En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt. OK En savoir plus X
Déposez votre CV Fournisseurs du secteur public

Logo Gazette.fr

 

Réagir

Interview

« L’urbanisme open source, un des enjeux majeurs de la smart city »

Publié le • Mis à jour le • Par • dans : France

0

Commentaire

Réagir

Saskia Sassen © Flickr CC by sa Virada Sustentável

Sociologue à l’université de Columbia, aux Etats-Unis, Saskia Sassen a développé une réflexion sur les enjeux de la technologie dans l’urbanisme. Critiquant vivement les approches techno-centrées de la “ville intelligente”, elle invite à accorder une place centrale à une approche ouverte, avec les citoyens, pour qu’ils puissent vraiment la prendre en main.

 

Chiffres-clés

Agenda

« La Gazette » organise le 17 novembre le Forum Numérique des Collectivités Locales. Dématérialisation, smart city, financement : soyez prêts pour 2017 ! 
Programme et inscription.

Quel regard général portez-vous sur le concept de smart city ?

La plupart des villes que l’on qualifie d’intelligentes, ne le sont pas suffisamment, car les fonctionnalités numériques embarquées dans les bâtiments et les systèmes, reposent sur un contrôle beaucoup trop centralisé. Et ces contrôles centralisés sont trop souvent aux mains des entreprises privées qui ont vendu la technologie à la ville.

Nous avons besoin « d’urbaniser » la technologie, mais cela nécessite d’arriver à comprendre le langage de la ville elle-même. Celui-ci est parfois très clair.
Par exemple, les voitures conçues pour rouler vite, sur de longues distances et sur des terrains difficiles, comme on le voit dans les publicités, en sont réduites à avancer à une allure d’escargot quand elles arrivent dans une ville encombrée.
C’est la réponse de la ville : elle “hacke” en fait la voiture, la force à adopter un mode de conduite pour lequel elle n’a pas été conçue. Et les industriels, entendant cette voix de la ville, ont développé de petites autos qui se meuvent et se garent plus facilement (voir références en bas de l’article, ndlr.)

Vous prônez un urbanisme “open source”, qu’est-ce que cela signifie ? Comment ce concept peut-il être décliné dans une démarche de smart city ?

L’open source, c’est un des enjeux majeurs, peut rendre la ville intelligente encore plus intelligente car la technologie permet de rassembler et de rendre disponibles à tous la connaissance et les expériences des autres citoyens d’un quartier ou d’une ville. En retour, cela peut initier une mobilisation des habitants pour qu’ils s’investissent plus activement dans les technologies, avec plus de plaisir, et qu’ils montent des projets collectifs grâce à elles.

Il y a un point essentiel dans ma manière d’approcher l’aspect technologique : les propriétés techniques des différentes facettes de la technologie interactive (littéralement : “domaines électroniques interactifs”, ndlr) délivrent un service à travers des écosystèmes complexes comportant des variables qui ne sont pas techniques, comme les cultures de ces différents acteurs. En résumé, ces écosystèmes sont en partie façonnés par les logiques sociales particulières de différentes sphères.

Quand on envisage ces facettes comme de tels écosystèmes plutôt qu’un paramètre purement technique, nous laissons la place conceptuelle et empirique à la large variété de cultures d’usages à travers lesquelles ces technologies sont utilisées par les différents acteurs et entités.

Les deux exemples que j’ai utilisés pour illustrer le débat sont les réseaux financiers et les réseaux activistes. Ils relèvent d’une dynamique planétaire et ont été modelés de façon significative par les trois propriétés des réseaux numériques : accès décentralisé/résultats distribués, simultanéité et interconnexion.

Mais ces propriétés techniques ont produit des résultats remarquablement différents dans chaque cas. Dans le premier, ces mêmes propriétés ont conduit à de plus hauts niveaux de contrôle et de concentration dans le marché mondial des capitaux, bien que le pouvoir de ces réseaux financiers reposent sur une sorte de pouvoir distribué, c’est-à-dire celui des des millions d’investisseurs dans le monde entier et leurs millions de décisions individuelles.

Dans le second cas, ces propriétés contribuent à des retombées distribuées : une participation plus grande d’organisations locales aux réseaux planétaires. Celles-ci ont du coup aidé à la constitution de sphères publiques transfrontalières ou de formes de mondialisation centrées dans toutes sortes de luttes ou de pouvoirs localisés.

Barbès

Appréhender et intégrer la diversité du tissu urbain.

Certaines villes sont-elles engagées dans une telle approche ?

De plus en plus le sont, mais essentiellement au travers d’interventions impersonnelles : les collectivités par exemple, qui installent des détecteurs – d’incendie, d’inondations, de dégradation de composants clés…, tout cela fait partie de la smart city.

De mon point de vue, un point sur lequel j’insiste à travers l’open source, c’est que l’intelligence des citoyens a aussi besoin d’être mobilisée. De plus, je pense que des processus socio-politiques peuvent également en émerger, et peuvent le faire en mobilisant les quartiers, parce que la technologie le permet.

Est-ce que votre approche peut être restreinte par le cadre légal ? Par exemple le statut des fonctionnaires français et le code des marchés publics : il est souvent critiqué pour être trop rigide et certains fonctionnaires peuvent aussi sous-estimer ce qu’ils ont le droit de faire. Cela nécessite un changement culturel profond, à la fois dans le public et le privé, ont-ils la volonté et la possibilité de s’engager dans cette voie ?

Oui et non, nous devons envisager cela comme des processus qui sont déjà partiellement en route. Cela pourrait être une révolution mais, une de celles qui progressent très lentement…

D’un côté, les villes vont presqu’inévitablement laisser une empreinte sur la plupart des technologies, il est rarement possible de se contenter de larguer une nouvelle technologie sur un espace urbain. D’un autre côté, je pense qu’il faut pousser plus loin cette urbanisation de la technologie, et dans différentes directions.

