livre, et … finalement pas si répandues que cela. À propos des résidences, on répond toujours dans l’enthousiasme, dès lors que les auteurs sont détachés d’obligations familiales ou professionnelles. Vous imaginez la paix qui sera la vôtre, auteur invité à consacrer son temps à écrire. Vous escomptez déjà l’achèvement de telle ou telle œuvre, la finalisation de ce passage qui vous donne tant de mal, etc.

Et puis une fois sur place vous réalisez qu’on vous demande d’animer une classe chaque matin, que vos après-midi sont donc en partie consacrées à préparer ces sessions, que quelque obligation mondaine locale vous conduit à d’autres occasions de distraction. Du coup, vous êtes pris dans un réseau tel que la résidence, au termes des trois semaines, vous aura laissé sans une ligne nouvelle produite.

Il est sans doute nécessaire de clarifier les choses. Certaines résidences sont aujourd’hui clairement conçues autour de l’animation. D’autres prévoient de façon plus draconienne l’espace dédié à la création. Ces réaffirmations sont utiles, notamment lorsque l’auteur est invité dans un cadre éducatif ou crypto-pédagogique, où on a tôt fait de le considérer comme un pédagogue parmi d’autres. Or on n’invite pas un auteur sans que cela ait un sens particulier.

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