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Sécurité locale

Sécurité, rôle des maires, ZSP : le bilan sans concession du sociologue Laurent Mucchielli (1/2)

Publié le • Mis à jour le • Par • dans : A la une, A la Une prévention-sécurité, Actu experts prévention sécurité, France

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Laurent MUCCHIELLI, Sociologue, directeur de recherche au CNRS et directeur de l'observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux (ORDCS) © C. Almodovar

Alors qu’il publie un nouvel ouvrage collectif sur Marseille, le sociologue et directeur de recherches au CNRS, Laurent Mucchielli, estime que les pouvoirs publics n’ont « aucune vision et aucune stratégie globales » en matière de sécurité. Il plaide en faveur d’un « véritable service public d’accompagnement »  des collectivités territoriales. Première partie de notre entretien.

 

Alors que l’Observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux, qu’il a dirigé pendant 5 ans, a quasiment fermé ses portes en décembre dernier, le sociologue Laurent Mucchielli revient, dans un livre qui paraît ce mois-ci, sur les enseignements de ce « laboratoire » scientifique unique en France, voué à réunir des chercheurs pour accompagner les communes.
Intitulé « Délinquances, police, justice – enquêtes à Marseille et en région Paca », l’ouvrage présente les principales études issues de cet Observatoire et bat en brèche les idées reçues sur la violence supposée de la capitale phocéenne et de sa région : le cas du grand banditisme mis à part, il n’y a pas de spécificité délinquante propre au sud de la France, nous expliquent les auteurs, qui, chiffres à l’appui, démentent les clichés et nuancent le tableau général en soulignant l’intérêt des enquêtes de victimation et l’importance des variables socio-économiques.

Au-delà de l’étude de terrain, Laurent Mucchielli livre une série de réflexions sur la mission de l’Observatoire visant à accompagner les communes dans la définition d’un diagnostic et dans l’élaboration de leurs politiques locales de sécurité.
C’est sur le bilan de ce partenariat inédit entre le monde de la recherche et des collectivités territoriales et plus largement sur le pilotage des politiques locales de sécurité et de prévention de la délinquance que le Club prévention sécurité de la Gazette l’a interviewé. L’occasion de revenir sur l’évolution du rôle du maire en matière de sécurité, sur fond d’état d’urgence et de lutte contre le terrorisme.

Dans votre nouvel ouvrage collectif, paru ce mois-ci, vous faites un bilan « plutôt négatif » de la collaboration engagée par les chercheurs de votre Observatoire avec les collectivités de la région PACA. Comment expliquer la réticence des élus locaux à jouer le jeu de l’évaluation ?

Par au moins trois raisons :

  1. Primo, la sécurité est un thème tellement politisé et médiatisé que cela suscite les discours les plus démagogiques et les plus simplistes, qui cherchent à mobiliser les citoyens sur le registre de l’émotion et non de la rationalité. Du coup, les élus agissent souvent davantage en fonction du sentiment d’insécurité que de l’insécurité réelle.
  2. Secundo, les maires et leurs adjoints ne sont pas formés sur ces questions. Ils connaissent mal les outils à disposition de même que le fonctionnement des institutions pénales (police, justice) et ils ignorent tout des recherches scientifiques.
  3. Tertio, les élus sont sollicités de façon quasi quotidienne par les citoyens, du moins une partie d’entre eux, ceux qui s’expriment. Ils reçoivent des courriers de plainte en mairie, sont interpellés dans la rue, sur les marchés, etc. Des habitants mécontents y vont de leur courrier ou de leur « coup de gueule » presque tous les jours. Et les élus s’attachent à leur répondre autant que possible car ces citoyens mécontents sont aussi des électeurs. Du coup, ils privilégient une approche que l’on pourrait dire de « succession de résolutions de problèmes individuels », au détriment d’une approche globale et stratégique.

Toutes ces raisons conduisent les élus à privilégier le plus souvent des logiques d’affichage plutôt que de diagnostic et d’évaluation.

Vous dressez un tableau noir du partenariat local de sécurité. Pourquoi ça ne fonctionne pas ?

Le problème est complexe. La loi du 5 mars 2007 a fait du maire le « pivot » des politiques locales dans ce domaine, lui confiant la responsabilité d’organiser le partenariat par le biais du Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD). De fait, c’est lui qui convoque ces réunions et qui emploie un coordonnateur du CLSPD.

Mais, dans la réalité, faire réellement travailler ensemble les différents services d’une municipalité, ceux du Conseil départemental (CD), les différentes administrations d’État ainsi que des partenaires privés ou parapublics tels que les bailleurs sociaux et les transporteurs publics relève souvent du vœu pieu, sinon de la gageure. Et ce pour plusieurs raisons :

D’abord, en France, les représentants locaux des grands ministères continuent à ne rendre des comptes qu’à leur hiérarchie. Localement, leur engagement dans le partenariat et le degré de transparence et de collaboration dont ils font preuve dépendent en fin de compte de la personnalité des chefs de service.

