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Sécurité locale

Sécurité, vidéosurveillance, radicalisation : le bilan sans concession du sociologue Laurent Mucchielli (2/2)

Publié le • Par • dans : A la une, A la Une prévention-sécurité, Actu experts prévention sécurité, France

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MUCCHIELLI © C. Almodovar

De la vidéosurveillance à la prévention de la radicalisation en passant par l'armement des policiers municipaux, le sociologue et directeur de recherches au CNRS, Laurent Mucchielli, balaie les principaux sujets d'actualité, sur fond d’état d’urgence et de lutte contre le terrorisme. Ce coordonnateur d'un nouvel ouvrage collectif sur Marseille prône le modèle de police de proximité. Second volet de notre entretien.

 

Parallèlement à votre dernier ouvrage sur le niveau de violence supposé à Marseille vous permettant de questionner l’évolution du rôle du maire en matière de sécurité, vous avez publié dans la revue « Déviance et société » de janvier 2016 une enquête de terrain sur l’évaluation de la vidéosurveillance dans l’espace public. Le sujet n’est pas nouveau. Quels sont les principaux enseignements de cette récente étude ?

Il s’agit d’une plongée au coeur du dispositif de sécurité phare de notre époque, permettant de le regarder fonctionner au quotidien de l’intérieur, loin des discours et des représentations qui se rattachent le plus souvent soit à la légende noire (ce serait big brother nous surveillant) soit à la légende dorée (ce seraient la révolution de l’élucidation ainsi qu’une bonne dissuasion/prévention).

Ensuite, la petite ville étudiée est considérée par la préfecture du département comme un modèle à suivre compte tenu de la qualité de son équipement technique et de la compétence des opérateurs (qui sont tous des ASVP expérimentés avec un policier municipal comme chef de service). L’on est donc en position d’étudier un système fonctionnant dans les conditions optimales.

Mon étude permet de montrer ce que fait réellement la vidéosurveillance et de chiffrer les choses. Elle permet notamment d’illustrer le phénomène du déplacement de la délinquance, de montrer que la vidéo ne permet ni dissuasion ni prévention mais uniquement la répression de la délinquance, à travers les réquisitions d’images enregistrées. L’activité « en direct » est en réalité très limitée, elle n’a la plupart du temps rien à voir avec la lutte contre la délinquance et elle est globalement tellement faible que les opérateurs sont confrontés avant tout au problème de l’ennui.

Enfin, cette étude montre que l’apport à l’élucidation policière est réel mais très limité, à la fois en quantité par rapport à l’ensemble de l’activité de police judiciaire du commissariat local, et en qualité puisqu’il ne s’agit pas la plupart du temps de rechercher la preuve décisive du visage d’une personne en train de commettre un délit mais plus simplement la preuve que telle personne ou tel véhicule était bien présent tel jour à telle heure et à tel endroit. Il s’agit donc de vérifier et recouper des témoignages, des indices, des scénarios, bref de recueillir un élément parmi d’autres dans une enquête.

Au final, l’étude du fonctionnement d’un système dans la durée (sur 10 années) permet également de conclure que son installation n’a eu aucun impact significatif sur l’évolution de la délinquance enregistrée par la police sur la commune.

Et pourtant, en cette période d’état d’urgence, l’utilité judiciaire de la vidéosurveillance semble démontrée, non ?

Rien n’est moins sûr. Ce n’est pas parce que la police peut retrouver quelques images des tueurs supposés et qu’on les voit passer en boucle sur les chaînes télévisées d’information continue que cela contribue en quoi que ce soit à la lutte contre le terrorisme. D’abord, ce sont toujours des images que l’on retrouve après coup, quand les gens sont déjà morts. Ensuite, rien ne dit que ces images ont joué un rôle important dans l’arrestation a posteriori des terroristes. L’exemple récent des attentats de Paris et de Bruxelles montre que les écoutes téléphoniques, le pistage des cartes bleues ou encore des témoignages et dénonciations ont été autrement plus importants.

De manière générale, je dirais que nous nous laissons trop facilement subjuguer par les images qu’on nous donne à voir et par le spectacle du crime. La réalité du travail de police judiciaire et de police du renseignement est tout autre. Il peut utiliser par moment la vidéo (notamment pour faire des surveillances à distance) mais cette dernière n’est pas l’essentiel.

Vous avez toujours émis de fortes réserves quant à l’armement des policiers municipaux. Votre point de vue a-t-il changé depuis les attentats terroristes de janvier 2015 et la menace qui pèse sur les agents « en uniforme » ?

En aucun cas. Là aussi on se paye de mots, on joue sur les symboles, on est dans les représentations et dans le sentiment d’insécurité, pas dans l’étude objective et froide de la réalité. On fait dire à des faits divers ce qu’ils ne disent pas. On se sert du cas d’une policière municipale abattue par des grands bandits expérimentés au cours de leur fuite en 2010 comme de la preuve qu’il faut un armement, en oubliant juste de dire que cette policière était armée ! Et bien sûr on ne s’interroge pas sur les missions de la police municipale.

En réalité, certains syndicats de policiers municipaux sont entrés dans une véritable course à l’armement depuis plusieurs années. Ils cherchent à imiter en tous points les policiers et gendarmes nationaux et réclament toujours plus, appuyés par certains élus qui font de la sécurité leur fonds de commerce électoral et personnel.

