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Disparition

Quand Michel Rocard voulait « décoloniser la province »

Publié le 04/07/2016 • Par Jean-Baptiste Forray • dans : France

Michel Rocard, ministre socialiste du Plan. Morlaix, octobre 1981
Michel Rocard, ministre socialiste du Plan. Morlaix, octobre 1981 ROLAND GODEFROY Wikimedia
Disparu le 2 juillet 2016, l’ancien Premier ministre incarnait la rupture avec la grande tradition jacobine du socialisme français. De son manifeste « Décoloniser la province » publié dès 1966 aux contrats de plan Etat-région, Michel Rocard a milité toute sa vie pour le développement local.

De son propre aveu, rien ne le prédestinait à épouser la cause décentralisatrice.

« Je ne suis ni Corse, ni Alsacien, ni Basque, encore moins Occitan. Je suis d’abord protestant, c’est-à-dire déterritorialisé. Je suis inspecteur des finances, c’est-à-dire nourri par la mécanique du système centraliste. Je suis Parisien, c’est-à-dire élevé dans un milieu qui se compare sans cesse au reste du monde en oubliant le reste de la France », évoque Michel Rocard au printemps 2014 devant ses camarades de l’Institut Tribune socialiste.

Et pourtant, c’est bien lui, secrétaire général de la Commission des comptes et des budgets économiques de la Nation qui, sous le pseudonyme de Georges Servet, publie au printemps 1966 un rapport intitulé « Décoloniser la province ». Dans son viseur, « une tradition politique qui, des rois aux républiques, en passant par les empereurs, gouverne à l’intérieur par ses missi dominici, ses intendants et ses préfets en étouffant les pouvoirs locaux ». « La renaissance du dynamisme régional suppose la disparition de la tutelle de l’Etat et du préfet », scande l’énarque d’un nouveau type.

Sans que personne ne la nomme encore comme cela, la deuxième gauche est née. Le propos du futur secrétaire général du PSU marque, en effet, une rupture considérable avec les fondamentaux du socialisme hexagonal. « La gauche française a toujours été jacobine et centralisatrice, cependant que la droite se réfugiait dans le provincialisme, la méfiance vis-à-vis de l’Etat, donc du pouvoir central, donc de Paris », rappelle Michel Rocard alias Georges Servet.

L’un des pères de la politique de la ville…

A sa façon « Décoloniser la province » annonce mai 1968, le Larzac, « Vivre et travailler au pays »… Tout un symbole, ce rapport est présenté à Grenoble où le maire, proche de Michel Rocard, mène depuis 1965, une expérience singulière. Un demi-siècle avant Eric Piolle, Hubert Dubedout jette les bases de la démocratie participative. Le mot d’ordre des « groupes d’action municipale » : l’autogestion. Les collectivités locales s’affirment comme des instruments de transformation de la société toute entière.

A l’aile gauche du PS au milieu des années 1970, les rocardiens s’opposent aux barons locaux issus de la vieille SFIO. Du côté, encore et toujours, de Grenoble, ils s’investissent dans les quartiers dégradés. « Sur le terrain, les « militants de la ville », qui font le boulot, ce sont les rocardiens, pas les staliniens. Chez les communistes, la doctrine est qu’il faut faire pourrir tous les problèmes jusqu’à ouvrir une crise qui crée un changement politique. Donc, on ne rafistole pas la Sécurité sociale, ce n’est pas la peine, ça dépolitiserait. Ils ont méprisé le peuple de France comme ça pendant cinquante ans… En fait, cette politique de la ville est l’oeuvre de héros, d’abord bénévoles », s’enflamme Michel Rocard, dans son ultime et remarquable interview publiée dans Le Point du 23 juin 2016.

« En 1988, poursuit-il, François Mitterrand a eu une « grande idée » : reprendre le contrôle de toutes ces inventions sociales nées de la décentralisation, antijacobines dans leur principe. Il a décidé de créer un ministère de la Ville, en se disant qu’il y aurait toujours quelqu’un à qui cela ferait plaisir. Comment voulez-vous que s’en sorte un petit ministre de la Ville, non gradé, sans budget, siégeant en bout de table ? », fulmine-t-il.

… et de l’intercommunalité moderne

Les lois Defferre de décentralisation de 1982 et 1983 apparaissent tout aussi inabouties. « Qu’il parait loin le temps où Michel Rocard, lors des rencontres de Grenoble en 1966, invitait à décoloniser la province, déplorent les géographes Daniel Behar, Philippe Estèbe et Martin Vanier dans une tribune publiée dans Mediapart le 27 mai 2014. A la différence de la plupart des autres pays européens, notre maire est en quelque sorte, au niveau local, à la fois l’équivalent du président de la République, du président de l’Assemblée nationale et le patron des grandes entreprises de service public ! »

Michel Rocard ne perd cependant pas sur tous les tableaux. Le primat donné à l’intercommunalité dans l’actuelle réforme territoriale lui doit beaucoup. « Il est complètement vain d’imaginer une autonomie de décision des communes dortoirs par rapport à leur agglomération mère, des villages ruraux en voie de dépeuplement », peut-on lire dans « Décoloniser la province ».

Nul hasard donc, si, dans les années 1980, les rocardiens imaginent l’intercommunalité du XXIème siècle, du côté des villes nouvelles et, en particulier, de Saint-Quentin-en-Yvelines. Leur maître à penser est d’ailleurs le père-fondateur de la loi de 1983, qui, sur ces territoires d’exception, redonne en partie la main aux acteurs locaux contre l’Etat aménageur.

A l’époque ministre du Plan et de l’Aménagement du Territoire, Michel Rocard prône aussi l’élection des régions au suffrage universel direct. Face aux réserves du Président François Mitterrand, il peut compter sur l’appui décisif du Premier ministre Pierre Mauroy, son allié au congrès PS de Metz en 1979. Michel Rocard voit dans les régions un puissant vecteur de développement. Aussi, crée-t-il les contrats de plan Etat-région en 1982. A contrario, le département ne trouve guère grâce à ses yeux. « Il n’existe qu’en matière de routes et d’assistance », juge-t-il dès « Décoloniser la province ».

Un propos auquel reste fidèle Manuel Valls. Sitôt à Matignon, l’ancien conseiller de Michel Rocard s’attaque à cette collectivité honnie de  la deuxième gauche qui ressemble tant à un démembrement de l’Etat. En vain. Un demi-siècle après « Décoloniser la province », le jacobinisme garde de beaux restes.

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Commentaires

Quand Michel Rocard voulait « décoloniser la province »

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NIBELUNGEN

04/07/2016 06h38

Rein d’ étonnant pour un homme qui traitait les colons, Harkis et autres Français d’ Algérie de Petits blancs , mais c’est un homme qui a sut se démarquer des autres socialistes .

Pietri

09/07/2016 02h01

Le jour où l’on ne parlera plus de « la province » mais des provinces, 99% du travail de décolonisation aura été fait !

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