Ensuite, les différents acteurs réunis localement n’ont pas la même conception de la sécurité et des priorités de l’action à mener. Pour la police et la justice, la délinquance est définie par la loi pénale et les priorités sont fixées par Paris. Pour le maire, les plaintes et le « sentiment d’insécurité » exprimés par une partie des habitants relèvent le plus souvent de micro-désordres tels que le bruit, la présence de groupes de jeunes dans l’espace public et les dégradations. Or la justice est trop surchargée pour prendre en charge la plupart de ces « incivilités ».

Les relations entre les municipalités et les services départementaux ne sont pas simples non plus. Là où un maire raisonne sur la tranquillité d’un territoire borné et sur la situation de certains quartiers voire de certaines familles en particulier, les professionnels des secteurs sociaux et médico-sociaux du CD interviennent sur des territoires identifiés par d’autres logiques et dans le respect de la confidentialité. De là un conflit récurrent sur le partage des informations personnalisées.

Pour remédier à ces dysfonctionnements, vous prônez la nécessité d’un véritable service public d’accompagnement des politiques locales de sécurité et de prévention de la délinquance. Qui pourrait en assurer la fonction ?

Les institutions nationales, c’est-à-dire parisiennes, ne s’intéressent pas au niveau local. On le voit bien avec l’Institut National des Hautes Études de la Sécurité et de la Justice (INHESJ). Trop politique et technocratique, trop tournée vers les questions de sécurité privée, destinant ses formations aux hauts fonctionnaires et aux cadres des grandes entreprises, cet organisme ne joue aucun rôle dans l’expertise et l’action locales.

En son sein, l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) ne s’intéresse qu’aux statistiques et à l’échelle nationale, ce qui constitue une double limite majeure. Il y a donc en effet un vide du point de vue du service public dans l’accompagnement des politiques locales. Le résultat est que les élus se tournent massivement vers les cabinets de conseil privés qui, pour des raisons financières, font un travail souvent assez superficiel.

LivreLMucchielli

Comment faire autrement ?

En octobre 2014, le rapport Blazy de la Commission des lois de l’Assemblée nationale a prôné le développement d’observatoires locaux sur le modèle de celui que j’ai animé en région Paca pendant 5 ans. Mais je n’ai jamais reçu le moindre coup de fil me proposant de venir présenter cette expérience dans une autre région ! Rien ne dit du reste que l’échelle régionale soit partout la bonne.

Mais ce qui est certain, c’est qu’il y a un besoin d’accompagnement sur les territoires et que le service public est défaillant sur cette question. Le pouvoir politique ferait bien d’y réfléchir sérieusement avec les collectivités territoriales, plutôt que de multiplier les structures plus ou moins concurrentes à Paris, et de gaspiller au final beaucoup d’argent public.

L’une des études de votre Observatoire porte sur les zones de sécurité prioritaires (ZSP) de Marseille et en fait une évaluation « pour le moins mitigée ». La méthode visant à concentrer les moyens et à renforcer le partenariat local là où il y en a besoin n’est-elle pas un exemple à suivre ?

Les principes des ZSP et de la « méthode globale » sont louables dans leurs intentions : concentrer les moyens sur les secteurs les plus en difficulté, y mener une action partenariale générale et concertée. Mais ces bons principes se heurtent à plusieurs réalités.

D’abord, si les ZSP ont souvent relancé la dynamique partenariale, elles n’ont pas donné de moyens supplémentaires aux acteurs autres que la police ou la gendarmerie, et l’articulation avec le fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIPD) reste très limitée. Le procureur de la République, le principal de collège, le directeur de centre social, le bailleur ou le syndic, etc., n’ont pas nécessairement plus de moyens et ils ne peuvent donc pas faire des miracles.
Finalement, la principale nouveauté est l’ampleur et la longueur de l’action policière. Mais nous avons montré à Marseille que cet emploi des CRS questionne. Ces derniers ne connaissent pas le terrain, ils contrôlent indifféremment tous les habitants et ces derniers ont du coup une opinion mitigée, ils se disent rassurés d’un côté mais exaspérés de l’autre. Pour les habitants, le principal bénéfice est l’amélioration du cadre de vie lorsque les bailleurs et les acteurs sociaux ont pris le relais. Mais leur action est donc limitée et rien ne dit que cette amélioration sera durable.

Enfin, l’impact sur les délinquances est plus que limité. A Marseille, nous n’avons constaté aucun impact significatif sur la délinquance de voie publique. Quant aux trafics de drogues, qui étaient ici la priorité, ils se sont reconstitués dans les semaines qui ont suivi le départ des CRS, quand ils ne s’étaient pas simplement déplacés de quelques bâtiments. On se heurte ici à une autre réalité qui est celle de la situation économique et sociale. Vu le niveau de l’échec scolaire et du chômage dans les quartiers les plus pauvres, les réseaux démantelés se reconstituent sans problème.

Retrouvez la suite de cet entretien de Laurent Mucchielli en cliquant sur ce lien du Club Prévention-Sécurité.
Il y est question de l’utilité de la vidéosurveillance, de l’armement des polices municipales, de prévention de la délinquance ainsi que de prévention de la radicalisation.

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