Cette revendication est-elle, à vos yeux, contradictoire avec le principe de proximité que doivent incarner les polices municipales ?

Depuis la fin des années 1970 (voir les rapports Peyrefitte et Bonnemaison), la plupart des élus locaux et la majorité de la population réclament une police de proximité que les policiers et gendarmes nationaux ne font plus. Cela reviendrait à patrouiller à pieds, aller à la rencontre des commerçants, des associations, des habitants, participer en partie à la vie des territoires bien délimités auxquels l’on est durablement affectés, etc., le tout permettant de recueillir en permanence des informations fines.

Mais au lieu de profiter de ce boulevard qui leur est ouvert, une partie des policiers municipaux – pas forcément les plus nombreux mais ceux qui crient le plus fort – rêvent de faire des courses-poursuites et de dégainer des armes pour « arrêter des vrais voyous ». Sous le quinquennat Sarkozy, les gouvernements les ont plutôt encouragés. Et sous le quinquennat Hollande, c’est la même chose. Les attentats ont bon dos. La vérité est qu’il n’y a aucune vision et aucune stratégie globales. On cherche surtout à éviter toute critique en donnant raison à toutes les revendications sécuritaires.

LivreLMucchielli

La lutte contre le terrorisme s’est imposée dans les politiques publiques de sécurité au point d’occulter, selon certains, toute action de prévention de la délinquance. Quelle est votre analyse ?

Comme j’essaye en permanence de l’expliquer, répression et prévention ne s’opposent pas. Ce sont deux choses différentes. La répression c’est le traitement de l’urgence, le rôle du pompier qui cherche à éteindre l’incendie. La prévention c’est l’anticipation de l’avenir, le traitement des causes pour réduire les risques dans le futur. Les deux sont indispensables et devraient être complémentaires.

Le problème est que, dans la panique actuelle, la répression d’une part occupe tous les esprits, d’autre part accapare tous les budgets. Obnubilés par le présent, nous n’avons plus aucune vision de l’avenir. C’est vrai au niveau national comme au niveau local. Voyez les annonces de certains nouveaux présidents de région, ce sont dans plusieurs cas des dizaines de millions d’euros qui vont être engloutis dans les caméras de vidéosurveillance, les portiques de détection, la sécurisation des bâtiments, etc. Même chose dans nombre de villes et de départements.

Le problème étant que, une fois que l’on a ainsi vidé les caisses, il ne reste plus grand chose pour faire de la prévention. Or les mêmes causes produiront les mêmes effets. Les drames familiaux, les abandons éducatifs, l’échec scolaire, le chômage de masse, les discriminations continuent de plus belle dans certains quartiers et fabriquent tous les jours les problèmes de demain.

Selon vous, quels moyens faut-il privilégier pour prévenir la radicalisation ?

Le problème est complexe, pluridimensionnel. Il y a bien sûr la question de la ghettoïsation de certains quartiers que l’on vient d’aborder. De même que se pose le problème du développement de certaines sectes radicales de l’Islam et de la présence sur notre territoire de certains prédicateurs dangereux, le tout en provenance notamment de l’Arabie Saoudite.

Mais il y a aussi et plus globalement l’incapacité de notre société et de nos dirigeants à concevoir et organiser une citoyenneté moderne, capable de se réconcilier avec son histoire coloniale, capable d’intégrer positivement les différentes cultures, les différentes identités et les différentes religions qui existent de fait dans la population française en ce début de 21ème siècle.

Au lieu de cela, la plupart de nos dirigeants restent intellectuellement arc-boutés sur une conception de la Nation, de la République et de la laïcité qui est à mon sens devenue archaïque. Du coup, ils sont enfermés dans des postures défensives et suspicieuses là où il nous faudrait un grand coup de jeune, un nouveau souffle, des mots et des actes qui transcendent ces différences, qui créent du lien entre les gens et qui redonnent de l’espoir à toutes les générations.

Enfin, il faut être assez aveugle ou très hypocrite pour ne pas voir les liens qui existent entre les phénomènes de radicalisation et de djihadisme, la situation politico-militaire du Proche et du Moyen Orient et la politique étrangère de la France. La France fait la guerre hors de ses frontières, elle vend des armes en masse (nous sommes le premier exportateur d’armes en Europe), elle soutient des régimes et en combat officiellement ou officieusement d’autres.

Tout ceci n’est évidemment pas neutre. Or il n’existe aucun débat politique digne de ce nom à ce sujet. Quant au capital de sympathie mondial que nous avez valu le discours de Dominique de Villepin à l’ONU en 2003 au moment de l’invasion de l’Irak par les USA de Georges Bush, il a été totalement dilapidé par les présidents Sarkozy et Hollande. C’est tout cela qu’il faudrait à mon sens questionner aujourd’hui.

Lire la première partie de cet entretien avec Laurent Mucchielli, publiée lundi 25 avril.
Le sociologue y aborde les questions liées à l’évaluation des politiques de sécurité, le poids des cabinets de conseil, le sentiment d’insécurité, le parteneriat local et l’échange d’informations ainsi que les zones de sécurité prioritaires (ZSP).

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