Voirie

Amiante : la menace plane aussi sur les chantiers routiers

| Mis à jour le 19/04/2016
Par
Des chantiers routiers pourraient être bloqués à cause des risques liés à la présence d'amiante.

Des chantiers routiers pourraient être bloqués à cause des risques liés à la présence d'amiante.

Flickr CC by didier duforest

L’actinolithe minérale, très souvent présente dans les granulats des enrobés, est susceptible de produire des fibres nocives lors des travaux routiers. Ce nouveau risque sanitaire pourrait faire exploser le coût des chantiers. Il représente également un risque à prendre en compte pour la sécurité des agents.

Un nouveau risque sanitaire plane sur les chantiers routiers ! Son nom : l’actinolithe. La communauté d’agglomération de Saint-Brieuc (13 communes, 115 500 hab., Côtes-d’Armor) est l’une des premières à avoir essuyé les plâtres, à l’occasion de la construction du tronçon inaugural du TEO (ligne de bus à haut niveau de service), qui traversera la ville sur huit kilomètres d’est en ouest.

Un cas loin d’être isolé

« Le chantier a pris trois mois de retard, après la découverte d’actinolithe dans les enrobés routiers que nous avions prévu de raboter, en janvier 2014, détaille Jean-François Quéré, directeur territoire et déplacements à l’agglo. Si nous n’avions pas modifié le projet pour éviter de remanier les chaussées existantes, la facture du chantier aurait grimpé de 1,5 million d’euros. Finalement le surcoût s’est élevé à 615 000 euros, soit 15 % du total, et il est lié essentiellement à l’élimination de 2 500 tonnes de déchets. »

Malheureusement, ce cas est loin d’être isolé, bien au contraire. Le département du Val-de-Marne a, par exemple, effectué 500 carottages, un tous les kilomètres, sur les 450 kilomètres de ses routes départementales. Bilan : 42 % des échantillons contenaient de l’actinolithe.

Un risque omniprésent

Ce minéral est souvent présent dans les roches extraites des carrières pour fabriquer les granulats des enrobés routiers. Il se présente soit sous la forme de gros cristaux, soit sous celle de fibres. Seule l’actinolithe fibreuse est classée comme de l’amiante par la réglementation européenne. Seulement voilà : lorsque l’actinolithe non fibreuse est broyée, attaquée au marteau-piqueur ou à la scie circulaire, lors du creusement d’une tranchée par exemple, ses cristaux peuvent se cliver et libérer des particules très fines et allongées susceptibles d’être inhalées. Ces particules, appelées « fragments de clivage », présentent la même morphologie que les fibres d’amiante.

« Il n’est pas possible d’exclure un risque pour la santé lié à l’exposition aux fragments de clivage d’actinolithe », conclut l’Anses dans un rapport rendu public fin 2015. Et ces experts de recommander que la réglementation en vigueur pour l’amiante soit étendue à l’actinolithe non fibreuse. Ce qui pourrait coûter très cher aux collectivités.

L’amiante , qu’est-ce que c’est ?

Les fibres d’amiante sont regroupées dans la roche en paquets qui se séparent facilement en brins très fins (de 400 à 2 000 fois moins épais qu’un cheveu) et longs de plusieurs centimètres. Ces fils cotonneux sont tissés et tressés depuis l’Antiquité. En Egypte, ils étaient utilisés pour fabriquer les suaires des pharaons, associés à des fibres végétales. En Finlande, ils étaient mélangés à de la terre pour concevoir des poteries.

 

Une découverte qui date de 2012

La découverte du risque engendré par ce minéral remonte à 2012. Cette année-là, un décret modifie le code du travail. Il y introduit différentes dispositions pour protéger les personnels effectuant des travaux sur des matériaux pouvant libérer des fibres d’amiante. Les enrobés routiers sont dans ce cas. En effet, entre 1970 et 1997, année de son interdiction, l’amiante chrysotile a été massivement ajouté au liant des revêtements, afin d’améliorer leur résistance mécanique aux frottements. Le chrysotile est un minéral qui prend la forme de fibres. « Ces revêtements amiantés ont été utilisés sur des carrefours et au niveau de feux de signalisation, soumis de manière plus importante aux érosions liées aux freinages des véhicules, détaille Anita Romero-Hariot, experte à INRS.

On y a aussi eu recours dans les tunnels, lieux plus difficilement accessibles pour la réalisation de travaux de maintenance régulière, nécessitant une qualité de résistance plus élevée et donc une meilleure longévité. » Selon les usages, la teneur en amiante ajouté pouvait atteindre 2 % en masse. « Par ailleurs, ces chaussées amiantées ont pu être rabotées et les résidus recyclés pour d’autres routes, pointe Thierry Provost, directeur de la prévention des risques professionnels et majeurs à Saint-Brieuc. Cette opération a entraîné une dissémination de l’amiante y compris après son interdiction. »

Des analyses difficiles

« Le code du travail souligne que la responsabilité du repérage de l’amiante incombe au donneur d’ordre, quelles que soient la nature et l’importance du chantier, qu’il ait choisi de réaliser lui-même les travaux ou de les confier à une entreprise », poursuit Anita Romero-Hariot. Les collectivités ont donc multiplié les diagnostics. C’est à l’occasion de ces derniers que des fibres d’actinolithe et des fragments de clivage ont été identifiés dans les granulats, comme lors du chantier du TEO à Saint-Brieuc.

