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« A l’ENA, on apprend avant tout l’autocensure »

Publié le • Mis à jour le • Par • dans : Dossiers d'actualité, France, Toute l'actu RH

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ok_Adeline_Baldacchino © Capture d'écran Youtube

Ancienne élève de l’école nationale d’administration, aujourd’hui magistrate à la Cour des Comptes, Adeline Baldacchino a publié à l’automne dernier « La ferme des énarques » aux éditions Michalon. Mi-récit, mi-essai, son livre s’en prend à « la nullité de la formation » dispensée aux futurs technocrates. Un brûlot qui vient utilement prolonger « L’énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise » coécrit en 1967 par Jean-Pierre Chevènement sous le pseudonyme de Jacques Mandrin.

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Haute fonction publique : le match Ena-Inet pour piloter les territoires

 

Les énarques ne souffrent-ils pas d’un léger complexe de supériorité envers les collectivités ?

L’arrivée massive d’énarques à la tête des services des régions aurait plutôt tendance à démontrer le contraire. Mais le problème principal n’est, à mon sens, pas là. Il tient à une déconnexion du réel. L’Ena permet à ses élèves d’occuper à vie des fonctions de direction sans les y préparer. Elle enseigne, avant tout, l’autocensure qui conduit à sans cesse réduire les ambitions à la baisse. Il ne s’agit pas de construire des politiques publiques et de développer des innovations, mais de rogner les dépenses dans tous les coins. Le maître mot, c’est, encore et toujours, le « Tina », le « There is no alternative » des années 1980. L’ENA n’a pas su forger des garde-fous face à cette idéologie-là.

L’ENA s’est-elle aussi convertie aux théories du New Public Management ?

Cette doctrine n’est pas enseignée en tant que telle, mais elle imprègne les recettes et les formules inculquées à l’ENA. Derrière le vernis des « objectifs » et de « la performance », se niche pourtant un discours technocratique et kafkaïen qui ne permet pas de peser sur le réel.

Cette mutation n’est-elle pas due à la montée en puissance des anciens diplômés de l’ESSEC ou de HEC parmi les élèves de l’ENA ?

L’actuelle directrice de l’école, Nathalie Loiseau l’assume complètement. Pour elle, l’ENA est un formidable accélérateur de carrière. Son idée, c’est l’alignement sur le modèle des business schools. C’est déjà le cas de Sciences Po, sas d’entrée vers l’ENA.

Le culte, très français, du service public est-il encore présent ?

La vocation persiste… à l’entrée de l’ENA. Mais la formation a tendance à la cantonner dans le registre de la naïveté. Elle enseigne le pragmatisme. Il ne s’agit pas, pour un collaborateur de cabinet, d’éclairer la décision, de la passer au filtre des sciences sociales, mais de produire des éléments de langage à son ministre. L’ENA est devenue une école de la communication politique.

L’énarque s’est-il dépolitisé ?

Tout à fait. Le mythe de la neutralité de la fonction publique a bon dos. Dans un système démocratique, les technocrates ne doivent, bien sûr, pas remplacer les élus. En revanche, ils doivent être en mesure d’argumenter et d’apporter des réflexions sur toutes les options possibles. Or, on a fait dériver le principe de neutralité vers l’idée qu’il n’y aurait qu’une seule voie médiane, ni de droite, ni de gauche, correspondant à la troisième gauche blairiste ou, plus près de nous, à l’idéologie « Macron ». Ne pas prendre un autre parti est considéré comme l’une des grandes qualités de l’élève et une garantie de survie pour essayer de sortir bien classé quel que soit le hasard des affectations en stage.

Quelle est la responsabilité de l’ENA dans cette mutation ?

Cette attitude va de pair avec l’absence totale de réflexion historique et philosophique dans le contenu de la scolarité. De ce point de vue-là, rien n’a changé depuis « L’énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise », livre coécrit en 1967 par Jean-Pierre Chevènement sous le pseudonyme de Jacques Mandrin. L’absence de travail sur le fond ne favorise, à l’évidence, pas l’affirmation de conviction. Elle promeut l’adaptation aux mouvements de girouettes de la vie politique.

Les énarques qui mènent des carrières politiques actives sont moins nombreux que par le passé…

Le passage en cabinet ministériel est moins conçu comme un moment où on va faire bouger des lignes que comme « un accélérateur de carrière ». C’est-à-dire une étape nécessaire pour accéder à un poste de direction d’un établissement public ou dans une administration centrale, voire à un poste beaucoup plus rémunérateur et lucratif dans le secteur privé.

Etes-vous favorable à la suppression de l’ENA, ou tout du moins, de l’accès direct aux grands corps pour les mieux classés de ses promotions ?

L’école forme assez mal à devenir un bon économiste, un bon juriste ou un expert des questions de défense ou d’éducation. Le type de mission que l’on peut avoir dans les inspections qui ressortent des grands corps, offre, a contrario, une bonne formation à la sortie de l’ENA. L’ancien élève y réalise quatre à cinq rapports sur des sujets très variés. L’approche n’est pas si éloignée du journalisme d’investigation. L’action publique y est abordée non en aval, mais en amont. Cette phase est utile et saine. Car, on ne peut pas confier un budget important à un énarque qui sort tout juste de l’école et dont l’outil minimal en matière économique est un résumé d’un manuel de politique économique hérité des années balladuriennes.

Un corps comme l’Inspection générale des finances ne constitue-t-il pas un Etat dans l’Etat ?

On ne peut pas nier qu’il existe des effets de réseau et de pouvoir. Mais supprimer l’accès à ces corps-là par l’ENA permettra-t-il de résoudre le problème ? Je suis très prudente sur ce sujet-là. Le népotisme, qui consisterait à suffisamment démontrer sa fidélité à tel ou tel pour recevoir comme récompense une nomination dans un grand corps, ne serait pas idéal. Des nominations au tour extérieur sur des critères purement politiques poseraient question. Supprimer l’accès aux grands corps à la sortie de l’ENA ne règlera pas la problématique fondamentale qui reste la nullité de la formation pendant les deux ans que l’on passe à l’école.

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