Prenons, ce concept, difficile à appréhender, que nous, les Occidentaux, avons appelé urbanité et tendons à associer à un centre-ville dense : elle peut tout à fait prendre d’autres formes dans des cultures différentes, y compris des formes qui ne sont pas reconnaissables aux yeux d’un Occidentaux.

Nous avons besoin d’étendre la notion d’urbanité et d’y inclure une bien plus grande diversité. Cela ouvre un vaste champ pour la recherche et l’interprétation et nous invite à considérer les notions occidentales d’urbanité simplement comme une des approches, et à explorer un éventail plus large d’articulations entre la construction des technologies et l’espace urbain.

Cela rend aussi l’open source important : pensez à toutes les différentes religions et la variété des acteurs culturels et ethniques dans une ville telle que Paris ou Lyon…

Imaginez si leurs idées, leurs points de vue, leurs aspirations, pouvaient circuler davantage grâce à l’open sourcing. Je pense que cela pourrait aussi avoir un effet politique positif très significatif en ces temps difficiles.

C’est un des aspects importants que j’explore dans mon projet universitaire The global street(1)

Nous avons donc besoin de rendre la ville plus intelligente grâce à la connaissance des citoyens, dans toute leur diversité. Une étape importante consiste à développer des systèmes distribués qui fonctionnent ou sont installés/implémentés dans chacun des quartiers et des environnements. Certains d’entre eux devraient être accessibles aux habitants ; d’autres devraient plus probablement être gérés par des collectivités ou des contractants privés.

Cette approche est-elle vraiment gagnant-gagnant pour le public et le privé ?

Tout ne sera pas parfait pour tout le monde, mais je dirais qu’en tant que première étape, cela constituerait une force positive pour la ville.

La plupart des projets étiquetés “smart city” sont en fait en cours depuis une dizaine d’années, voire plus. Petit à petit, nous avons modernisé les différents systèmes des ville et les réseaux avec des outils qui comptent, mesurent, enregistrent et connectent. Par exemple, l’information reçue par le centre des opérations à la pointe de Rio de Janeiro est gérée et générée par 300 moniteurs dans 100 pièces, avec 70 contrôleurs qui surveillent la ville en permanence.

Le projet de Mexico “Safe city”, promu par le milliardaire Carlos Slim, implique l’installation de 12000 caméras dans les rues, reliées à des centres de commande. C’est la partie la plus triste de la smart city. Ces grands projets me semblent très problématiques, en particulier celui de Rio de Janeiro. C’est un projet anti-ville, pas urbain. Celui de Carlos Slim est un projet urbain, mais avec un contrôle excessif.

Une autre tendance actuelle que je trouve problématique se concentre sur des approches plus coûteuses, difficiles à mettre en oeuvre. Plutôt que de moderniser les vieilles villes, la mode favorise la construction de villes intelligentes entières à partir de rien, en quelques années, d’où le surnom de “ville instantanée”, pour un prix moyen de 30 à 60 milliards de dollars.

Bâtir une telle ville est une tâche hasardeuse, mais concrètement, le principal défi est plus conceptuel : il concerne la nécessité de concevoir des bâtiments et des systèmes qui placent l’essentiel de cette technologie vraiment au service des habitants et non l’inverse, à savoir par exemple des services contrôlés par de grosses entreprises. Ça n’est pas de l’innovation, plutôt du “business as usual” !

Est-ce que cela remet en cause les politiques publiques ?

Pour ceux qui conçoivent les politiques publiques et les collectivités locales, c’est un challenge. Après tout, ils ont beaucoup formalisé des modèles qui indiquent ce qu’ils devraient faire. Introduire le savoir local des quartiers sera positif sur certains sujets, la fameuse application qui signale les nids de poule développé par Boston est un bon exemple : elle fonctionne à la fois pour le quartier et la collectivité.

Craignez-vous un phénomène de récupération de l’urbanisme open source, comme on a pu le constater avec l’open data, l’open innovation… ?

Oui, bien sûr, mais j’utilise cette notion en particulier pour donner la capacité aux quartiers modestes, ou ceux qui se sentent délaissés ou discriminés, de lutter contre ce type de récupération. Il y aura toujours un bénéfice pour ces quartiers et la ville en général. Cela peut contribuer à accroître la confiance entre les différentes composantes de la société, en particulier maintenant, avec les terribles attaques qui ont frappé l’Europe… La confiance est fragile.

Traduction avec l’aide de Shahinez Benabed

Haut de page

  • VoirRéduire

    Notes

    Note 01 - Saskia Sassen sera à Paris au mois de mai, au collège d’études mondiales fondé par Michel Wievorka et dirigé par Olivier Bouin, pendant plusieurs années, à chaque fois pour une durée d’un mois, ndlr. - Retourner au texte

0

Commentaire

Réagir
Publicité
Publicité

Télécharger
l'appli!

En savoir plus

Formations d’experts

Mots-clés

Thèmes abordés Démocratie localeNumériqueOpen dataService publicSmart city

0 Commentaire

Ajouter un commentaire
  1. Ajouter un commentaire

      Votre e-mail ne sera pas visible

    Conformément à la loi "Informatique et libertés" du 6 janvier 1978, vous pouvez accéder aux informations vous concernant, les rectifier ou vous opposer à leur traitement et à leur transmission éventuelle à des tiers en écrivant à : Groupe Moniteur - 17, rue d'Uzès 75018 Paris cedex 02 ou en cliquant ici.