« Ces particules ont toujours été présentes mais, jusqu’à présent, nous ne disposions pas des moyens techniques pour les repérer, souligne Kamel Bahri, chef du bureau de prévention des risques professionnels à la direction de la voirie et des déplacements de la mairie de Paris. Et, aujourd’hui encore, peu de laboratoires sont en mesure de distinguer les fibres d’actinolithe-amiante des fragments de clivage qui ne sont pas soumis à la réglementation amiante. »

Certains chantiers arrêtés

Résultat : par mesure de précaution, de nombreux chantiers de voirie ont été stoppés ces derniers mois, après la découverte d’actinolithe dans les enrobés, autour de Bordeaux par exemple. « Ils ont pris au moins six mois de retard, le temps d’intégrer ce nouveau problème au déroulement des travaux », détaille François Durquety, directeur infrastructures et déplacements à la communauté urbaine de Bordeaux (28 communes, 749 600 hab.). Alertés, les ministères de la Santé, de l’Ecologie et du Travail ont saisi l’Anses afin d’évaluer la toxicité de l’actinolithe, fin août 2014.

Pour éviter les arrêts de chantier, la direction générale du travail a publié, six mois plus tard, une note d’information qui précise le cadre juridique et les mesures de prévention à mettre en œuvre lors de travaux sur les enrobés routiers.

Quelques interrogations subsistent

Mais le brouillamini persiste. « Comment réaliser un échantillonnage, un prélèvement ? Combien faut-il pratiquer de carottages, à quelle distance, quelle profondeur au regard de l’hétérogénéité des voiries en surface et en profondeur ? Nous n’avons pas de réponse à ces questions, regrette Thierry Provost. Chacun bricole dans son coin pour avancer, car il n’existe pas de protocole national. » La ville de Saint-Brieuc a lancé un repérage systématique de l’amiante sur ses 70 voies principales : 5 % des carottages sont positifs à l’amiante chrysotile, 14 % à l’actinolithe.

« On a pris le parti de miser sur la prévention : on travaille à l’humide et on choisit les modes opératoires qui dégradent le moins possible l’enrobé, pour limiter la production de poussières », poursuit Thierry Provost. La ville de Paris s’est aussi engagée dans l’élaboration d’une cartographie de l’amiante sur ses espaces publics en 2014. « Lorsque de l’actinolithe est découverte, qu’il s’agisse de la forme amiantifère ou pas, nous appliquons le principe de précaution, le chantier est traité sous réglementation liée à l’amiante », expose Kamel Bahri. Une stratégie préconisée par l’Anses, que les professionnels redoutent de voir devenir obligatoire.

« Ces roches sont appréciées pour leurs qualités géotechniques et leur bonne tenue à l’écrasement »

Didier Lahondère, géologue structuraliste, spécialiste de l’amiante dans les terrains naturels au BRGM

« De nombreux minéraux sont susceptibles de cristalliser sous la forme de fibres, autrement dit de prendre une morphologie asbestiforme. Toutefois, dans la réglementation européenne, le terme “amiante” fait référence à six minéraux présents naturellement dans plusieurs types de roche et qui font ou ont fait l’objet d’exploitation industrielle : l’anthophyllite-amiante, la trémolite-amiante, l’amosite, la crocidolite, l’actinolithe-amiante et le chrysotile. Ce dernier constitue à lui seul 90 à 95 % de l’amiante produit à ce jour. Les roches susceptibles de contenir de l’actinolithe sont appréciées pour leurs qualités géotechniques comme leur bonne tenue à l’écrasement. Ces roches sont donc énormément utilisées et les carrières desquelles elles sont extraites, même si elles sont peu nombreuses, sont très sollicitées. Aujourd’hui encore on en extrait des granulats contenant une part d’actinolithe. »

Commentaires

0  |  réagir

Ajouter un commentaire

Ce champ est obligatoire

Ce champ est obligatoire

Ce champ est obligatoire

Conformément à la loi "Informatique et libertés" du 6 janvier 1978, vous pouvez accéder aux informations vous concernant, les rectifier ou vous opposer à leur traitement et à leur transmission éventuelle à des tiers en écrivant à : Groupe Moniteur - Antony Parc 2, 10 place du Général de Gaulle, La Croix de Berny – BP 20156, 92 186 Antony Cedex ou en cliquant ici.

L'actu Technique

  • Les transports, premier chantier de la métropole Aix-Marseille-Provence

    Les élus de la métropole Aix-Marseille-Provence, créée en janvier 2016, voteront le 15 décembre prochain en faveur d’un agenda de la mobilité, chargé de régler les problèmes de congestion d’un vaste territoire où la voiture individuelle est reine. ...

  • Ambition d’universalité pour les « EcoQuartiers »

    Le label EcoQuartier se renouvelle en 2016 pour rallier davantage de collectivités et de projets. Avec un objectif de 500 labellisés pour les deux prochaines années, parviendra-t-il à garder son niveau d’exigence ? ...

  • Le BIM, un changement de paradigme pour les services

    Chacun sait désormais ce qu’est le BIM et ce qu’il peut apporter. Mais il nécessite de profonds changements dans les pratiques des services techniques, que ce soit au niveau de la conception, de la définition des travaux, du suivi des opérations ou encore de la ...

Offre découverte 30 jours gratuits !

dernières offres d’emploi

services

Thèmes abordés

Retrouvez tous nos produits sur La plateforme de mise en relation entre professionnels de la commande publique et fournisseurs

menu menu

Club Techni.Cités : l'information pour les techniciens de la FP